5 janvier 2026. Dans une semaine, ce sera le centième anniversaire de la naissance de Morton Feldman, compositeur […]
Auteur : Christian Rosset
Ce ne serait pas un mal qu’avant de passer à la réalisation les cinéastes aient acquis une expérience de poète, de musicien ou de plasticien – et mieux encore des trois simultanément, sans hiérarchie. Mais il faut bien reconnaître que ça arrive assez rarement – je veux dire d’une manière qui ne soit pas du semblant. Jim Jarmusch est de ces cinéastes. N’ayant jamais rien abandonné de ses passions précoces, il s’est tant nourri d’expériences multiples qu’il doit s’en défaire, au moins partiellement, non pour faire vœu de pauvreté, mais pour aller au plus vif de ce qu’il remet en jeu à chaque projet.
7 décembre 2025. Rencontres du SoBD (« le salon de la bande dessinée au cœur de Paris ») à la Halle des Blancs-Manteaux. 15h-16h : « Qu’est-ce que la critique de bande dessinée ? » 17h30-18h15 : « Planches d’Anne Simon commentées » – deux rencontres animées à trois : Lucie Servin, historienne de formation, journaliste à L’Humanité, invitée d’honneur du salon ; Irène Le Roy Ladurie, universitaire (Faculté des lettres, Lausanne), et rédactrice en chef adjointe de Neuvième Art ; et votre serviteur, qui fêtait le même jour le cinquantième anniversaire de la diffusion de son premier Atelier de Création Radiophonique sur France Culture.
28 novembre 2025. Rédaction hier d’un « chapeau » d’un peu plus d’un feuillet démarrant par : Beaucoup trop de livres reçus, et cependant jamais assez. Après relecture ce matin, en dehors de son incipit, tout le reste a été effacé ; ce n’est pas la première fois qu’un mouvement d’humeur a le dernier mot. Dès qu’on se met au travail, même par temps dégagé, les nuages s’amoncellent, au point qu’il arrive que la nuit tombe en plein jour : on n’y voit plus rien, et du coup, on se débarrasse de tout – ou quasiment. Seul demeure ce qu’on a enregistré intérieurement.
20 novembre 2025. J’apprends la mort de Jean-Claude Eloy. Né le 15 juin 1938, il fut proche de Pierre Boulez dans sa jeunesse, mais il s’en est vite affranchi ; invité par Karlheinz Stockhausen à travailler au Studio de musique électronique de Cologne, il a commencé à élaborer de grandes fresques dans les années 1970, ayant mieux que quiconque intégré l’influence des musiques extrême-orientales – et notamment les musiques savantes du Japon ancien.
15 novembre 2025. Tenir un journal de lecture, ce n’est pas seulement consigner au jour le jour des notations sur ce qui arrive, c’est aussi se souvenir – se remémorer ce qui a tendance à fuir, à s’évaporer, à se laisser recouvrir. Alors que m’apprête à passer la journée en compagnie de deux de ses livres (déjà en partie traversés les semaines passées), je tente de me souvenir de la première fois que j’ai lu avec attention un livre de Georges Didi-Huberman, non en exégète plus ou moins spécialisé, mais en flâneur du Terrain vague : quelqu’un qui cultive ses lacunes, comme on le fait d’un jardin.
8 novembre 2025. Ça suit son cours. On devrait en arriver, à la fin de l’année, au soixante-et-unième épisode de Terrain vague en deux ans, soit [(2 x 31) – 1] : nombre premier (il en est de même pour la somme de ses deux chiffres). Et si je ne compte que les publications strictement « personnelles » dans ce journal, on aura atteint les 244 épisodes (61 x 4) en 122 mois (61 x 2), ce qui n’est pas le résultat d’un calcul – mais ce nombre est bienvenu, et encourage à continuer.
30 octobre 2025. Au lendemain de la sortie en salles de Ce que la nature te dit de Hong Sangsoo, projection du film Les Recommencements d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter au Forum des images : magnifique, furieusement inventif sur le plan formel, tout en restant toujours au plus près de ce qu’il montre et fait entendre (nul vain formalisme – plutôt un grand déploiement des sens).
Lire est une activité dévorante pouvant s’accomplir à peu près partout, de manière volontiers désordonnée ; c’est affaire de trous dans l’emploi du temps, et non d’organisation rationnelle des activités du jour. Écrire un journal de lecture, cherchant à retenir de petites pensées éphémères, en écho à des éclats de textes explorés avec plus ou moins d’acuité, l’est davantage encore – le moment heureux de cette activité étant celui du montage. Mais avant d’y parvenir, il faut griffonner, raturer, détruire, reprendre, se frotter à certaines limites, alors qu’en finir n’est pas au programme : on ne rend sa copie qu’en raison de ce qui a été paraphé sur le dérisoire contrat qu’on a conclu avec soi-même. Il s’agit toujours d’un exercice de la liberté dont il faut saisir les opportunités, quitte à en sortir un peu sonné – entre fatigue et perplexité.
3 octobre 2025. Encore et toujours Feldman sur la platine – l’inépuisable Morty, qui avait confié en 1967 au jeune Jean-Yves Bosseur (20 ans) : « Sincèrement, je ne pourrais pas vivre dans mon art. Dedans, j’y mourrais. Compris ? J’aime bien vivre, bien manger, j’aime vivre vite, parce que dans mon art je me sens mourir très, très LENTEMENT. » Cet entretien s’achevait par ces mots : « Il faut se tenir à l’écart des grandes villes ; trop de choses ; trop de choses stupides… » Bien entendu, Morton Feldman est mort à son domicile de Buffalo, dans l’état de New-York : cet écart n’était pas une coupure radicale.
28 septembre 2025. Reprenant ce journal de lecture, rédigé, non au quotidien, mais à son propre rythme, imprévisible, je tente de me remémorer ce qui a pu faire de moi, dès l’enfance, un lecteur obstiné… Était-ce l’ennui ? Ou la difficulté de trouver le sommeil (ou peut-être le désir de le repousser) ? Sans doute un peu des deux, auxquels il faut ajouter la curiosité. Aujourd’hui, alors que je ne m’ennuie plus que rarement (après avoir passé du temps à apprendre les vertus de l’ennui à mes enfants), l’insomnie dévore plus que jamais mes nuits… Quant à la curiosité, elle reste vive, même si parfois déçue.
19 septembre 2025. Une résolution : que cette chronique devienne plus que jamais un journal de bord – un journal plus ou moins troué. Car il y a des jours où on écrit et d’autres non, sans oublier ceux où l’on efface le travail de la veille – c’est d’ailleurs ce qui s’est passé aujourd’hui : le prologue de cet épisode, achevé en principe hier soir, est passé, après relecture, à la trappe.
8 septembre 2024. Je finis de lire Obsession de Nine Antico, aussitôt agrégé au rassemblement en cours d’albums d’une rentrée plutôt riche pour qui aime s’attarder en premier lieu sur le trait. « Obsession » est un des thèmes récurrents du Terrain vague, comme en témoigne le titre d’un Atelier de Création diffusé sur France Culture (avant de se trouver refuge ici, le Terrain vague creusait son sillon sur les ondes), le 20 avril 2016 : Obsession – s. Parmi les six participant(e)s de cet essai radiophonique : Fanny Michaëlis, qui venait de publier Le Lait noir chez Cornélius. Son nouveau livre, Et c’est ainsi que je suis née, est en bonne place dans cette constellation de fin d’été.
31 août 2025. Father, Mother, Sister Brother de Jim Jarmusch, recalé à Cannes, est projeté à Venise avec succès. Sur la lagune, le cinéaste a annoncé qu’il a déposé une demande de visa de résidence de longue durée en France pour y tourner son prochain film – mais pas seulement. Bienvenue ! En espérant que la critique hexagonale se montrera plus fine qu’elle ne l’avait été pour son opus précédent, The Dead Don’t Die, auquel à peu près seul Aki Kaurismäki a su rendre hommage dans son dernier opus, Les feuilles mortes.
23 août 2005. Je trouve dans une boîte à livres à côté de chez moi un exemplaire flambant neuf de J’écris l’Illiade de Pierre Michon. Une étiquette masquant le prix laisse entendre que ce livre a été offert. A-t-il été ne serait-ce qu’ouvert avant d’être abandonné ? Je le prends pour l’offrir à une amie. Mon atelier est encombré d’ouvrages ainsi récupérés que je lis dans les pauses du travail, surtout quand il s’agit de catalogues d’exposition, d’écrits d’artistes jamais réédités, de romans oubliés, ou de livres de poche du temps de ma jeunesse, avec une couverture signée Pierre Faucheux ou un dessin de Jean-Claude Forest ou de Siné.