Le but d’Hélène Giannecchini n’est pas de définir abstraitement l’amitié. L’autrice s’efforce de penser celle-ci comme possibilité subjective, éthique, politique : En quoi l’amitié peut-elle être la condition d’un rapport aux autres et à soi ? En quoi l’amitié peut-elle être la condition d’un autre mode de vie ? En quoi l’amitié peut-elle être la condition d’une forme d’agir politique ?

Il y a tout juste un an, Robin Josserand signait le beau et prometteur Prélude à son absence (Mercure de France, 2023), roman de l’impossible amour entre le narrateur et Sven, jeune homme perdu, vivant dans la rue, avec qui il entreprenait pourtant un voyage au fin fond de la Bretagne pour éprouver les affres d’un désir qui se sait voué à n’être jamais assouvi. Un roman qui pouvait se lire comme « le discours d’un fragment amoureux », qui cartographiait l’attente, l’espoir, la souffrance, le côté sombre et crasse de ce qui nous meut, aussi, quand le corps de l’autre attire. Un roman où circulaient Genet et Guibert, comme les ombres ou les fantômes d’un passé littéraire.

Dans Mon grand écrivain, qu’elle qualifie de « tout petit livre » dans les dernières pages d’Aucun respect, Emmanuelle Lambert racontait sa relation de travail avec Alain Robbe-Grillet, autour des archives que l’auteur avait déposées à l’IMEC alors naissante. Elle était une toute jeune femme, elle découvrait le monde littéraire, faisait ses armes dans le contexte si particulier des années 90. Ce recueil de « souvenirs bruts » lui avait été suggéré par son éditeur (Éloi dans Aucun respect). Mon grand écrivain avait été écrit en quelque sorte sans recul, paru un an après la mort du « Pape du nouveau roman ». Les années ont passé, Emmanuelle Lambert écrit cette fois sans aucun respect.

Amour et mort, vivants et morts, aujourd’hui et hier se croisent et s’entremêlent dans Le Bastion des Larmes pour former la trame d’un récit qui est aussi politique, qui met au jour la violence sociale autant que la possibilité d’une communauté nouvelle. Entretien avec Abdellah Taïa.

« On y pense ou on n’y pense pas », on tente de s’y préparer, on refuse d’y croire, « comme si l’envisager sous tous les angles permettait d’améliorer le pire, ou simplement d’y survivre ». Julia Deck écrit, dès les premières pages d’Ann d’Angleterre, comment elle a tenté d’apprivoiser l’inévitable (la mort de sa mère) avant de comprendre, le jour où sa mère a fait un AVC, combien ce training était vain. On ne se prépare pas à la disparition de celles et ceux qu’on aime.

Le livre d’Abdellah Taïa suit une logique des relations, divers types de relations étant convoqués. Le Bastion des Larmes développe plusieurs formes de l’amour ainsi que leurs conséquences. Le récit s’attarde également sur ce qui met en échec l’amour et apparaît comme destructeur. L’amour pourrait être le principe à partir duquel serait pensée la valeur d’une relation (bonne/mauvaise), celui à partir duquel est pensé ce que doit être une relation. Le Bastion des Larmes est un récit autant qu’un livre d’éthique.