Connaissez-vous la très belle revue d’histoire de l’art de la Villa Médicis, la revue Studiolo que les éditions Macula ont entrepris de publier depuis quelques années ? On pourra citer le numéro consacré à Raphaël en 2020-2021, mais aussi le numéro sur le thème de « l’indétermination » en 2021-2022 ; ou encore « La vie des œuvres » en 2023-2024 et aujourd’hui : « Atlas. Soutenir, Soutenable » qui est déjà le numéro 20. Car c’est en 2002 qu’avait été créée cette magistrale revue annuelle, internationale, trilingue (français, italien, anglais) par l’Académie de France à Rome – Villa Médicis…
« À la Villa Médicis, la splendeur vous dévisage avec des yeux morts. Vous êtes entouré de statues, des Hermès, des Janus, qui vous fixent. Vous habitez un jardin, c’est-à-dire un univers sans trottoirs, où la désolation s’égale au luxe », comme l’a écrit l’un de ses illustres pensionnaires, Yannick Haenel, qui avait raconté dans son récit Le sens du calme (Mercure de France/ Traits et portraits, 2011) avoir eu des « extases longues » à la Villa Médicis – où il a manifestement beaucoup fait la fête dans le petit bois qu’on nomme là-bas le Bosco (où l’on rapporte que Messaline fut assassinée). Il y aura cette année, du 21 mai au 28 septembre, la 5è édition du Festival des Cabanes de la Villa Médicis qui transforme chaque été les jardins historiques de l’Académie de France en laboratoire d’expérimentation et de pratique architecturale (où des cabanes seront exposées dans ces jardins hérités de la Renaissance). Michelet dit de la Renaissance que c’est l’époque où la résignation chrétienne venue à manquer, les hommes qui n’acceptaient plus le monde se sont mis à le refaire (Journal, 1828-1848, tome 1, Gallimard). À la Villa Médicis, on refait le monde ; on se pose en effet la question de savoir quelles solutions d’habitat durable pour demain. On ne refait pas seulement le monde les soirs d’ivresse dans le Bosco.
Yannick Haenel était surtout « ivre » de lectures, de phrases, de détails sensuels, « ivre de cette profusion qui chaque jour ouvre les trésors de Rome », disait-il dans son récit. Et c’est vrai pour tous les « pensionnaires » qui sont en vérité très studieux, comme la Villa Médicis elle-même – « studieuse, un peu languide, tranquillement passionnelle » disait encore Haenel, qui était alors en train d’écrire Je cherche l’Italie (L’Infini/Gallimard, 2015), mais qui avait alors quand même tout le poids du monde sur les épaules, quand il se montrait « étalé dans les fourrés ». Pendant qu’un groupe de touristes était en train de visiter les lieux et que le guide leur expliquait que « les pensionnaires sont recrutés sur concours », qu’ils reçoivent « une bourse qui leur permet de mener à bien leur activité artistique ».

Studiolo nous présente ces pensionnaires artistes, historiens, historiennes de l’art qui écrivent l’histoire de l’art quand écrire n’est pas seulement « décrire », car l’historien ne doit pas plus se contenter de décrire que le peintre ne doit se contenter de dépeindre, comme l’a expliqué Georges Didi-Huberman, qui lui aussi connaît bien la Villa Médicis et pour qui « écrire et peindre, cela se rejoue à chaque fois, cela se désapprend et se recommence à chaque coup », a-t-il écrit dans son journal en désordre qu’il a intitulé « Aperçues » (Minuit, 2018). C’est bien ce qu’on voit dans ce dernier numéro de Studiolo, avec de longs articles d’histoire de l’art placés sous l’égide de la figure d’Atlas, pour engager une réflexion sur les actions de « soutenir » et de « prendre en charge » (et sur leurs diverses représentations peintes ou sculptées à travers l’histoire : cariatides, nymphes), avec au cœur de ce nouveau numéro « La pendule d’Hercule et Atlas de Gilles-Marie Oppenord ».
D’ailleurs, connaissez-vous Gilles-Marie Oppenord ? L’historien de l’art Ulysse Jardat nous présente celui qu’on a appelé le « Borromini français », fils de l’ébéniste de Louis XIV, qui a transposé la monumentalité des édifices et des fontaines du baroque romain à l’échelle précieuse et raffinée d’un objet d’art et montre qu » »Oppenord a recouru aux formes inventées de ses propres carnets romains, principalement nourries par une méditation accrue des célèbres réalisations de Bernin, mais surtout des innovations de Borromini ». Il y a aussi l’article de Marion Beaufils, qui s’interroge sur la femme en mouvement qui fait irruption dans « La Naissance de saint Jean-Baptiste » réalisée par Ghirlandaio sur les murs de la chapelle Tornabuoni, à Florence et qui avait fait dire à André Jolles (dans une lettre adressée en novembre 1900 à Aby Warburg) : « Sérieusement, qu’en est-il de cette fille ? »

C’est bien ce qu’il s’agit d’écrire dans Studiolo, où l’on retrouve en somme le précepte énoncé par Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire : savoir que là où la « tradition des vainqueurs », idéaliste ou positiviste, raconte à coup de noms célèbres le « haut », la « figure », l’historien matérialiste préfère raconter le « bas », le « fond », ce que Benjamin appelle, sous l’expression des Namenlosen, les « sans-noms ». Ici, dans ce n°20 de Studiolo, on a par exemple un formidable texte sur Le Mangeur de haricots d’Annibal Carrache – dans « Geste ordinaire, geste rituel, opération mémorielle. Un souvenir d’Emmaüs dans Le Mangeur de haricots d’Annibale Carraci » par Giovanni Careri, qui montre que « l’association entre peinture et transsubtantiation eucharistique impliquée par Le Mangeur de haricots ne se manifeste pas dans le domaine de la peinture religieuse (…), mais dans le territoire expérimenta le plus vivace de l’époque, là où les frontières entre les genres se brouillent, en ouvrant ainsi un nouvel espace de pensée en peinture ». La Villa Médicis est en effet studieuse et « un peu languide, tranquillement passionnelle ».
Studiolo, n°20 Dossier « Atlas. Soutenir, Soutenable » dirigé par Francesca Alberti et Chiara Franceschini. Coédition Macula/Villa Médicis-Académie de France à Rome – 224 pages – 162 illustrations couleur et noir et blanc – 29 euros.