Le titre du roman de Robin Josserand, Après Mireille, nous guide vers une piste trompeuse.
Ce qui est important, ici, ce n’est pas le prénom « Mireille » qui est celui d’un personnage nous demeurant tout au long du livre mystérieux, malgré ce qui en est dit. Mais bien : « Après ». Il se passe quelque chose après. Après les camps, après le retour fracassé d’une femme déportée. Le livre suit ce mouvement. Il commence par un voyage vers ces camps allemands où l’on peine à se figurer l’horreur, si ce n’est par un bloc de béton abandonné en forêt qui évoque les trains de prisonniers, la longue errance européenne des corps suppliciés. C’est un moment calme, un périple du narrateur dans le silence ébahi du passé.
Ce qui se passe après, c’est ce que nous découvrons ensuite, justement, quand le livre prend son élan.

Mireille et son mari (déporté par un autre convoi) retrouvèrent leur village de Saône-et-Loire, même s’il n’y eut pas d’après, pas d’après possible pour eux deux. Lui mourut quelques années plus tard, elle survécut. À l’époque, pas de thérapie pour évacuer le stress post-traumatique. On n’écoute pas celles et ceux qui reviennent, ou si peu. À la place, on les décore. Et Mireille Mallet, puisque c’est de l’arrière-grand-mère de l’auteur qu’il s’agit, recevra des médailles. Elle sera saluée pour faits de résistance. On donnera même son nom et celui de son mari au groupe scolaire où elle était institutrice. Dans ce roman, passent aussi les extraits des livres fantômes de Mireille, car, chose étonnante pour son milieu modeste, elle a publié deux ouvrages : un récit vrai au retour des camps ; une fiction près de vingt ans plus tard.
Mireille a survécu longtemps, traumatisée (le mot était peu usité à l’époque). Alors, après Mireille, qu’est-ce qui se passe ? Il se passe surtout l’enfance de Jean-Claude, le grand-père du narrateur, le fils de Mireille. Et pour lui, ça ne se passe pas bien, la guerre est une déflagration, une empreinte totale sur sa vie.
Au fil du livre, on plonge dans ces années cinquante qui n’étaient pas gaies, dans la pauvreté d’une époque. J’aime l’écriture simple de ce livre. Elle est précise, sans affect démesuré, comme pour donner aux faits leur vrai poids, évoquant en cela Annie Ernaux, parfois, pour être au plus près de la justesse, de la nudité des choses. Robin Josserand prend le temps de nous guider, patiemment, prudemment, comme lui le fit certainement, visitant d’abord Ravensbrück puis Dachau (Mireille connut les deux). Il s’approprie les sources (photographies, lieux, livres de Mireille – Sous le signe du triangle en 1949, Le Pain Blanc en 1967) et rencontre surtout son grand-père, qui dit ce que fut son enfance, après le retour des camps de Mireille. De la souffrance de cette femme, on ne saura finalement que peu, à l’aune de ce qu’elle a bien voulu dire, et même si son témoignage est dans Sous le signe du triangle, l’idée n’est pas de redire, de paraphraser. Mais plutôt de décrire ce que produit sur la génération suivante la violence de la déportation. Et d’écouter attentivement ce grand-père à l’enfance brisée.
Parfois, il a le droit de s’asseoir sur les genoux de sa mère quand elle écoute de la musique. Le reste du temps, il va chercher le lait à cinq heures du matin en galoches en carton. Il effectue des travaux harassants avec son beau-père alcoolique. Il est corrigé à coups de martinet chez une tante où il est en pension. Le salut – son salut – viendra d’autres femmes : mères de substitution qui feront attention à lui (l’une a perdu son fils à la guerre, l’autre, célibataire, sera sa logeuse), rencontre amoureuse ensuite. Il fera une vie stable, avec enfants, sera professeur de mathématiques.
Après Mireille vaut pour son ambiance d’après-guerre, pour ces années cinquante où l’on s’extirpe avec peine du conflit mondial avant d’entrer dans les années soixante où la vie refleurit. Jean-Claude fait des études et se marie. Où est Mireille ? Elle est recluse dans sa maison, son fils lui rend visite avec femme et enfants, la tante du narrateur se souvient de ces visites « feutrées » et d’une grand-mère « sans amour, sans sourire, sans rondeur et sans tendresse ».

L’après dure longtemps. Mireille n’est pas sortie des camps. Le livre travaille cette atmosphère qui semble se diffuser de mère en fils, de père en filles, d’abord par l’horreur brute des faits, puis par l’enfance empêchée d’un homme, et enfin avec un voile de tristesse et de gêne qui contamine peut-être celles de la tante et de la mère de l’auteur. Après, à la quatrième génération, avec le recul du temps, c’est le moment de dire et d’entendre l’onde de choc de cette guerre lointaine. Et c’est aussi l’occasion pour le narrateur de s’adresser à cette femme, qu’il n’a jamais connue, par livres interposés. Les siens à elle, le sien à lui. Deux paroles, deux points de vue : « après tout, nous sommes les deux écrivains de la famille », dit Robin Josserand.
Après, il n’y aura pas de rencontre possible et Mireille meurt avec ses secrets, telle une ombre portée sur tout le roman, sur celles et ceux qui l’ont connue ou sont venus après. À moins que nous ne décidions, pour nous en approcher encore, de lire ses livres…
Robin Josserand, Après Mireille, éditions Mercure de France, août 2026, 160 pages, 18 €.