Entretien avec Laure Gauthier au sujet de son dernier livre, mélusine reoladed, où il est question, entre autres, de politique, d’écologie, de contes et de dystopies, d’imaginaire, de poésie, ou encore de Jean-Luc Nancy. Quand l’imaginaire littéraire devient un des points de vue à partir duquel penser notre monde et peut-être l’habiter.

La rentrée littéraire offre chaque année une inflation de titres romanesques, de livres empilés, de propositions bankables. Des noms connus d’auteurs people ont rendez-vous avec le succès, chaque année, en septembre, en même temps que la rentrée des écoliers : il s’agit d’occuper le premier rang, d’obtenir à tout prix un Prix (littéraire), une médaille de qualité dans le sillage des Jeux Olympiques qui nous ont familiarisés avec l’esprit de concurrence.

À chaque fois que je tente d’apposer un point final à une petite lecture « critique », je me reproche de ne pas m’être accordé quelques milliers de signes supplémentaires afin de creuser davantage certaines pistes. Ça me travaille quelque temps ; mais, à chaque relecture, je ressors la gomme : le nombre de signes et d’espaces s’amenuise peu à peu, tout en demeurant encore trop important. Mon seul espoir est que ce qui finit par être partagé reste ouvert, comme les entrées, même secrètes, du Terrain vague. C’est pour cette raison qu’il faut relancer jusqu’à épuisement le travail d’élagage.

Que peuvent les vivants pour les morts? Que peuvent les morts pour les vivants? Lydia Flem pose ces questions, les développe, les prolonge dans Que ce soit doux pour les vivants. Livre subjectif, intime, en même temps que réflexion, Que ce soit doux pour les vivants entrelace de manière singulière une forme d’autobiographie, de biographie, d’essai, autant qu’il accomplit quelque chose : garantir la vie des morts, créer des liens avec les morts, témoigner. Entretien avec Lydia Flem.

Avec la parution de Trois éveils, Lionel Ruffel poursuit une histoire littéraire personnelle portée par des évènements collectifs et politiques (Nuit debout, confinement, élections, grèves…). La réflexion se fonde sur les rapports entre littérature et politique au prisme en particulier de la lecture du philologue Victor Klemperer et de son livre LTI, La langue du IIIe Reich. Trois éveils questionne la langue, les langues de pouvoir au regard également d’un capitalisme néolibéral, dans la constitution d’une cartographie personnelle des livres, traversée par le cinéma. Entretien avec Lionel Ruffel.

Avec Un jour d’avril, retrouvons le meilleur de Michael Cunningham en un roman : le récit se déploie sur trois journées entre 2019 et 2021, chaque fois le 5 avril, d’une matinée à Brooklyn à un crépuscule dans une campagne américaine, en passant par un zénith islandais. En 2020 tout aura basculé pour le monde (le confinement) comme pour une famille… Chacune des trois journées est le concentré d’une année comme d’une vie et le roman se déploie comme un panneau peint, les ellipses entre les années venant concentrer les bascules dramatiques. Du grand art romanesque et un page-turner redoutable et bouleversant.

En 1993, à Chicago, leurs appartements se font face, chacun au troisième étage, séparés par une étroite ruelle. Ils s’épient, apprennent à se connaître, de loin, en secret, tentent de tout apprendre de l’autre de ce qu’ils voient et imaginent en interprétant les images accrochées au mur, les livres lus, les vinyles écoutés. Il la trouve belle et cultivée, elle aime sa minutie quand il travaille à ses photographies. L’observation vire à l’obsession. Ils vont bien sûr se croiser, s’aimer, se marier, avoir un enfant. Mais cette situation initiale — si loin si proches — ne variera pas, variant seulement les échelles (de très proches à très loin). Nathan Hill fait de ce chapitre initial, magnifique, le point de départ d’un très grand roman, mêlant couple et chronique, récit et réflexions très aiguës sur ce qui fait nos quotidiens, de l’amour à Facebook, en passant par le complotisme ou les algorithmes.

À l’occasion de la parution d’Un désir démesuré d’amitié, son nouveau livre, grand entretien avec Hélène Giannecchini où l’on croise Derrida, Barthes, Montaigne, Monique Wittig, Donna Haraway, Michel Foucault ou Maggie Nelson, comme autant d’amies et amis, puisque l’amitié se voit pensée dans ce récit comme une possibilité subjective, éthique, politique.

Pourquoi, à chaque fois que j’achève de lire un livre d’Aurélien Bellanger, me dis-je que mon temps aurait été mieux employé à faire autre chose ? Politiquement ambigu, stylistiquement pompeux, le nouveau livre d’Aurélien Bellanger estampillé « roman à clé(s) » avait pourtant quelques atouts depuis son titre provocateur jusqu’à son sujet sensible : la laïcité dévoyée, la disparition du parti de Jaurès, la montée en puissance d’un courant de pensée équivoque dont l’agenda serait de venir transformer sinon remplacer l’idéal originel…

On pense à Barthes (les Fragments d’un discours amoureux ou La Chambre claire), à Guibert (Fou de Vincent), à ces textes qui approchent par le fragment la fascination qu’exerce un être. Ici ils sont mille, mille images, comme le souligne le titre du livre de Clément Ribes : « Vous ouvrez une porte, et un souvenir est là. Puis une autre, et un autre est là». Jérémie est insaisissable, il a fallu « choisir le modèle de son palais de mémoire », ce sera cette forme, 10 fois cent fragments. Mille comme les contes qui peuplent les nuits (elles sont mille et une, ici la dernière serait le livre qui les recueille), mille comme cet être « flou sur toutes les photos ». D’ailleurs, le narrateur n’en a gardé aucune, elles sont devenues mentales puis textuelles.