« De ce vague avenir auquel tu rêvais » : Terres promises de Milena Agus

Milena Agus © Chiara Pasqualini

De la mer et de la terre, de l’ici et de l’ailleurs, de nos désirs de bonheur et de fuite, d’îles et de continents, d’amour, de solitude et de promesses, d’amitié, de rires et de souffrances, de vie et de mort, de couleurs, d’odeurs et de saveurs, voilà quelques-uns des sujets qui nourrissent le beau et nouveau roman de Milena Agus : Terres promises.

Dès le titre, l’écrivain sollicite notre questionnement métaphysique et ontologique mais le pluriel choisi nous pousse aussitôt à aller au-delà du mythe fondateur de toute civilisation. On comprend bien sûr qu’il n’y a pas une seule terre mais plusieurs, et que tout lien à un espace défini est contingent. Il n’y a rien de naturel, ni d’absolu, pas question de Terre Sainte ici, ni de nécessité chorale d’un peuple spécifique. C’est l’humain qui s’exprime chez Milena Agus, l’humain dans son universalité, dans sa condition d’être au monde.

Les trois parties qui composent le roman « Le Continent », « La Sardaigne » et « Amérique, aller-retour » installent géographiquement la quête qui ne cesse de nous faire voyager : Porto Torres, Gênes, Milan, New York. Mais la question que se posent tour à tour les personnages, véritable leitmotiv — « Comment peut-on vivre dans un endroit pareil ? » — les propulsant vers d’autres rivages, se révèle précisément comme une sorte de bovarysme au deuxième degré. Entre manque et insatisfaction, ils se rêvent autres ou rêvent d’une autre vie que celle qui leur est destinée. Jamais en revanche Agus ne les tournera en ridicule comme la plume flaubertienne, ce n’est pas la médiocrité qui est visée, c’est leur caractère trop humain qui intéresse l’écrivain. Sa tendresse est manifeste et proche d’une volonté épique qui n’a aucune intention d’écraser mais d’élever même le plus misérable au rang de héros. La Felicita italienne, au beau prénom antiphrastique, rappelle une Félicité normande, sauf que la femme sarde est de vie et d’amour goulue. Son admiration ne peut se tourner vers un perroquet empaillé, c’est la mer qui capte son attention, c’est la mer qui la vivifie et qu’elle se donne pour tout horizon. La terre promise est peut-être à retrouver chez soi.

Même si la mort guette, si le suicide est souvent présent dans l’œuvre agusienne comme il le sera dans ce nouveau roman, si la maladie n’épargne pas les personnages, s’ils s’interrogent sans cesse sur cet « épuisant périple » que tout un chacun doit affronter, la noirceur de l’existence chez Agus épouse systématiquement la clarté d’une journée de soleil, la transparence d’une vague caressant la plage du Poetto à Cagliari. C’est ce qui purifie le cœur des personnages et le regard que le lecteur pose sur ce texte surprenant dans lequel l’écriture du drame ontologique est si vraie comme est aussi sincère et salutaire cet élan vital qui fait corps avec le monde et l’anime.

Cette étonnante vérité que l’on retrouve également dans le portrait historique et politique que l’auteur dresse d’une famille sur trois générations, de la fin de la Seconde guerre mondiale à nos jours, situe sans doute les romans de Milena Agus dans le champ d’une littérature néo-vériste. C’est comme pour continuer à donner une voix féminine et sarde à la voie ouverte par Grazia Deledda, autodidacte, première femme italienne (et jusqu’à aujourd’hui la seule) à avoir reçu le Prix Nobel de littérature en 1926, révélant soudainement au monde une terre que peu connaissent. Une voix féminine aux accents néo-réalistes aussi, davantage proche de l’univers de Natalia Ginzburg avec qui Milena Agus dit se trouver en accord sur tout sujet, comme avec une grande amie.

Mais Terres promises offre aussi le temps d’une discussion littéraire et métalittéraire en son sein, destinée à la fois à insister sur la centralité de son sujet, le bonheur que recherchent désespérément les êtres humains, et à brouiller les pistes du néo-vérisme ou du néo-réalisme qui s’ouvrent par là à l’ampleur de la pensée et de la poésie léopardienne à laquelle Agus nous convoque. Car Felicita dans ses déplacements, finit par habiter à Cagliari dans l’appartement que lui loue une enseignante de lettres classiques, Marianna. Cette dernière voue une grande admiration à Leopardi que Felicita partage entièrement. Les deux femmes que la vision du monde sépare, vivent leurs vies un peu comme les lectures qu’elles font de Leopardi : Felicita, en accord avec la solidarité fraternelle, les inflexions romantiques et sentimentales léopardiennes, sera toujours ouverte au monde ; Marianne, plus attachée au pessimisme radical du poète, est plutôt réticente à la gaité.

Rien pourtant chez Milena Agus ne veut toucher à la dissertation philosophique et littéraire, la chanson poétique est mélangée à la chansonnette, What A Wonderful world de Sam Cook que Felicita chantonne vient souligner la nécessité d’affronter les difficultés de la vie avec un sourire aux lèvres. Car la bienfaisante action du rire n’est jamais absente des textes agusiens qui placent par là la condition humaine sous le double signe de la misère et de la grandeur et nous donnent ainsi cette sensation aérienne à la lecture. « Le mélange du grotesque et du tragique est agréable à l’esprit » écrit Baudelaire, c’est bien de cette esthétique qui nous fait en même temps éprouver le sentiment de l’idéal que Milena Agus est maître. Riche de promesses est donc sa littérature, la véritable terre à laquelle nous sommes attachés.

Milena Agus, Terres promises (Terre promesse), trad. de l’italien par Marianne Faurobert, éd. Liana Levi, mars 2018, 176 p., 15 € — Lire un extrait