Regarder, disent-elles : Trois Expositions de photographie féminine (Jo Ann Callis, Nancy Wilson-Pajic, Marina Berio)

© Jo Ann Callis, Untitled from The Early Color Portfolio, c. 1976

Inaugurée le 8 mars 2018, une date en clin d’œil symbolique, la Galerie Miranda offre de belles promesses dans le champ qui est le sien : la photographie et l’édition photographique. La vocation de Miranda Salt, créatrice de ce bel espace, est de faire découvrir au public français des œuvres photographiques principalement féminines et étrangères.

C’est ainsi que la première exposition a été dédiée au travail de Jo Ann Callis (8 mars – 28 avril 2018) avec sa série : Early Color, des clichés qui datent de la fin des années 1970 et exposés pour la première fois en Europe dans une personnelle de l’auteur. Le parcours de Callis est des plus intéressants. Mariée très tôt, à 21 ans, très tôt elle a deux enfants. Occupée par son travail de femme au foyer, elle suit cependant des cours du soir pour continuer ses études et obtient son diplôme en Arts Plastiques à l’âge de 34 ans à l’UCLA de Los Angeles. C’est au moment où elle divorce qu’elle décide de produire ce travail artistique sur le corps et l’espace domestiques. L’époque est des plus effervescentes : libération sexuelle, revendication des droits de la femme, contestations étudiantes, manifestations pacifistes contre la guerre du Vietnam…

Callis veut parler de son expérience, de sa manière d’approcher la sexualité, de regarder les corps, de les ressentir. Inspirée par les photos de Hans Bellmer ou encore de Pierre Molinier, elle désire solliciter l’œil jusqu’au toucher. Des amies servent de modèle à la photographe qui met en scène la peau de corps très androgynes où la femme se glisse comme dans une combinaison au tissu soyeux, allant chercher le contact d’autres surfaces et matières sensibles : des draps, un coussin, un rideau en soie, une ceinture en cuir. Une main fait l’expérience d’une rencontre à la fois de la couleur orangée d’un liquide semblable à du miel, à la fois de ce que de tangible il y a de cette substance plastique et érotique.

Car, sans vouloir prendre la tangente, souvenons-nous de l’axiomatique de Berkely pour qui il faut « passer de la vue au tact ». Lui qui, entre autres philosophes au XVIIIe siècle (Locke, Leibniz, Voltaire, Molyneux pour en citer quelques-uns des plus représentatifs) aura largement contribué au développement des théories de la perception. Est-il possible de passer du monde tactile au monde visible ? Y-a-t-il des sensibles collectifs ? La communauté philosophique aura donné ses réponses à travers des ouvrages écrits, Callis donnera, mutatis mutandis, des œuvres à voir. Et la complexité raffinée de cette problématique est là, dans ces clichés qui troublent par la vision de figures qui évoluent à la limite de jeux sado-maso (sans véritables outils ni apparat du genre), subtilement plongées dans les couleurs pastels d’un univers de poupée. Suggestives et inquiétantes, physiques et rétiniques, en un mot : phénoménologiques, ces photographies sont une grande découverte pour le public français que la Rosegallery de Los Angeles continuera d’exposer.

© Jo Ann Callis, Untitled from The Early Color Portfolio, c. 1976

A partir du 3 mai et jusqu’au 9 juin 2018, c’est Nancy Wilson-Pajic qui prend le relais à la Galerie Miranda avec l’exposition Blueprints. Née aux États-Unis mais résidant en France depuis la fin des années 1970, cette artiste est passée par la vidéo, l’écriture, la performance, pour continuer son chemin vers la photographie qui, comme pour Callis, n’a pas, selon elle, un seul sens à voir.

Blueprints se constitue d’une série d’œuvres choisies dans la collection personnelle de Nancy Wilson-Pajic. L’artiste se penche tôt sur la question de l’identité féminine qu’elle explore précisément à travers son travail pluriel bâti à partir d’images, ou mieux, de traces et de sons. La performance photo-narrative Covering my face : My Grandmother’s Gestures de 1972 est un exemple de cette interrogation identitaire féminine à partir de gestes banals qui pourtant dessinent et disent comment le visage d’une femme tend à vouloir s’effacer pour se construire.

Parmi les Blueprints que l’on peut visionner à la Galerie Miranda, la série des Falling Angels est particulièrement significative car l’artiste continue de travailler sur le portrait et l’autoportrait. La figure mythologique de l’ange déchu est au centre, un ange qui dans la tradition se doit d’être masculin, se révèle ici être un ange féminin : l’artiste elle-même. Ferait-elle l’étrange voyage en tombant du Ciel dans l’Enfer pour s’être révoltée contre Dieu-l’homme ? L’on sait que dans la Bible hébraïque, Dieu ne parle pas aux femmes et envoie toujours des messagers masculins pour partager sa parole. Ainsi, cet ange-femme nous invite-elle à la découverte de nouveaux horizons, d’une nouvelle géographie politique du féminin, d’un nouveau langage de l’autre.

C’est une géographie qui prend forme à travers différents médiums : des enregistrements sonores, des textes, des vidéos, de la photographie, du dessin, de la technologie informatique, comme à vouloir poursuivre le geste millénaire de l’humanité que l’artiste réactualise fréquemment à partir de procédés traditionnels. Elle explique par exemple comment le photogramme qu’elle obtient par procédé de « cyanotype » (le photogramme s’obtient en posant un objet sur la surface photo-sensible), s’inscrit dans cette recherche du monde sans le monde. Car sa démarche est d’aller chercher dans les archives non pas de la mémoire, mais de l’oubli. L’œuvre se donne dès lors comme une sorte de réponse au silence, s’interrogeant sans cesse sur le rôle de l’art et de la femme dans notre société.

Créer signifie exister et transgresser. Cela signifie se frayer un chemin toujours difficile et tortueux quand on est artiste femme. Nancy Wilson-Pajic le sait qui a été en 1972 à l’origine, avec d’autres plasticiennes, de la A.I.R. Gallery à New York (Artists In Residence), véritable espace coopératif de femmes artistes devenu un modèle de la contre-culture féministe américaine. Géré par ces artistes, ce lieu leur a permis d’exposer leurs travaux dans un contexte amical faisant face aux pressions et au sexisme du monde l’art.

Au cours de sa longue et singulière carrière, Nancy Wilson-Pajic a su s’imposer comme précurseur de la photographie expérimentale et plasticienne, offrant son regard et sa voix de femme réinventant les codes du langage visuel. Elle est de ces créatrices, en somme, dont nous avons besoin pour continuer à écrire l’histoire de la création au féminin.

« For me, écrit-elle, the full realization of a women’s statement in art required basic revision of both the artist’s role in society and of what constitutes an art object. My feminist attitude was and still is based on the unique and positive aspects of women’s experience, insisting on the equality of the art made by all groups and individuals, regardless of their personal characteristics or the modes of expression they employ. ». Explorer la forme et l’objet de l’art c’est donc questionner ce féminin qui n’a que le souhait de s’exprimer dans une totale égalité créative et existentielle.

© Nancy Wilson-Pajic, Falling Angels : Chess 1996-7

L’artiste qui succédera à Nancy Wilson-Pajic, du 16 juin au 28 juillet 2018, est Marina Berio, lauréate du Prix Guggenheim en 2017, native de New York où elle enseigne à l’International Center of Photography. Travaillant la photographie par strates, celle-ci nous amènera aux limites de l’identité, précisément là où les frontières s’estompent, s’ouvrent et se libèrent, là où il fait vraiment bon de regarder la ligne infinie de l’Océan.

Nancy Wilson-Pajic, Blueprints, 3 mai – 9 juin 2018
Galerie Miranda
21, Rue du Château d’Eau, 75010 Paris