31 août 2025. Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch, recalé à Cannes, est projeté à Venise avec succès. Sur la lagune, le cinéaste a annoncé qu’il a déposé une demande de visa de résidence de longue durée en France pour y tourner son prochain film – mais pas seulement. Bienvenue ! En espérant que la critique hexagonale se montrera plus fine qu’elle ne l’avait été pour son opus précédent, The Dead Don’t Die, auquel à peu près seul Aki Kaurismäki a su rendre hommage dans son dernier opus, Les feuilles mortes.
Auteur : Christian Rosset
23 août 2005. Je trouve dans une boîte à livres à côté de chez moi un exemplaire flambant neuf de J’écris l’Illiade de Pierre Michon. Une étiquette masquant le prix laisse entendre que ce livre a été offert. A-t-il été ne serait-ce qu’ouvert avant d’être abandonné ? Je le prends pour l’offrir à une amie. Mon atelier est encombré d’ouvrages ainsi récupérés que je lis dans les pauses du travail, surtout quand il s’agit de catalogues d’exposition, d’écrits d’artistes jamais réédités, de romans oubliés, ou de livres de poche du temps de ma jeunesse, avec une couverture signée Pierre Faucheux ou un dessin de Jean-Claude Forest ou de Siné.
À l’Ouest, surnaturel comme l’a écrit Paul Louis Rossi, les pages se tournent sans précipitation ; les journées se suivent, à peu près semblables, sinon pour qui se montre sensible aux plus infimes nuances ; la chaleur reste modérée et la pluie se fait rare. Au réveil, marcher deux ou trois kilomètres avant de reprendre le chemin de la lecture, faisant irrégulièrement des pauses pour marquer d’un post-it déchiré en fines lamelles tel ou tel passage : prudence élémentaire, sachant qu’une fois rentré au bercail, une partie de ce que la mémoire aurait dû enregistrer se sera évaporée.
Alors que deux des principaux poètes ayant activement participé au Collectif Change, ce rassemblement d’écrivains en rupture avec Tel Quel et Sollers qui s’est formé aux alentours de mai 68, et qui aura marqué la vie littéraire et intellectuelle jusqu’à la fin des années 1970, avant d’éclater à son tour – Jacques Roubaud et Paul Louis Rossi – nous ont quittés ces derniers mois, il nous importe plus que jamais de célébrer un vivant : Jean-Pierre Faye, âme de ce Collectif du premier au dernier jour : un des derniers rescapés de l’aventure, avec Philippe Boyer (94 ans cette année) qui a depuis longtemps tourné la page, et Didier Pemerle (82 ans) qui a publié récemment Débandades chez Flatland.
Le nouvel album Sparks a pour titre Mad ! Et celui de Neil Young and The Chrome Hearts, Talkin to the Trees (qui m’évoque ce film étrange, minimaliste, Speaking for Trees avec Cat Power). Ils passent sur la platine de l’atelier entre deux très longues plages de Morton Feldman ou de Franz Schubert, ainsi que tout ce qui ne contrarie pas le travail d’écriture.
Il arrive qu’on adresse au chroniqueur – au veilleur qui a pris son tour de garde – ce message : « Vous parlez assez longuement de tel livre, ou de tel film, de X ou Y ; mais au bout du compte, on ne sait pas vraiment à quel point vous l’aimez – ou non : votre opinion à son sujet n’est pas claire. » Que répondre ? Si ce livre – ou ce film ou cette exposition – est au programme, c’est qu’il ou elle en vaut la peine ; nul besoin de crier au chef d’œuvre, même s’il nous arrive de le penser. Il importe de ne pas établir de hiérarchie – du moins en apparence, car qui sait lire « entre les lignes » peut deviner ce qu’il en est, même si de vigoureux coups de gomme ont biffé, à relecture, toute louange excessive.
J’ignore si cette chronique est divertissante. Ce dont je suis certain, c’est qu’elle ne cherche ni à l’être, ni à ne pas l’être. Tout se fait ici en dehors des règles, ou plutôt : en accord avec certaines contraintes que nous n’avons jamais réussi à formuler. Terrain vague est un journal de lecture troué : parfois amnésique, parfois hypermnésique – qui a toujours à voir avec la mémoire, aussi bien défaillante qu’absolue (que Paul Louis Rossi soit au sommaire de cet épisode m’incite à formuler cette petite réflexion).
C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).
S’il est un poète dont je lis les livres dès qu’ils me parviennent, c’est bien Dominique Fourcade. Ne me demandez pas pourquoi – mais c’est ainsi. Les lectures en retard ne manquent pourtant pas ; les piles d’ouvrages en attente de recension s’accumulent dans l’atelier – de quoi culpabiliser de ne pas pouvoir se montrer plus rapide, même si se précipiter n’est pas d’usage au Terrain vague qui est un espace où le temps – non monnayé – ne doit être compté.
Lundi 21 avril 2025. Projection en avant-première à la Cinémathèque française du film d’Eugénie Grandval, Bulle Ogier, portrait d’une étoile cachée. Ce documentaire, qui agence extraits de films, archives INA, brèves analyses et témoignages recueillis par la cinéaste, sans faire appel à un(e) comédien(ne), ni commander de musique « originale », éclaire le parcours singulier de celle qui est devenue actrice « par hasard », de sa rencontre décisive avec Marc’O à son discret (et relatif) retrait, en passant par sept films avec Jacques Rivette – sans oublier quelques pépites signés Alain Tanner, Luis Buñuel, Daniel Schmid, Marguerite Duras, Eduardo de Gregorio, Werner Schroeter, Rainer Werner Fassbinder, Manoel de Oliveira (et quelques d’autres, dont son compagnon Barbet Schroeder) ; ou sa présence sur les planches, dans des mises en scène de Luc Bondy, Claude Régy, Patrice Chéreau… Bien entendu, tout n’est pas montré, mais ce qui l’est suffit à mettre en évidence sa grande économie de de jeu, sa justesse, sa grâce, son pouvoir de séduction, bref sa finesse ô combien touchante, qui font de Bulle Ogier une des actrices les plus mémorables de sa génération (diffusion prochaine sur Ciné+).
Terrain vague (42) – Instants vus, rêves incarnés (Perec 53, Courbet, Boudin, Bram van Velde, Folon)
On croit se débarrasser de vieux antagonismes en publiant quelques lignes de réconciliation ; mais, en réalité, on n’en a jamais fini : tout fait retour sans prévenir, surtout si on accomplit quelques virées dans les archives.
Terrain vague est un lieu à l’écart, certes loin d’être déconnecté du centre, mais quand même… Il arrive à ses autochtones de passer à côté de beaux événements parce que des liens avec celles et ceux qui en sont à l’origine n’ont pas été tissés. C’est le prix de ce pas de côté plus que jamais nécessaire – et l’on peut dire que ce n’est pas cher payé.
Écrire en non-poète sur la poésie, en s’adressant à des non-poètes, tel est le projet de ces constellations « poétiques ». Encore qu’« écrire sur », rien de moins sûr ; disons plutôt qu’il s’agit de passer un peu de temps « avec », autrement dit en compagnie de livres de poésie, avant de tenter de raccorder par montage ce que la mémoire a accroché au cours de ces lectures (mais comme cette dernière a tendance à s’effilocher, glisser quelques signets entre les pages est plus prudent).
Tardes de soledad, film documentaire d’Albert Serra : vu le 23 janvier dernier, sans prendre de note. Au moment où j’écris ces lignes, sept semaines ont passé, au cours desquelles le film a travaillé intérieurement : s’est métamorphosé, et sans doute en partie dissout. En parler n’est pas sans risque – l’écueil principal étant d’en rester aux premières impressions, alors qu’il faudrait se mettre en quête de détails non aperçus afin de dépasser le stade du jugement premier (souvent dernier chez les trop pressés).
Continuer à tisser des liens avec la bande dessinée quand bien même on est conscient de la difficulté de faire passer ce qui anime matériellement ce territoire, dans ses plus étranges surgissements : ce qui circule d’une image à l’autre, d’une page à l’autre, d’une double page à l’autre, que les mots ont mal à saisir avec précision – l’histoire racontée (il arrive qu’il n’y en ait pas, mais c’est assez rare) ne gagnant rien à être redite de manière compressée ; et le trait, si singulier qu’il soit, ne pouvant être réduit à telle ou telle vaine description. Quoi de plus difficile à caractériser qu’un trait… ? Et pourtant, c’est par cette voie-là (qui est aussi voix, simultanément muette et parlante) que le courant passe – et que le cœur est touché.