À l’occasion de la parution de Langue torse, aux éditions LansKine, entretien avec la poétesse Maud Thiria.
Ton livre prend le parti d’une « langue torse », c’est-à-dire tordue, courbée, pliée. En cela, il s’oppose, je suppose, à une langue « straight », droite – il s’y oppose ou pour le moins s’en distingue. Par exemple, tu écris : « langue agile argile où inscrire doutes et / tables de lois autres » ; il pourrait s’agir d’une espèce de visée programmatique, de finalité vers laquelle tendre, en opposition avec la langue « droite » et ses lois. Que serait cette langue straight ? Quelles en seraient les caractéristiques et surtout les effets ? Pourquoi s’y opposer ou en tout cas aller voir ailleurs ?

Ta question me rappelle un peu celle posée dans Ce que les femmes font à la poésie ou en tout cas à la réponse que j’y avais apportée. J’avais répondu d’une manière un brin provocateur et en jouant sur les mots (mais n’est-ce pas cela la poésie ?) : elles la défont. Je dirais que, comme un tissage, il y a beaucoup à défaire d’une pensée dominante, d’une poésie déjà écrite surtout par des hommes. Alors oui, le « straight », comme tu l’énonces, c’est peut-être cela la ligne droite attendue du bien comme il faut. Aussi bien un attendu en poésie qu’envers les femmes. Et aussi attendue par moi envers moi-même. J’ai tellement été mise dans des cases en tant que femme, moi-même les reproduisant parfois sans même m’en rendre compte, qu’il m’a fallu rompre les moules sociétaux et mon propre moule dans lequel on m’a mise et où je me suis mise par confort, commodité, etc. Langue torse, c’est pour moi cette rupture de la droite ligne en tant qu’attendu.
En plus, pour moi qui ai fait du droit avant des études de lettres, cela m’amuse d’autant plus de jouer sur les « attendu que ». Et les lois dont tu parles sont celles dont on hérite au niveau sociétal et familial aussi, les moules, les cases filles reproductibles à l’infini de génération en génération jusqu’à la fin de siècles amen.
Tordre la langue, qui est celle mutilée de Philomèle, c’est se dresser contre un ordre établi qui fait loi, cet ordre établi qui est celui des pères, d’où les « tables de lois autres » où l’ordre ne serait plus établi par des hommes mais par des femmes. Est-ce que cela serait pour autant signe de désordre ? En tout cas signe d’une forme de liberté totale, d’affranchissement du corps qui passe par le langage, langue et langue retrouvées. J’y ai même gagné mon « je » en poésie pour la première fois employé alors que le « tu » l’a toujours emporté.
La ligne droite c’est aussi une trajectoire courue d’avance, définie dans la langue aussi bien qu’elle l’était dans l’identité. Je refuse d’être la cible d’une telle trajectoire : « ça le rituel ça change de camp / la balle le fusil la trajectoire ».
La ligne droite, c’est aussi la lignée, et là encore je m’insurge contre ce qui se joue là dans cet héritage social et familial. Pour rappeler l’histoire de Philomèle d’après Les Métamorphoses d’Ovide au Livre VI, c’est celle d’une femme qui se fait violer par son beau-frère qui lui arrache la langue pour que celle-ci ne puisse pas raconter son histoire à sa sœur Procné dont elle devient la rivale. Dans ce texte, tout est joué d’après ces lois patriarcales : une fille, Procné, est offerte par son père à Thérée pour le remercier de ses loyaux services guerriers, Thérée qui va ensuite, à la demande de sa femme isolée en terre étrangère, chercher Philomèle que le père lui cède et la violer, la mutiler et la faire enfermer dans une bergerie. Comme on sait, le loup est dans la bergerie et c’est le plus souvent dans les familles que les violences ont lieu.

Ici, dans Langue torse, je fais place à la suite de l’histoire qui me semble bien plus intéressante en ce sens qu’elle dépasse la violence par l’action, celle de dire autrement par le tissage, celle de la vengeance finale des deux femmes qui vient mettre un terme à la lignée puisqu’elles font manger à Thérée son propre fils. Plus de lignée mais plus de ligne non plus car elle a été franchie. Je choisis cette « langue dénaturée » et « contre nature ».
C’est cette même idée que je développe un peu plus loin en renversant le mythe des origines biblique de la création humaine : il n’y a pas plus d’Adam que de châtiment : « et si langue mordait pomme sans venin / pomme sans Adam et châtiment ».
Dans les textes qui composent le livre, tu pars des mots, des possibilités des mots, des expressions : tu les travailles pour les rapprocher ou les séparer, pour voir les autres mots qui sont appelés par tel ou tel, les possibilités de sens ou de non-sens qui ainsi apparaissent, les variations possibles, etc. L’objet et la matière du livre, ce sont les mots, les sons, la langue en général – et tu les utilises pour faire émerger ce qui ne s’y trouve pas immédiatement, habituellement : des séries, des images, des chocs, etc. Le rythme est également fondamental. Langue torse, c’est ce parti-pris de la langue, à condition d’en faire un autre usage, selon des « lois autres ». Ton rapport à la langue semble ainsi impliquer une méfiance mais aussi une forme de confiance. Comment comprends-tu ce qui apparaît par ton travail avec la langue, en la tordant : des possibilités ? des vérités ? des constats ? des actions, des appels à l’action ? Je pose ma question autrement : si tu travailles d’abord la langue, quel serait le rapport entre ce travail langagier et les choses, les états de fait qui ne sont pas perçus comme de la langue ? Comment ton travail poétique est-il lié aux choses ? Je pose ces questions tout en comprenant que ta poésie n’est pas une littérature « à message », appelant à ceci ou à cela, proposant par exemple des solutions, ni même nécessairement du sens.
Oui, dans Langue torse je m’offre la possibilité d’une langue libre de ses propres contraintes ultérieures. La langue se dynamite de l’intérieur comme elle dynamite le réel. Elle s’offre une liberté inouïe, celle d’une femme qui puisse jouir de la langue en tant que langage comme en tant qu’organe. Je pars du postulat que si la langue de Philomèle repoussait, elle irait dans tous les sens, s’affranchirait des codes, s’offrirait le luxe de la vulgarité au sens d’une langue verte que l’on préfère dans la bouche des hommes, de l’érotisme, du désir malgré la violence subie. Il ne s’agit pas seulement de se métamorphoser en oiseau, rossignol au chant que certains disent « poétique », mais de réaliser à l’intérieur même du texte sa propre métamorphose. Sans savoir laquelle, sans trajectoire fixée à l’avance. La seule règle serait de n’en avoir aucune et d’aller vers sa propre libération par la langue. La jubilation ultime, c’est de jouer sur les mots, de jouir de la langue. Quelle liberté de pouvoir dire du sens et du non-sens, de jouer avec les résonances, les rythmes, d’avoir une langue animale, une langue taupe qui creuse et aère la terre. Du côté du vivant profondément ancrée dans le vivant.
Ici dans le texte, comme dans plein d’autres endroits où je dénonce la violence, je fais référence à cette pratique atroce de mettre des tessons de bouteilles au pied des trous de taupes selon une croyance vieille et absurde que les taupes seraient hémophiles et perdraient ainsi tout leur sang en sortant de terre. Ici, je rétablis la vérité, comme je le dis ailleurs : « la vérité hurle aux passants / no pasaran ». La taupe n’est pas hémophile, elle a juste plus de globules rouges pour pouvoir vivre sous terre. Ça, c’est un fait scientifique. Mais ensuite, si je le dis, c’est pour dénoncer ces pratiques ignobles et ancestrales. C’est à la fois faux comme croyance et d’une violence inouïe. Alors à cela, je réponds par une hémorragie de la langue qui n’est plus du côté de la mort mais qui agit comme un fluide en résonance, circulatoire et vibratoire, comme un baume aussi : « peut-on, dis, ensemble recoller la langue arrachée ? », « nos salives cautérisent », « et si guérir de l’autre », car l’amour et le désir de l’autre sont là, cet autre qui est le torse contre lequel une femme pourrait reposer sans s’exposer à la violence et sans elle-même devoir y répondre. C’est vraiment une langue de la confiance et de la jouissance totale. Torse car torsion de langue mais aussi torse car trouvant torse pour dire et tout entière de la poussée. Ma poésie a toujours été dans le corps mais là elle atteint un degré de jouissance absolue : celle de dire, de non dire, de dire non et oui en même temps. Une langue puissamment libertaire et révolutionnaire en ce sens. Donc politique, oui, organique, orgasmique, en mouvement et radicale : « langue acharne le langage le bande le met en / branle ».
Une des lignes qui traversent le livre concerne la violence, ou les violences : sur la langue, dans la langue, sur les corps, dans les corps. Des termes sont énoncés ou évoqués : viol, mutilation, supplices, femmes tondues, femme silenciée, etc. Cette violence semble subie, beaucoup, par les femmes, des femmes, une réalité qui serait désignée par « féminin », « femmes ». Mais tu écris également : « je suis celle par qui commence la violence » ; ici c’est du féminin qui initie la violence. La violence semble à la fois subie mais aussi effectuée, à la fois réalité qui s’impose et instrument d’opposition – tordre la langue étant également une forme de violence imposée à la langue, donc au symbolique, ton écriture multipliant les coupures, les suspensions abruptes, une syntaxe nominale sans connecteurs logiques, etc. – tout un travail de « coupure » et de « mutilation » de et dans la langue. Dans ce livre, quels sont les rapports dans lesquels la violence existe, dans lesquels les violences existent ?

Si les violences existent, elles sont déjouées ici, énoncées et dénoncées : « se taire est enterré ». C’est une langue qui accuse, comme le dit sous une forme de libre plaidoyer le long « langue j’accuse » de la fin. Comme je le disais auparavant, c’est une langue extrêmement libre qui s’offre ici un plein pouvoir sur les mots. Quand je dis plein pouvoir, c’est aussi un non-contrôle, un lâcher prise total. Je ne crois pas m’imposer de violence mais m’en libérer en l’énonçant. Ici, la langue dénonce mais loin d’une victimisation ni d’une réparation demandée par une société dans les normes, elle est souveraine dans ce sens où elle est maîtresse du sens comme du non-sens, qu’elle est verbale comme animale. La langue dit la coupure par une règle, une loi mais la transgresse en même temps. Elle dit la violence et l’impression que tout commence toujours par elle. N’est ce pas ce que l’on fait croire aux femmes depuis toujours ? Les sorcières on les brûle, les femmes problématiques on les lapide, on leur rase le crâne, on les place aussi en asile psychiatrique : « camisole de langue parfois quand / isole broie console mal à force / de béquilles chimiques / langue hystérique / dit de femme à travers âges / de pierre lapidées ».
Bref, c’est toujours la femme qui prend. Alors oui, la violence commence par elle mais elle/je la retourne ici dans la langue et l’espace de la page. Si la langue est syncopée, c’est son propre vouloir, son rythme. Elle trouve à s’élargir à l’horizontale comme à la verticale pour prendre toute la place et enfin respirer. En cela, elle s’oppose à Trouée qui est un de mes livres sur la violence subie écrit pour dire le manque d’air, l’étranglement. La langue est alors très différente. Réduite au silence, elle est réduite au peu sur la page, au manque de souffle, elle est fragmentée parce que le corps est émietté. Elle est divisée en quatre coupes pour dire le tranché. Ici, les coupes, les blancs, les agglutinations, l’espace pris entièrement, tout répond à cette nouvelle langue dingue et poudingue qui prend autant de formes qu’elle se métamorphose, se malaxe à mesure qu’elle avance et n’en finit pas de le faire comme le dit la fin du livre qui ne ferme pas son chemin de langue libérée mais l’ouvre, et au tout et à l’autre.
Dans Langue torse, la langue est celle que l’on parle, un système de signes. Elle est aussi un organe, comme tu l’as évoquée auparavant, un élément du corps. Le corps est omniprésent, ses organes, ses fluides, ses postures, ce qui l’affecte ou qu’il affecte, les sensations. Est centrale tout autant la matière en général : boue, herbe, argile, trou, peau, vase, terrier, bois, etc. Ton texte implique une forte matérialité : du corps mais aussi des choses du monde. Il y a aussi comme une équivalence entre le corps et d’autres réalités matérielles – une équivalence ou des échanges, des rapports, des passages, transformations. La page, par exemple, peut être « barbouillée » comme le visage. Ce rapport entre la langue, l’écriture, et les matières, la matérialité, ouvre une série de possibilités et de termes qui concernent la vision, l’action physique, le toucher (« parler braille / langue de points tactiles »). En quoi cette dimension matérialiste serait-elle impliquée par le fait de tordre la langue, par la possibilité d’une langue torse ? En quoi serait-elle indicative de ce qu’est ou de ce que peut selon toi l’écriture poétique ?
L’écriture poétique est le terrain de toutes les expérimentations, ma langue est libre d’aller où veut. Depuis enfant, je lis puis j’ai écrit de la poésie. C’est mon moule en quelque sorte mais c’est aussi mon échappatoire. Hors du silence, hors du moule familial, hors des cadres scolaires. Pas hors du monde car j’y suis tout entière, comme tu le signales si justement. Ma poésie est toute matérielle dans le sens d’empreinte dans la matière. Elle s’y inscrit pleinement dans le corps, dans l’animalité, dans la falaise, dans la terre. Elle est très sensorielle et le toucher a une grande place. D’abord parce que j’ai une mémoire par le toucher, le rugueux du blockhaus du crépi de la maison de mon enfance.
Mais cela renvoie aussi pour moi à vivre en aveugle, doublement. Aveuglée d’abord, par une relation toxique qui tue peu à peu, mais aussi m’aveuglant moi-même en reproduisant sans cesse les mêmes schémas de relations néfastes apprises ou acquises dès l’enfance. Cela renvoie aussi au fait d’avoir vécu dans le noir par moment dans ma vie pour ne pas me voir, mon visage, mon corps. En aveugle pour fuir les miroirs, en aveugle pour ne pas me voir ne pas me faire voir. J’ai appris tôt cette silenciation par le regard, le mien et celui des autres. Je ne correspondais pas aux cases demandées, imposées par la société ou la famille et, détestant mon image, je devais la faire disparaitre ou alors c’était moi qui devais disparaître. J’ai préféré me cacher et vivre. Et, dans le noir, j’ai appris beaucoup, à me guider par le toucher notamment, à faire attention aux bruits, à développer une sensibilité accrue. En cela je suis taupe !
Dans Langue torse tout est au grand jour, « étalée place publique ». C’est une langue qui prétend aussi à la lumière : « langue photogramme/polymorphe de soleil ». C’est une langue du mouvement de la matière en travail, de la forme qui advient des mots mêmes en train de s’écrire, se mêler, s’agglutiner. Un mot en appelle un autre, un son un autre. Il y a une musicalité, une jouissance de la trouvaille. Tout se lie selon un mouvement fluide qui trouve son propre rythme à mesure qu’il avance. C’est à l’intérieur de la langue en train de se dire que se situe ma langue poétique. Je dis comme je braille comme je touche et comme et encore.

Une autre ligne qui me semble traverser le livre est celle de la peinture, des arts plastiques. Des gestes et des actions sont évoqués qui pourraient être ceux d’un plasticien, d’une plasticienne : trancher, couper, éclabousser, tacher, étaler de la couleur, salir – gestes que tu relies aussi aux fils, à la couture. Tu écris : « mais rage de dire / fils rouge sur blanche toile ». Et d’ailleurs, tu as toi-même une pratique de plasticienne. Comment conçois-tu ce rapport entre écriture et peinture, arts plastiques ? Y a-t-il selon toi une dimension picturale, plastique de l’écriture ? Et en quoi y aurait-il là un lien avec la « rage de dire » qui semble accompagner ton idée de « langue torse » ?
Oui, une langue totale pour moi est un langage qui passe par différents moyens de dire. Mon expression de voix ayant été coupée à un moment d’extrême violence dans ma vie, j’ai dû trouver un autre moyen pour exprimer cette violence subie et ce silence contenu. On reconnaitra là l’histoire de Philomèle ! C’est alors que je me suis mise à peindre frénétiquement des corps, nuit et jour des corps, à la verticale, debout ou un peu bancals mais debout pour tenir. Des corps que j’ai appelés des « traces de corps », des « sans visage » au visage de tous comme je le dirai ensuite dans Trouée. Il m’a fallu passer par cet autre langage pour réparer mon corps, par le tracé des corps directement de mes doigts malaxant les matières (encre, brou, craie grasse, café, peinture) sur la feuille. Dans une liberté totale, brute car vierge de tout savoir, autodidacte d’une nouvelle langue purement corporelle. Puis la voix, la première, celle des mots, m’est revenue, depuis le tréfonds de ma gorge étranglée. Alors oui, la syncope, le rythme haché, le très peu s’est étalé là sur la page. La respiration est à l’image du corps devenue impossible.
Langue torse est comme une-contre mesure, un contre-courant à Trouée. Là, la langue prend toute la place au grand jour, comme je l’ai dit plus haut. Elle se dit en résonance avec mes autres pratiques, ce qui n’était pas tellement le cas dans mes autres livres, à part dans Blockhaus où j’évoque : « cela que ta main trace à l’os / ces corps en rêve qui te peuplent / à l’ongle à la pulpe des doigts ». Ici, je veux tout dire de mes explorations. C’est une langue fourre-tout qui prend au fur et à mesure de son avancée tout ce qu’elle découvre dans le monde, comme un enfant qui ouvrirait les yeux pour la première fois, une langue qui se donne à voir mais qui aussi donne à voir.
Lors de l’écriture du livre, j’ai appris le cyanotype en résidence de création au Fours à Chaux de Regnéville, pas de manière classique avec un « beau » rendu de trois fleurs sur du bleu mais une technique différente avec des photos huilées et des bains de café (pour moi qui aime la matière, j’étais gâtée), et j’ai eu par la suite l’idée un peu folle de réaliser une cabane où la parole des femmes serait affichée dans le noir et révélée au grand jour selon un procédé photosensible. Une affaire à suivre.
Et puis, depuis peu, depuis Philomèle qui m’a bien inspirée, je me suis investie dans une autre matérialité de création : le textile. Avec l’artiste Anael Chadli, j’ai créé une tenture qui prolonge Langue torse sur un tissu de 9 m2 qui mêle écriture du texte à l’encre noire et coutures « au fil rouge sur blanche toile ». Tous ces échos artistiques et libres de mouvement traversent évidemment Langue torse en un flux vibratoire.
Ton livre présente une dimension politique et concerne la question du pouvoir : celui exercé par la langue, sur la langue, sur les corps, sur les femmes, sur le vivant. Il s’agit, par un travail avec et sur la langue, par un travail poétique, de s’opposer à un pouvoir, de s’y soustraire, de le perturber. Cette remarque rejoint finalement ma question au sujet de la violence. Selon toi, quelle serait la dimension politique de ta poésie ? Et peut-être : Que serait une poésie politique ? S’agit-il de donner des réponses, des solutions ? Ou d’autre chose ?
Je ne sais pas définir ce qu’est la poésie à part celle qui défait ce que celle des hommes ou du pouvoir ont fait avant elle. Alors, une poésie politique ! Je dirai que tout acte d’écrire l’est si on le vit pleinement. Et d’autant plus aujourd’hui où tout le langage est mis à mal (ce n’est pas nouveau, Bernard Noël parlait déjà de « sensure »), utilisé, déformé par les pouvoirs en place, mutilé par certains qui voudraient supprimer certains mots de la langue (voir la liste des mots interdits de l’administration Trump, dont le mot femme d’ailleurs !) et mis à mal également par une IA qui nous avale et nous recrache tout lissés, tempérés, remis à notre place (ou non place).
Alors, si mon pouvoir en tant que femme et en tant qu’autrice c’est d’écrire aujourd’hui de la poésie, je le prends. Si c’est de défendre la poésie des autres empêchées d’écrire ou de lire leur poésie, et bien je le prends. Au moment de l’arrivée au pouvoir des Talibans, j’ai pris acte de cette privation des droits des femmes en invitant une quinzaine de poétesses dont deux afghanes à venir lire en dari et en français sur la scène de la Maison de la poésie. Par la suite, dans son sillage, d’autres villes ont développé des scènes où entendre ces voix féminines afghanes. Cela faisait ricochet. C’est peu sans doute mais c’est ce dont je dispose, les mots comme arme en quelque sorte. Une arme de résistance.

Ici, dans Langue torse, c’est précisément ce qui fait sa violence, mais aussi sa force, une « langue boxe » dépassant une logique de langage, le mot attendu, la syntaxe attendue : « queue d’une phrase jamais finie/sans queue ni tête ni point/un point c’est tout/ langage nous engage ». Elle explore tout mot, toute matière, tout monde dans tout repli, toute place, tout espace vide ou plein, en creusant et en s’érigeant, taupe et totem en un même mouvement.
Si mon pouvoir c’est de tisser une immense tenture textile pour représenter la parole libérée, alors je prends acte également. D’autant plus que cette œuvre a été exposée à plusieurs reprises à Paris, à Roubaix, à la Maison Julien Gracq où elle a été confectionnée, et qu’elle circule comme la parole dénonçant la violence subie, la violence en chaîne. Elle était d’ailleurs présente en septembre dernier car accrochée sur scène lors de ma dernière lecture de Langue torse à la Maison de la poésie avec la violoncelliste Lola Malique. Il est prévu que d’autres toiles suivent, se multiplient dans l’espace et le temps. Comme il est prévu un texte en cours d’élaboration qui prolonge autrement le mythe de Philomèle.
Tout cela est lié intimement à ma vie, mes prises de position et mes choix. Depuis le Covid, j’ai décidé de vivre pleinement ou plutôt de survivre en étant artiste auteure, intervenant en milieu scolaire, souvent dans des classes surchargées par manque de moyens (c’est d’actualité), en milieu hospitalier ou encore en prison, là encore si les coupes budgétaires ne sont pas trop raides. Ce choix de métier qui n’est pas « un vrai métier » comme on ne cesse de me le dire, c’est aussi une position politique qui va à l’encontre de toutes ces multitudes d’attentes que l’on fige sur moi. Tous ces attendus, on y revient finalement !
Attendu que moi, en tant que fille, sœur, ou mère, ne corresponds pas à ce que l’on voudrait. Attendu que moi, en tant que femme libre de ses choix, artiste autrice fauchée, ne correspond pas à ce que l’on attendrait économiquement, socialement, familialement. Attendu que … et bien je n’attends pas. On se lève et on se casse, comme qui dirait. Alors, je vais et j’y vais bien car j’ai déjà trop attendu.
Maud Thiria, Langue torse, éditions LansKine, juin 2026, 96 p., 15 €