Hélène Cixous : L’archiécriture de la Maison Chat (Chat Larme)

Cat on the street in the city of Chefchaouen©Buiobuione/WikiCommons

Livre conçu comme le bond d’un félin, Chat Larme tournoie autour du motif du dernier livre, du glissement de l’écrire vers la fin, vers le silence.

Les lectrices et les lecteurs d’Hélène Cixous reconnaîtront deux des figures fantomales qui hantent ses créations. Le Fantôme qui se présente comme tel, qui accompagne l’écriture d’Hélène depuis des années remplit « la fonction de confident, de collègue, de co-aventurier, et de co-vivant ». Il n’est autre que « le Livre-que-je-écris-pas », qui interdit sa venue, la retarde, dont Cixous craint l’arrivée si bien qu’on ne sait plus si c’est le livre qui renâcle à s’écrire tout en promettant sa venue, en occupant la position du Messie, ou si c’est Hélène qui se dérobe à la convocation, déjouant l’appel. Ce Livre impossible, qui signerait la fin de l’expédition littérature, se possibilise et s’actualise pourtant dans chacun des ouvrages de Cixous. Aux côtés de ce fantôme qui surgit comme une figure kafkaïenne et non comme un impératif kantien se tient une idée-pressentiment, celle qui affirme que nous tenons en main le dernier livre d’Hélène :

« ‘Ceci est mon dernier livre’, me dis-je.

Cela faisait des années que cette idée se présentait à moi, (m’avertissait) me prévenait, mais chaque fois le livre que je prends pour l’ultime, et que je considérais avec respect et timidité s’avérait être erreur libre, illusion. »

Le livre pensé, senti comme ultime ne l’est jamais. Un autre ultime se présente, ceint d’une couronne « je suis le dernier livre », pas seulement d’Hélène Cixous, dirais-je, mais du continent Littérature. L’ultime se dérobe et ruse avec la scansion de la fin comme le l-q-j-n-é-p, « le livre-que-je-n’écrirai-pas », joue à saute-mouton, diffère, assume en son être absent-présent la différance de Derrida. Là où les deux se rejoignent, c’est dans leur parfum oraculaire, le défi qu’ils posent, un défi tout en double bind (et en double blind) qui ne peut être relevé, empoigné qu’à ne pas l’être. L’altitude à laquelle ils se tiennent l’un et l’autre est celle d’honorer le rendez-vous, celle du « Grand » livre, de « la Réponse », du Livre à venir qui, dans le cas du l-q-j-n-é-p, consentirait à ne plus se faire désirer, à ne plus rester dans les limbes, mais à naître enfin.

Face à la réquisition que lui adresse le livre-que-je-n’écrirai-pas, une des réactions adoptées par Hélène Cixous s’appelle renoncement, perte du désir d’honorer la demande ambiguë du Livre : « Et finalement, je me rendais au verdict, ce livre-là, le Grand, la Réponse, je ne l’avais pas écrit, je n’avais plus envie de l’écrire, je reconnus que je ne l’écrirais pas. Renonce ! me dis-je. »

Quant à la certitude de s’engager, avec ce livre-ci, Chat Larme, comme ce fut le cas avec les précédents, dans le dernier livre de la bibliothèque Cixous (et de la bibliothèque du monde, ajouterais-je à nouveau), elle prend la forme d’une stupéfaction. Là où Hélène imaginait que le post-pénultième, le livre qui clôt le cycle serait taillé dans une grandeur, une fureur biblique, traversé par une lumière révolutionnant les Lettres, porté par des personnages hors norme, c’est un livre tout autre, imprévisible, qui surgit. (Preuve en est, dira-t-on, que le dernier livre ruse avec lui-même, que pour notre plus grand bonheur Chat larme ne remplit pas cette fonction). En lieu et place de personnages monumentaux, dantesques, démesurés, prophétiques, des figures de la Mère Ève, du Père Georges, du Grand Frère, en lieu et place de ces candidats magnifiques sur l’arche du dernier livre, par une pirouette facétieuse, surgit un seul personnage qui s’impose, qui pousse son corps de fourrure sur les pages que nous lisons : un chat, Thessie.

Chant d’amour dédié à Thessie, dont le texte dialogue avec trois saisissants dessins d’Adel Abdessemed, Chat Larme déroule une prose dont l’architecture, que j’appellerai la maison Chat, est divisée en cinq parties qui se tiennent sous le signe de la fin, la fin de Thessie la chatte, du Bien-Aimé, de la mère, du père, du chien Fips. Hélène fait monter à bord de son texte les passagers du navire La Perte, les habitants de la mort, et transcrit les instants hors temps, dans le tissu béni des rêves ou dans celui de la veille, durant lesquels ils reviennent. Livre éblouissant, qui mène la liberté de l’écriture jusqu’à ce qui menace son existence même et sa volonté de phraser l’imphrasable, Chat Larme pérégrine de surprise en surprise. L’imprévu ricoche de l’autrice aux lectrices et aux lecteurs : la première et les seconds s’attendent à voir surgir Thessie en maîtresse de cérémonie du « Livre des Chats » et, coup de théâtre, c’est Fips, le chien de l’enfance en Algérie, qui surgit.

« Le Livre des Chats commence par Chien. Il n’y a qu’Un Chien dans notre Archive, et cet archichien c’est

Fips

Fips ! crie cette page. Fips ! C’est le nom secret de ce livre. »

Cinq parties écrivais-je, Chat larme étant un livre-chat à cinq pattes, qui convoque, dans un rêve du 25 juillet 2025, le nombre cinq au travers du cinquième concerto pour violon de Mozart (appelé concerto « Turc ») dont la vie court comme galope l’écriture d’Hélène. La vitesse de sa langue, les phrases qui battent la terre des mots, qui sonnent un contre-tocsin devraient pouvoir ramener Thessie-Eurydice de la mort, courir plus vite que les officiants et gardiens de la Camarde, arracher Thessie à la bouche d’ombre du néant.

Chaque disparition d’un être cher soustrait le moi de celle qui reste, le moi d’Hélène, anéantit le monde devenu désert. Partir à la recherche du père mort un cruel jeudi de février 1948, c’est partir en quête de « mon moi enlevé », de mon moi = mon père. Le mécanisme secret du vide se nomme contagion, il aspire celle qui demeure sur le rivage des vivants. Évoquant la disparition de Thessie, Hélène Cixous écrit : « Une rentrée sans elle c’est-à-dire sans moi ». S’« il n’y a pas d’hier », si le hier n’est plus, n’a jamais existé d’avoir disparu, de coïncider avec la mort du père Georges Cixous, avec la fin de Fips, sous une autre guise, il n’y a que du hier qui bondit dans le présent, qui se love dans l’aujourd’hui. « Aujourd’hui je perds mon père pour la soixante-dix-septième fois. Minutieux l’Événement recommence. » Ce qu’on a vécu il y a des décennies se répète chaque jour : les voix du jadis reviennent sous l’intensité du besoin vital de les « boire » », écrit Hélène. Il faut supplier les disparus, les appeler avec amour, leur ouvrir les portes qui mènent de l’au-delà à l’ici-bas. Si certaines d’entre elles remontent, empruntant la voix royale des songes, ces coursiers virtuoses des morts, d’autres demeurent prisonnières du silence, comme celle du père. « Mais je n’ai pas encore réussi à re-boire la voix de mon père. » Revoir n’est rien s’il n’est épaulé par le re-boire.

Méditations sur le temps, sur le trop de temps qui, soudain, fait place au couperet du peu de temps qui reste, surgissement des carnets de 2002 éclaboussés du sang de la mort de Thessie, Chat Larme pose l’écriture comme un espace mouvant de résurrection, de contre-thanatologie, un bouclier de mots qui se rebellent contre le « tout est fini », contre le « tout est fichu ». Les dessins d’Adel Abdessemed nous replongent dans les dessins à la pierre noire qu’il fit de la chatte Philia, qui figurent dans Nacres, dans Les Sans Arche d’Abdel Abdessemed.        

« Pourquoi souffré-je tellement plus pour l’animal ? Parce que pure souffrance sans intermédiaire, pas de parole, elle ne peut se forger un système de défense

Thessie ne peut raconter sa lutte (lutte = récit, parole, refus) »

Un coup de patte de Thessie n’abolit ni le hasard, ni le deuil comme peau, ni l’ombre de la culpabilité, ni la tenaille du doute (fallait-il la remonter à Paris, la garder à Arcachon ?), mais il lève les plaies d’Égypte, le chat-grin, et rouvre la porte du définitif. Gardienne des prélangues, lanceuse d’étincelles, de fulgurances de phrases-rescousses, accoucheuse de rythmes joyciens, d’une trame de sons sauvages, de fracas shakespeariens, l’écriture de Chat Larme nous rappelle que, pour H. C. : « les langues sont des anges à mémoire (…) les mots, je les remonte jusqu’à la racine. Ils sont tout jeunes et millénaires. Je leur demande toujours d’où ils viennent. Ils portent le temps comme un pollen sur leur corselet. Et puis ils sont métis. » (Une autobiographie allemande, Hélène Cixous, Cécile Wajbrot, Christian Bourgois, 2016).

Comme les chats, les livres d’Hélène sont des antimorts, la contre-ciguë que boira Socrate, le miracle d’une écriture-fée-chat, faite chat, qui court ailleurs, là où si peu de livres s’aventurent. A l’instar du rêve, ils opposent à l’interruption de la vie par la mort la perpétuation de ce qui nous a été dérobé. Tôt à l’aube, ils descendent dans le jardin interdit, dans le jardin d’Oran, à l’heure où « Dieu dort encore ».  La littérature s’avance comme la Terre promise par les chats et les chats comme la Terre promise par la littérature.

Hélène Cixous, Chat Larme, éditions Gallimard, octobre 2026, 96 pages, 14€. Illustrations : Adel Abdessemed.