Pourquoi, à chaque fois que j’achève de lire un livre d’Aurélien Bellanger, me dis-je que mon temps aurait été mieux employé à faire autre chose ? Politiquement ambigu, stylistiquement pompeux, le nouveau livre d’Aurélien Bellanger estampillé « roman à clé(s) » avait pourtant quelques atouts depuis son titre provocateur jusqu’à son sujet sensible : la laïcité dévoyée, la disparition du parti de Jaurès, la montée en puissance d’un courant de pensée équivoque dont l’agenda serait de venir transformer sinon remplacer l’idéal originel…
Hélas, une fois la curiosité passée et la lecture des Derniers jours du Parti socialiste achevée, une impression de déjà-lu taraude le lecteur au point de se demander si depuis La Théorie de l’information, Aurélien Bellanger n’aurait pas cédé au taylorisme de la rédaction. Dès les premières pages, la recette est la même : un peu de remise en contexte historico-géographique, un soupçon de réflexion passéiste qui sert à justifier ce qui va suivre, un trait de réalisme, une large rasade de détails sur les lieux (avec un sens de la formule que lui envieraient nombre de syndicats d’initiative), un tombereau de précisions sur les personnages (de leur apparence physique à leurs origines, études, libido et ambitions), tel est le cocktail signature que concocte invariablement Aurélien Bellanger dans ses romans.
Pourtant, comment ne pas voir en Aurélien Bellanger un scrutateur curieux de l’histoire en général, des époques et des personnalités auxquelles il s’intéresse avec une précision quasi scientifique ? Au point de réécrire jusqu’à la manie les noms, les destins des uns et le sort des autres. Car après le Pascal Ertanger de La Théorie de l’information, le Machelin et le Prince du Grand Paris ou le Taulpin de L’Aménagement du territoire, entrez ici les Taillevent, Frayère, Grémond, Chanoine et autres Revêche… personnages mollement cryptiques qui composent le casting des Derniers jours du Parti socialiste.
Du système éprouvé mis en place par Aurélien Bellanger qui semble selon les paragraphes faire des romans comme on fait sa déclaration d’impôts – par obligation et sans inspiration pour l’exercice –, on peut néanmoins dire qu’il fonctionne comme une machine bien réglée : l’auteur a des fulgurances et une acuité indéniables quand il s’agit d’entrer dans la peau de ses personnages et de les faire vivre (littéralement) au cœur de son histoire réinventée. Parce que si la frontière entre fiction et non-fiction que l’auteur aime à traverser et retraverser au long de ses livres (au risque de se perdre en chemin) est fine, Aurélien Bellanger a assurément le talent d’un conteur qui aime et sait brouiller les pistes. Même si les noms, les lieux ont été changés, en s’emparant de l’histoire du PS, en écrivant le récit potentiel ou alternatif du parti sur les vingt dernières années, l’auteur des Derniers jours répète sa formule : il embarque donc le lecteur à la suite de ses personnages réinventés. évoluant au milieu des vrais (?) Mitterrand, Emmanuelli, Hollande, Besson, Sarkozy, Valls, et consorts. Avec des absents de marque (à la droite de la droite), mais c’est une autre affaire.
Les polémiques qui ont suivi les premières interviews de l’auteur, la mise en avant du sujet brûlant bien avant et après la parution du livre l’attestent quelque peu : des intéressés se sont évidemment reconnus, ont bien entendu convoqué la presse (quand ils n’écrivaient pas directement dans un journal) pour clamer haut et fort que le personnage de Taillevent n’avait rien à voir avec Raphaël Enthoven et que Véronique Bourny fait une piètre Caroline Fourest. Ou l’inverse. Tant et si bien que la frontière entre le réel et la fiction est de fait rendue poreuse par ceux qui ont cru lire Les derniers jours du Parti socialiste dans la collection « Un livre dont vous êtes le héros ».
Tout à son système, Aurélien Bellanger s’est emparé de son sujet avec les armes qu’il affectionne : fictionnaliser l’histoire récente, faire parler les morts et les vivants, déployer d’éventuelles pistes de réflexion, se mettre en scène lui-même (le Sauveterre du livre, c’est lui). Mais, à force de ruptures de style, de théories avancées hors de la distance qui sied à l’écrivain, de paroles douteuses prêtées qui laissent parfois perplexe (qui parle vraiment ? l’auteur ? le personnage ? la personne réelle ?), la subtilité nécessaire à la satire ou à la dystopie cède sous la pompe. Ce qui aurait pu être parodique devient plat sous le poids du sérieux et de la prétention. Ce qui aurait pu ou dû suggérer un autre champ du possible devient équivoque et l’ambition (littéraire et/ou politique) d’Aurélien Bellanger, incertaine. Pour ne pas dire questionnable.
Aurélien Bellanger, les Derniers Jours du Parti socialiste, Seuil, août 2024, 496 p., 23 €