Léo Dekowski : Les langues du plaisir (La Journée du moelleux)

léo dekowski, la journée du moelleux (détail de la couverture)

La Journée du moelleux est le premier livre de Léo Dekowski. Il a une forme surprenante : la plupart des poèmes sont constitués de longs vers centrés sur la page, certains ne comportant qu’une phrase, voire un seul mot.

Cette Journée du moelleux, tant pour Dekowski que pour ses lecteur·ices, est un amuse-bouche. Elle est pleine de la texture et du goût du moelleux, qui fond facilement à l’oreille ; mais il faut au moins une journée pour en faire le tour, comme on l’apprend dès 10h23 :

Le moelleux est une texture heureuse, « fondant à cœur », dont le livre joue à chercher une définition, puis à la déjouer dès qu’on la trouve. Dekowski sélectionne les aspects moelleux du monde, les moments de la journée qui correspondent à un certain plaisir : du corps, de l’esprit, du « texte ». En effet, Barthes est partout dans ce livre, et pas seulement dans la section finale, « la préparation du moelleux », jonchée d’extraits de la Préparation du roman. La Journée du moelleux est rythmée par un désir de jouissance, un plaisir du texte et de la langue – comme si la jouissance ne pouvait être atteinte que par l’écriture. On trouve ainsi de longues réflexions sur la poésie, ce « moelleux » étant, comme elle, en perpétuelle quête de définition.

« désirante et gourmande je tourne la langue dans ma bouche pour la lire »

La Journée du moelleux est un livre de bouche, dont la question centrale est peut-être celle-ci : « moelleux comment te prononcer ». Bien que le livre de Dekowski pense beaucoup, au fond il s’agit surtout d’entendre et de sentir. Un exemple de ceci (choisi à partir de mes biais personnels) est l’usage de la langue anglaise : dans un des poèmes, Dekowski déclare que « l’anglais est une langue de type moelleux », qui « rebondit et englobe » dans un « roulement continu ». Il a raison de mentionner, dans le même poème, les phonèmes [w] et [ɹ], omniprésents en anglais et beaucoup moins sécants que leurs équivalents français. L’anglais est peut-être la langue du plaisir dans La Journée du moelleux : c’est elle que Dekowski choisit pour les pages où il ne place qu’un seul mot, comme « sweatshirted » ou « fluffy », des mots dont on soupçonne facilement la nature moelleuse. Sur une autre page, on trouve, éparpillés, les mots « let’s move in slow motion » ; parmi d’autres rêveries sur quelques mots ou formules anglaises, utilisées avant tout pour leur son, ou leur capacité à « rebondir et englobe[r] ». Dans La Journée du moelleux, il est aussi question du portugais, et d’autres lieux dans le français où le moelleux se glisse. Il les prononce comme un enfant, se délectant de chaque syllabe.

« La langue appropriée est celle dont le son est le plus sensuel. » (Dominique Fourcade)

La Journée du moelleux est un livre aux poutres apparentes. Une série d’épigraphes ; de nombreuses références à des objets littéraires dans les poèmes (citations et références à Mallarmé, Éluard, Fourcade, Mainardi, parmi d’autres) ; puis une section finale, « La préparation du moelleux », constituée de citations dont certaines comportent le mot « moelleux », et dont on sent qu’elles ont inspiré l’écriture. La présence de Dominique Fourcade dans l’épigraphe et la « Préparation » est palpable et assumée tout au long du livre, ce que Stéphane Bouquet remarque dans sa préface facétieuse : « Autre chose encore paie son écot à Fourcade dans ce livre : la mise en scène constante de la figure du poète qui se livre sans défaillir et sans interruption à ses activités, ses pitreries et ses métamorphoses poétiques ». La Journée du moelleux est une journée d’écrivain. Quand Dekowski écrit, à la fin d’un poème, « c’était l’instant scientifique et métalittéraire », c’est une pirouette : le livre entier est un instant métalittéraire sur le désir d’une vie et d’une écriture moelleuses (qui vont ensemble, pour lui). Mais cette pirouette, comme celle où il ironise sur la bourgeoisie d’un tel désir, a peut-être un effet pervers : elle finit par souligner des écueils qui sont déjà apparents à la lecture. Ceux-ci sont aussi liés au désir de ne pas éliminer de cette Journée ce qu’André Breton aurait appelé des « moments nuls », répétitifs, ou autocritiques. Dekowski récupère les « copeaux du présent » (Barthes) non pas en fonction d’un intérêt préétabli, mais de leur participation au moelleux, de ce qu’ils lui apportent de beauté mais aussi de mollesse (même si à 11h18 on nous rappelle que « moelleux n’est pas mou »).

Ces moments inégaux sont un rythme amoureux : La Journée du moelleux est faite de fragments dont beaucoup semblent adressés à une amante. À 20h21, on trouve cette réflexion sur l’ensemble du livre :

Ce passage synthétise à la fois le goût de l’image poétique, de la plaisanterie, et du jeu de son, qui sont trois éléments centraux du style de Dekowski. Mais c’est le mot « confiance » sur lequel je conclus. Le poète donne sa « confiance » au moelleux, comme moteur du livre, comme mot-texture-goût-poétique, mais pas seulement : il a confiance en l’amour ; son livre est animé par un lyrisme qui se tourne vers l’amante pour vérifier la texture et le goût du monde. Stade oral du sujet et de l’amour, où les sauces et les sens ne sont réels qu’en bouche. C’est là, et dans les références à une cuisine du poème et de l’amour, que se trouve la force de ce premier livre. « Concentre[r] les plaisirs en un unique mot », comme Dekowski le fait dans les quelques pages où un seul mot est isolé ou répété, comme pour en jouir avec un maximum d’espace. Nous invitant à prendre la langue, les langues, comme des plaisirs à savourer (à n’importe quelle heure).

Léo Dekowski, La Journée du moelleux, éditions Sans Crispation, septembre 2024, 160 p., 17 €