« Nous venions d’emménager dans un appartement (…) au 17 de la rue Saint-Jacques, dans le Ve arrondissement », « idéalement situé, près de la Sorbonne, du boulevard Saint-Michel et de la Seine », offrant une vue panoramique sur tout le quartier à Anne Wiazemsky et son compagnon, Jean-Luc Godard.

Un jour de juin, Michael Turner entre clandestinement dans la maison de ses voisins et amis, les Nelson. Il va provoquer – malgré lui ? – un drame, la mort d’une enfant. Le lecteur ne s’explique pas pourquoi Michael s’attarde devant des photos de famille, regarde longuement des dessins d’enfants, avant de peu à peu comprendre le poids du deuil sur la vie de Michael. Sa femme, Caroline, « correspondante à l’étranger pour une chaîne américaine », a été tuée, un an plus tôt, lors d’un reportage au Pakistan ; victime d’une frappe de drone, ce qu’en vocabulaire mediatico-politique on appelle un « dommage collatéral ». Depuis, Michael vit dans un présent impossible : « Caroline était morte et il s’était retrouvé seul avec la coquille vide de cette réalité entre les mains, privé d’elle et de l’homme qu’elle avait fait de lui. »

Bob Dylan vient de recevoir le prix Nobel de littérature 2016. Au-delà de la surprise sur le moment (même si son nom revenait depuis des années parmi les favoris), du ballon de baudruche de la soi disant modernité qu’il y aurait à couronner la chanson (dont les liens avec la littérature remontent à la nuit des temps…), Bob Dylan, donc, ou comme l’écrivait François Bon qui donne peut-être là les clés de ce choix : « Dylan comme masque obscur de nous-mêmes.

Après Des femmes qui tombent, Points a eu la bonne idée de rééditer en poche le désormais légendaire Encore des nouilles, recueil de chroniques comico-gastronomiques produites par Pierre Desproges pour Cuisine et vins de France entre 1984 et 1985 et illustrées par Cabu, Catherine, Charb, Luz, Tignous, Wolinski…  Avec Encore des nouilles, l’humoriste écrivain marche dans les pas (pour ne pas dire sur les pieds) de Maurice Edmond Saillant dit Curnonsky ci-devant gastronome, humoriste, critique culinaire et fondateur de la revue pour apprendre à cuire les œufs sans dénaturer le goût du Pommard.

Quand bien même on regrette un peu la très poétique couverture signée Sempé de l’unique roman de Pierre Desproges paru en 1985 chez Seuil, il faut reconnaître que la réédition au format poche par Points de Des femmes qui tombent fait partie de cette écrasante minorité de livres dont on ne se lasse pas.

En toute franchise, dernier roman de Richard Ford traduit en français (par Josée Kamoun), sort en poche, chez Points. Le terme de roman est d’ailleurs impropre : il s’agit davantage d’un livre composé de quatre récits — manière de dire un État des lieux par un éclatement ou une fragmentation formelle —, tous centrés sur la figure de Frank Bascombe, comme le souligne le titre original du livre : Let me be Frank with you. Un titre qui joue d’une ironie fondamentale et impossible à traduire en français sinon par plusieurs périphrases et circonvolutions pour rendre la concision américaine. « Laissez-moi être franc avec vous », « laissez-moi être Frank (Bascombe) pour vous », autrement dit, « laissez-moi vous parler de quelque chose d’intime via un personnage de fiction qui nous est désormais commun, tant Frank Bascombe est entré dans nos / vos vies ».

Alors qu’en cette rentrée littéraire les éditions Page à Page publient le premier recueil de poésie de Laura Kasischke (Mariées rebelles), retour sur ses trois derniers romans, disponibles en poche — Conte d’hiver, Les Revenants et En un monde parfait — et parcours de son univers singulier, sondant la complexité du monde sous ses dehors ordinaires.

Six Jours de Ryan Gattis nous transporte au cœur des émeutes de Los Angeles, du 29 avril au 4 mai 1992. Une page rappelle « les faits », l’acquittement des agents de police ayant passé Rodney King à tabac. Le verdict tombe à 15 h 15, le 29 avril. « Les émeutes commencèrent sur le coup de 17 heures. Elles durèrent six jours, et s’achevèrent finalement le lundi 4 mai, après 10 904 arrestations, plus de 2 383 blessés, 11 113 incendies et des dégâts matériels estimés à plus d’un million de dollars. En outre, 60 morts furent imputées aux émeutes, mais ce nombre ne tient pas compte des victimes de meurtres qui périrent en dehors des sites actifs d’émeutes durant ces six jours de couvre-feu, où il n’y eut que peu, voire pas, de secours d’urgence. […] Il est possible, et même probable, qu’un certain nombre de victimes, apparemment sans rapport avec les émeutes, aient été en fait les cibles d’une combinaison sinistre de circonstances. Il se trouve que 121 heures sans loi dans une ville de près de 3,6 millions d’habitants, répartis sur un comté de 9,15 millions d’habitants, cela représente un laps de temps bien long pour régler des comptes. »

La causticité d’Edward St Aubyn n’a d’égal que son talent. Dans son dernier roman, Sans voix, il passe le petit milieu littéraire au crible de son regard acéré et tout le monde en prend pour son grade : les prix, les éditeurs, les écrivains, les journalistes. Ce livre est une comédie anglaise irrésistible. Si l’on devait comparer ce roman à une confiserie british bien connue, le chocolat serait noir et amer, la menthe glacée, voire acide.

Ils sont six, sous un tipi du Summer Camp Spirit-in-the woods, durant l’été 1974, six, trois garçons, trois filles soit beaucoup de possibilités. Ils décident de s’appeler Les Intéressants, surnom ironique comme on peut l’être quand on est encore adolescent, soit au bord du passage à la vie adulte, quand les rêves peuvent se muer en regrets, les espoirs en désillusions et que la personnalité « épaisse et définitive » ne laisse « quasiment aucun espoir de se réinventer ».

En 2010, avec Les hommes-couleurs, son premier roman, Cloé Korman explorait déjà les frontières, présent et mémoires, destins individuels et collectifs. En 2013, avec Les Saisons de Louveplaine, elle revient à ses thèmes de prédilection en les déplaçant : du Mexique à une cité imaginaire du 93 mais toujours le roman comme moyen de « porter nos regards au-delà de la clôture, notre curiosité plus loin ».

Les hommes-couleurs est le premier roman de Cloé Korman, née en 1983. Autant le souligner tout de suite, « premier roman » oui, comme pour en finir avec l’étiquette — tant l’art de la fiction, du suspens, la maîtrise, le talent, le sens poétique comme politique sont époustouflants.

Évariste de François-Henri Désérable tient du roman comme de la biographie, de la vie imaginaire comme du double portrait en miroir : François-Henri Désérable, citant Pierre Michon en exergue de son livre, fait d’Évariste Galois le « Rimbaud des mathématiques ».  Son roman vient de paraître en poche, chez Folio, retour.