« S’attaquer à New York »: Les Enfants de l’empereur de Claire Messud

Claire Messud © Gallimard

Manhattan, mars à novembre 2001. Trois amis trentenaires sont déchirés entre leurs rêves, leurs illusions et le dur contact avec la réalité : Marina, écrasée par le modèle de son père, Murray Thwaite, journaliste qui règne sur l’intelligentsia new-yorkaise ; Danielle, qui travaille dans le cinéma, en plein désarroi amoureux et professionnel ; Julius et la confusion des sentiments. Leurs rapports sont singulièrement compliqués par l’entrée dans leur vie de deux personnages diamétralement opposés : Ludovic Seeley, séduisant Australien qui veut révolutionner New York en créant un journal indépendant, The Monitor, et Frederick Tubb, « Bootie », cousin de Marina.

Les Enfants de l’empereur rappelle Jay McInerney et son Trente ans et des poussières, mais près de vingt ans plus tard, autour du 9/11, et ce n’est qu’en apparence La Belle vie. Claire Messud offre avec Les Enfants de l’empereur un roman choral, polyphonique, mêlant voix et voies, récit et articles de journaux, croisant les destinées de plusieurs personnages, tous liés d’une manière ou d’une autre, familiale, amicale, professionnelle. Ce faisant, elle brosse un superbe tableau de New York, « mer d’asphalte et d’acier », ville microcosme d’une époque désabusée, en pleine mutation.

La vie est un théâtre, une comédie, flirtant avec une forme d’irréalité permanente, qui culminera avec la chute du World Trade Center : « Elle saisit la télécommande, alluma la télévision, et ils vécurent l’heure et demie suivante en stéréo, regardant à la fois par la fenêtre – vue spectaculaire, atrocement privilégiée – et sur l’écran, comme s’ils se trouvaient simultanément à Manhattan et n’importe où sur la planète, à Colombus, même, et que tout ce qu’ils voyaient leur paraissait curieusement plus réel à la télévision, car comment croire au spectacle qu’ils avaient sous les yeux ? »

Les Enfants de l’empereur est un roman d’éducation, celle de trentenaires qui cherchent leur voie, entre amour et réussite, espoirs et illusions perdues, c’est aussi un état des lieux, politique, social, littéraire, celui d’une époque engluée dans une question sans réponse : « Comment ? ». Comment certaines catastrophes, à l’échelle intime comme planétaire, peuvent-elles advenir, comment être soi dans un monde médiatique, « comment vivre », pour reprendre le titre de l’œuvre que Murray Thwaite tente vainement de construire, comment « s’attaquer à New York » et au monde, trouver une place, sa place ?

Le choix de New York n’est évidemment pas anodin : New York est une ville à la population si diverse qu’elle semble un « calendrier de l’UNICEF » soudain animé, une ville labyrinthe, comme son métro à l’air glacial, « plastifié », la ville de tous les possibles mais aussi la ville qui, un matin de septembre, concentrera l’horreur et sa représentation télévisuelle, en direct et dans le monde entier, la ville des commentaires les plus contradictoires sur un évènement et ses répercussions possibles sur l’avenir. La ville d’un avant et d’un après, comme Berlin avant elle.

New York est l’espace même de l’oxymore qui permet à Claire Messud de montrer que le désenchantement des années 2000 est dans la conscience d’éprouver des « émotions contradictoires, mais compatibles ». Son roman est à l’image de cette polyphonie et de ces disjonctions, croisant les destins, les trajectoires, les univers, donnant des éclairages divers sur un même évènement, refusant les vérités toutes faites, au profit d’une ambiguïté fondamentale, nuancée, contrastée.
Tous les protagonistes du roman sont des « façades », des « palimpsestes », des characters, à la fois personnages et comédiens, interprétant leur partition dans la grande comédie sociale new-yorkaise, ignorants eux-mêmes qui ils sont fondamentalement, ce qu’ils désirent réellement. « Encore et toujours, la question était de savoir ce qui, des faits ou de la perception qu’on en avait, constituait la réalité ».

Le titre du roman, Les Enfants de l’empereur, renvoie aussi bien à celui du livre qu’écrit Marina, à la figure essentielle de Napoléon, ou aux Confessions d’un enfant du siècle de Musset. Un titre « prétentieux », ironise le chapitre 43, ouvrant à un « royaume des faux-semblants » dont Murray serait l’empereur. Toujours est-il que ces enfants sont « nus », qu’ils cherchent en vain un point d’ancrage, un espace, confrontés sans cesse à l’expérience de la perte et de l’irréalité. Comment être ? Claire Massud signe un roman haletant, ironique et lucide autour de cette question, où la fiction sert, magistralement, de contrepoint à l’Histoire. Un roman sans faux-semblants, lui, comme un Ground zero de notre époque.

Claire Messud, Les Enfants de l’empereur (The Emporer’s Children), traduit de l’américain par France Camus-Pichon, Folio, nouvelle édition 2018, 720 p., 10 € 50