On pense à Barthes (les Fragments d’un discours amoureux ou La Chambre claire), à Guibert (Fou de Vincent), à ces textes qui approchent par le fragment la fascination qu’exerce un être. Ici ils sont mille, mille images, comme le souligne le titre du livre de Clément Ribes : « Vous ouvrez une porte, et un souvenir est là. Puis une autre, et un autre est là». Jérémie est insaisissable, il a fallu « choisir le modèle de son palais de mémoire », ce sera cette forme, 10 fois cent fragments. Mille comme les contes qui peuplent les nuits (elles sont mille et une, ici la dernière serait le livre qui les recueille), mille comme cet être « flou sur toutes les photos ». D’ailleurs, le narrateur n’en a gardé aucune, elles sont devenues mentales puis textuelles.
« un homme devenu l’autre nom d’une obsession »
C’est pourtant bien par une photo que tout commence, celle que Jérémie envoie au narrateur sur un site de rencontres. Il est « face à son miroir, torse nu », côtes apparentes, « Jérémie avait l’air d’un squelette, mais d’un squelette en bonne santé ». « Il n’était pas étonnant que l’image de Jérémie me plaise, car c’était le type de garçon qui m’avait toujours rendu fou ». Alors que leurs échanges et conversations commencent monte le désir, du moins chez le narrateur, « une vague tension sexuelle que j’étais le seul à percevoir — un langage codé dont j’aurais été le seul locuteur ».
Jérémie le hante, il lui semble le croiser partout puisqu’il n’est nulle part. « Jérémie était un séisme enfermé dans la coque métallique de mon portable ». Une fois rencontré, il deviendra un carrousel de moments, de situations et scènes, un être « désaffecté », surface de projection des affects du narrateur. « Quelque chose en lui m’attirait, c’est qu’il avait l’air de n’être fait que de gestes, et non d’un corps ». Même réel, même doté d’un corps, Jérémie demeurait « incomplet, que ce soit avec moi ou avec les autres, quelqu’un qu’on connaît par bribes et par accident : un amant décomposé ». Clément Ribes ne le recompose pas dans ce livre, il prend acte de son mouvement perpétuel, d’une approche par butées et saisies provisoires, de fragments en fragments. Une scène montre le narrateur suivant Jérémie, une « étrange filature », et sans doute est-ce le terme adéquat pour décrire ce livre qui file une métaphore fuyante, qui se donne les allures d’une fugue toute de déconstruction fractale d’un fantasme en paragraphes numérotés comme les « réitérations de la mer ».
« on n’aime qu’en privant l’objet de son amour de toute réalité »
Sur l’appli, Jérémie n’a pas de photo de profil, son avatar est un paysage de bord de mer dans lequel, dit-il, il se reconnaît. Le narrateur charge l’image sur Google, c’est Hendaye, il s’y rend en train et envoie un SMS à Jérémie, il est exactement là où la photographie a été prise. Jérémie rétorque ne jamais s’être rendu dans cette ville…
Le livre de Clément Ribes dit les déséquilibres et désaccords de tout sentiment amoureux, la difficile saisie de ce sentiment : fascination ? obsession ? fantasme ? création de toutes pièces ? réelle attirance ? sans doute un peu de chaque, au point que « j’avais à son égard le même rapport que les romanciers à leurs personnages ». Jérémie devient prétexte et pure fiction, images de soi plus que de l’autre, une pure « légende » peut-être…
Ces fragments sont comme les légendes de ces mille images et le livre l’album d’une obsession, d’une histoire qui n’a pas été « comprise » au moment où le narrateur l’a vécue. « La photographie est un art qui ne capture rien en prétendant tout saisir », contrairement au texte qui, parce qu’il ne prétend rien, saisit failles, interstices et incertitudes pour mieux se dire à travers celui qui demeure un inconnu : « ce n’étaient peut-être pas les mots ni la situation qui m’échappaient, mais moi-même ».
Clément Ribes, Mille images de Jérémie, Verticales, août 2024, 256 p., 20 € 50 — Lire un extrait