Gratte-Papyè et la Crieuse de Vérité : Kei Miller, L’authentique Pearline Portious

Kai Miller

Rarement un personnage de roman ne s’en était autant pris à un narrateur. Tandis que L’authentique Pearline Portious semblait s’ouvrir tranquillement, romanesquement dirons-nous, dans le temps du « il était une fois, en Jamaïque, dans une léproserie », Pearline Portious vient rompre brutalement l’illusion référentielle pour haranguer sans façon le lecteur et lui raconter ses malheurs. Rendez-vous compte, il s’avère qu’un narrateur effronté s’ingénie à construire un roman, autant dire des mensonges, des niaiseries, sur son propre compte. La créature se rebelle contre son créateur et s’insurge en ces termes :

Qui t’es, j’en sais rien du tout. J’ai pas même tite-idée de l’endroit où tu te trouves mais je t’imagine, assis bien à l’aise, en train de m’écouter. Paroles-là que je vais te dire, je dois les chuchoter. Faut surtout pas réveiller l’autre usurpateur qu’écrit tout un tas d’ablabla, comme je viens de découvrir. L’écrit mon histoire en la déroulant comme un serpent – celui du fameux jardin – un serpent qui s’enroule, se tord, va zigzag. Alors écoute : si ses mots à lui c’est serpent, mes paroles à moi c’est mangouste. Mangouste qui va le prendre en chasse, avec tites-dents bien féroces et qui va lui bailler bèl-bèl trouille. Moi, l’histoire, je vais te la conter et je vais te remettre la vérité rèk-drèt, alors tends bien l’oreille. (p. 29)

Serpent contre mangouste

Saluons d’emblée le travail de traduction effectué par Nathalie Carré depuis l’anglais de Jamaïque. La langue, tour à tour raffinée, précieuse, élégante, orale, gouailleuse, irrévérencieuse, explore un vaste spectre de registres et d’inflexions. La voix de Pearline Portious, entre toutes, est rendue par une inventivité exceptionnelle grâce à un jeu avec différents créoles, des régionalismes, ou bien purement et simplement avec des créations lexicales. Nathalie Carré réussit là un tour de force, celui de rendre par une langue toujours étonnante, précise et ludique les subtils jeux entre oralité et écriture que Kei Miller met en scène.

Les imprécations de Pearline Portious continueront à émailler le texte, dans une alternance de voix avec le narrateur qui confère au roman les allures d’un duel rhétorique où le sérieux du travail d’enquête, de la collecte de traces et d’indices de l’un se retrouve en compétition avec un déluge de métaphores, d’annonces prophétiques, de figures chimériques, de dieux vivants et de proverbes incarnés, de l’autre. Serpent contre mangouste.

Du côté du serpent, c’est le patient déroulé d’une enquête policière qui se déploie, dont les anneaux se déroulent au fil des chapitres, des bribes de paroles, des fragments de rapports de police, et des extraits d’état civil. La ligne sinueuse du récit suit donc les pérégrinations d’un narrateur aux yeux verts, dont l’objet de l’enquête s’éclaire au fur et à mesure que le texte avance – et que la mangouste attaque.

Du côté de la mangouste, une pluie d’invectives contre celui qu’elle appelle « Gratte-Papyè ». La voix d’une prophétesse de métier, postée aux carrefours de la Jamaïque puis de la pluvieuse Grande-Bretagne, attachée au métier de dire l’avenir sans jamais être entendue. Cassandre des temps modernes, elle avertit de la fin du monde qui s’approche. Elle guérit les enfants malades des vices et des secrets de leurs parents. Elle égorge des poulets et entre en transe lorsque la musique paraît.

Entre les deux, le lecteur en position d’arbitre. La place n’est pas banale. Pour les départager, il nous faut « tendre l’oreille ». Comme dans Solibo Magnifique, où le conteur était mort d’une « étranglette de la parole » et où l’écriture de Chamoiseau portait le deuil d’une voix toujours-déjà disparue, le narrateur enquête ici sur une disparition tout aussi suspecte, pour retrouver la voix d’une absente.

L’écriture contre-enquête

Kei Miller a reçu un accueil enthousiaste en France, avec très récemment, le Prix Carbet de la Caraïbes et du Tout-Monde pour son roman By the rivers of Babylon, également chez Zulma et également traduit par Nathalie Carré. Ressemblant en cela au Banjo de McKay, les personnages ont pour terrain de jeu favori la langue, ses usages, ses subversions, ses potentialités poétiques, sa violence symbolique. Romancier et poète jamaïquain résidant en Grande-Bretagne, Kei Miller poursuit une réflexion sur la langue – sur les enjeux de domination entre l’anglais considéré comme standard, celui du narrateur, et les différents créoles maniés par les personnages principaux – et sur les pouvoirs de l’écriture – autrement dit sur le rôle de la fiction et sa place dans l’enquête historique.

L’issue est donnée dès le début : l’enquête historique n’aboutira pas. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le narrateur a tout pour être un personnage sérieux. Il a rassemblé les « papiers », il a collecté les archives, il s’est rendu sur les lieux des faits. Mais tout cela est au bout du compte très décevant : impossible de ramener un monde d’entre les morts.

Peut-être qu’ici ou là vous trouveriez un petit bout d’information mais rien qui puisse ramener cette époque à la vie. Vous vous esquinteriez les yeux, louchant à force de vouloir déchiffrer ces mots dont l’encre a presque disparu, ou raturés à en être illisibles, et même parfois effacés. Vous prendriez alors conscience que c’est cela l’histoire : toute une série de biffures, un tas de papier vierge, un catalogue d’événements oubliés après être advenus. (p. 68)

C’est la belle trouvaille de Kei Miller de joindre à cette enquête impossible, se dévoilant d’emblée comme insuffisante, la voix contradictoire et dissonante de Pearline Portious, oubliée de l’histoire.

L’histoire-là se trouve pas dans les journaux ni dans les livres. On trouve pas une ligne sur Pearline Portious. Elle comptait pas aux yeux du monde qu’aura écrit son nom trois fois sèlman : la première fois sur son acte de naissance, la deuxième sur le mien, et la troisième sur son acte de décès. (p. 51)

Elle n’est rien en effet dans les archives, ou si peu. Et puis, il faut signaler que l’enquête dès le départ se complique, et que les fausses pistes s’accumulent, Kei Miller s’amusant à agiter des masques qu’il fait tomber au fil du récit. Pearline Portious dont il est question est la deuxième du nom, car sa mère portait le même nom, très exactement. Et puis Pearline Portious insiste pour qu’on l’appelle Adamine, ou Ada si vous préférez. Quoi de mieux pour montrer l’envers du décor ? Pour prouver que les personnages ne sont rien d’autre, étymologiquement s’entend, que des masques ? Et puisque le narrateur est joueur, autant les inverser, les dédoubler, les renverser, et finalement les briser, peut-être pour mieux montrer à quel point ils étaient efficaces, tout compte fait.

À l’instar du Zabor de Kamel Daoud, c’est l’écriture qui vient combler les vides des archives, qui permet de rendre la voix des silencieux de l’histoire, et qui illustre, en définitive, la gloire de ces « femmes puissantes » disparues des papiers officiels. Comme chez Daoud en effet, c’est l’écriture qui prolonge la vie des masques-personnages. Ou plutôt qui leur fournit un masque pour se déguiser, dans les interstices de l’histoire. Car les papiers, lorsqu’ils existent, mentent, ou bien ne disent pas toute la vérité, surtout dans une société qui soupçonne les femmes, qui plus est les femmes noires, de démence. L’agent Mitchells, à Londres, ne peut qu’aboutir à ce constat qui le sidère : « C’était une femme. Noire » (p. 179). Double peine, qui vaudra à Adamine l’internement forcé. Cette sidération du policier, le narrateur la relie à « l’aveuglement de Christophe Colomb » (p. 174), incapable de comprendre ce qu’il découvre, appliquant avec violence des discours aveuglants au sujet des hommes et des femmes qu’il rencontre.

Pour une poétique des lépreux

Adamine-Portious Pearline est la détentrice d’un secret qu’elle a oublié et le narrateur ne terminera pas le duel qu’il a commencé avec elle avant d’avoir obtenu satisfaction. Adamine pourtant n’a pas l’habitude d’oublier son passé. Elle le raconte d’ailleurs avec une verve qui semble ne jamais vouloir s’éteindre. Son passé est plein, étrangement, d’un avenir sans cesse déclamé sur les routes. Car le métier d’Adamine, depuis toujours, c’est d’être prophétesse, « Crieuse de Vérité », parmi un groupe de revivalistes. Suspendue perpétuellement entre le passé et l’avenir, le drame d’Adamine est de ne plus savoir vivre le présent. Elle ne le comprend plus ou bien refuse de le comprendre. Les Mises en garde, le mystérieux Papa Legba qui parle directement depuis l’Afrique, Mman la Rivière la déesse des eaux et des carrefours : Adamine ne cesse de les raconter, de les dire et de les redire.

Ce qu’elle dit surtout, au croisement des routes, c’est la misère des laissés pour compte, la misère d’être née femme et noire. Au fil des récits, on croise Mère Lazare, qui refuse de mourir pour pouvoir élever Adamine, incapable de dormir depuis qu’elle a été violée dans les plantations par son demi-frère, ou Sharon, assassinée par son compagnon qui ne supportait pas de la voir partir vers l’Europe, ou encore Miss Lily, lépreuse, abandonnée de tous qui se traîne seule jusqu’à la léproserie, ou, enfin, Adamine elle-même, enfermée de force par des hommes qui la méprisent, son mari au premier rang d’entre eux, soumise aux électrochocs.

Alors ressurgit l’un de ses souvenirs d’enfance, depuis la léproserie où elle a grandi : petite, elle voyait Miss Lily lire en boucle Jane Eyre, qui ne s’en lassait pas, et qui refermait la dernière page uniquement pour reprendre immédiatement la première page, à nouveau, pour ne jamais s’arrêter. Or, la question que pose Kei Miller ici, c’est bien de savoir ce qu’une société fait de ses marginaux, de toutes ces folles du logis que l’on enferme au dernier étage et qui finissent par faire brûler l’édifice tout entier, de ces femmes, de ces lépreux, de ces émigrés aussi que l’on exclut aux marges.

La parade que trouve Adamine, c’est de tricoter interminablement de longues bandes de cotonnades colorées pour habiller les lépreux – trop heureux de se voir redonner une dignité par ces minces bandages festifs. Toute son enfance, elle pare ainsi les habitants de la léproserie, pour en faire un monde bariolé tout entier dévolu au soin de l’autre et à l’écoute des récits des vieux. Ce « lieu de mémoire mensonge et malmisèr » (p. 119) que dénonce Adamine, c’est cette longue histoire multicolore que retrace le narrateur, aux mille inflexions créoles, pour « tordre-virer les mots » (p. 119), ou encore pour une poétique des marginaux et des lépreux, entre tous.

Kei Miller, L’authentique Pearline Portious, trad. de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré, Zulma, 288 p., septembre 2017, 9 € 95