L’éternel retour du même Modiano

Pourquoi Patrick Modiano parle-t-il tout le temps ou presque de « l’éternel retour », sans même jamais citer explicitement Nietzsche ou même Heidegger commentant Nietzsche sur son « Éternel Retour du Même », qui constitue le fondement et la philosophie de Nietzsche ? Jamais Modiano ne vous répondra vraiment (ni ses personnages), mais on a l’impression, chez lui, que les choses se répètent à l’infini – et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (comme le disait Hegel).

Aujourd’hui encore dans son roman L’éléphant, avec son personnage Ludo Van Walle, cent vingt kilos, éditeur, lecteur, correcteur pour les éditions du Sablier, qui n’a pas beaucoup lu d’ouvrages de philosophie (sauf celui qui décrit ce phénomène de « l’ éternel retour du même ») ; qui a un petit problème avec le monde – qui ne lui apparaît plus qu’à travers une vitre… et que le narrateur du roman traduit avec ces mots : « Depuis quelques années le monde lui semblait si incompréhensible qu’il ne voulait plus trop se poser de questions »…

L’éléphant, « C’est l’histoire d’un homme qui observe avec des jumelles quelques personnes qui habitent dans des appartements voisins du sien… » Cet homme – Ludo Van Walle – dit avoir des jumelles pour voir de loin ; en fait il se demande dans quelle vie antérieure il a aperçu untel ou une telle… Il observe le dénommé Pinguet, mais aussi Mme Thouvenin et Yvonne Beulaigne, qu’il a connus dans une vie antérieure, qu’il appelle des « revenants », des « revenantes » plutôt que des fantômes ou des spectres… « Spectres de Modiano » pourrait pourtant expliquer les choses – comme dans le titre de Derrida : « Spectres de Marx » – où Derrida disait : « Quelqu’un, vous ou moi, s’avance et dit : je voudrais apprendre à vivre enfin. » – Apprendre à vivre enfin … C’est ce qui arrive aussi à Ludo Van Walle, dont le directeur « Hornbacher fils » des éditions du Sablier lui dit qu’il a eu une vie intéressante et qu’il devrait peut-être penser à écrire ses Mémoires…

Sa vie ? Pendant plusieurs années, Van Walle avait justement noté sur des agendas des rendez-vous et quelques détails de cette vie ; et puis il s’était débarrassé de ces agendas avec un certain soulagement (à quoi bon ?). Mais il avait eu alors l’impression qu’il ne resterait plus aucune trace de lui, comme pour un voyageur sans bagages (et pas même un voyageur)… Tant mieux ? (Van Walle, nous dit-on, se répétait souvent la même phrase : « Nous vivons à la merci de certains silences. »)

Au fond, Modiano est très proche d’un écrivain comme Maurice Blanchot, l’auteur de L’Attente l’Oubli (Gallimard, 1962), qu’il ne manque d’ailleurs jamais de citer sur cette question de l’oubli – comme par exemple en exergue à son roman Encre sympathique (Gallimard, 2019) : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir. » Patrick Modiano est l’écrivain qui illustre mot à mot cette phrase de Blanchot, dans chacun de ses romans – qui sont beaucoup moins abstraits que ceux de Blanchot, mais dont on ressort dans le même état d’esprit, comme embrouillé en amont, car le lecteur y est toujours plus ou moins tourné vers ce qui précède l’œuvre… Surtout, il y a souvent un livre en train de s’écrire dans les romans de Modiano, comme dans Chevreuse (Gallimard, 2021) qui est alors le titre du roman qu’on lit et le mot dont le personnage de Bosmans est hanté – avec plein d’autres fantômes du passé, des morts qui ressuscitent mourants, dirait Blanchot… Comme aujourd’hui dans L’éléphant, où Van Walle écrit l’éternel retour du même et où il fait un effort de mémoire… Il dit travailler sur l’essai du dénommé Howard Pease, « Toute la mémoire du monde », qui est aussi le titre d’un film de Resnais… On pourrait d’ailleurs dire que Van Walle assiste à un film – un film muet, face auquel il travaille au retour de l’intellect à l’unité (grâce à l’organisation d’images significatives)… C’est le système de mémoire de Modiano – où l’on voit que le romancier est sans doute celui qui ne sait pas s’il vient du passé ou bien s’il y retourne, comme on le lisait déjà dans Chevreuse…

Le passé, c’est l’après-guerre, les années 1950, 60, 70, c’est-à-dire une certaine menace qui le contraint à être sur le qui-vive, mais qui se dissipe quand même dans l’air de Paris – et qui finalement s’avère admirable et claire comme une explication du monde… Oui, Modiano, prix Nobel de littérature 2014, c’est une page belle comme celle d’une grande philosophie, et qui serait sans cesse « à reprendre depuis le début », pour citer un de ses auteurs favoris, Guy Debord, l’auteur de In girum imus nocte et consumimur igni.… Car Debord fait partie de ses fantômes, comme dans un de ses plus beaux romans, Dans le café de la jeunesse perdue (Gallimard, 2007) ; Debord qui a eu la même chance que lui d’avoir été jeune dans la ville de Paris quand, pour la dernière fois, « elle a brûlé d’un feu si intense » (disait Debord) et dont il ne reste plus que la mélancolie que Modiano raconte livre après livre, dans un même livre qu’il écrit depuis cinquante ans, avec le même bonheur, sans s’essouffler, car la route est longue…

Là encore, dans L’éléphant, on est dans une sorte de Paris désert, mélancolique, le Paris du Champ-de-Mars et ses environs – par exemple au carrefour de La Motte-Picquet et du Champ-de-Mars, qui provoque (« provoquait ») toujours chez lui un sentiment de malaise, d’inquiétude… Où il vit comme dans un arrière-pays, avec ses revenants, ses revenantes, dont celle qui jouait tout le temps le même morceau de musique : La Mort d’Isolde… l’adieu de Tristan, l’appel de Brangäne, et la mort d’Isolde… Van Walle sombre en Tristan… (C’est le thème, aussi, du film « L’éternel retour » de Jean Delannoy, sur un scénario de Jean Cocteau, en 1943)

Pour Modiano, nous vivons de souvenirs perdus… C’est ce que Nietzsche appelait « le désir de revivre toutes choses encore une fois, une éternité de fois »… C’est dans le paysage de la Haute-Engadine, durant l’été 1881, que Nietzsche découvrit cette fameuse pensée de l’Eternel retour… Et dans le roman L’Horizon, que Patrick Modiano avait publié en 2010, il est dit des trois syllabes de l’Engadine qu’elles sont douces à prononcer, qu’elles vous apaisent et vous font oublier toutes les mauvaises rencontres… Dans Souvenirs dormants (Gallimard, 2017), le narrateur achète un livre intitulé L’Eternel retour du même – qui, ici, n’est pas un livre nietzschéen mais sans doute plutôt un livre de sciences occultes, quelque part du côté de Gurdjieff (il a peut-être lu, aussi, « Le mythe de l’éternel retour » par Mircea Eliade, Gallimard, 1949). Dans ce roman, Souvenirs dormants, le narrateur disait tenter de mettre de l’ordre dans ses souvenirs… Il marchait dans Paris et dérivait à la manière des situationnistes… Il disait surtout qu’il lui était arrivé de croiser à plusieurs reprises les mêmes personnes dans les rues de Paris, des personnes qu’il ne connaissait pas – et, à force de les retrouver sur son chemin, leurs visages lui devenaient familiers,  « comme si le destin – ou le hasard – insistait pour que nous fassions connaissance »… Paris est pour Modiano ce carrefour – ces carrefours d’où partent de nombreux chemins… et où il rêve en effet d’une sorte d’arrière-pays, comme celui de la poésie d’Yves Bonnefoy, que celui-ci évoquait avec une phrase de Plotin à propos de l’Un – « Personne n’y marcherait comme sur terre étrangère. »

Reste le poids de l’histoire – la question : comment l’homme supporte-t-il l’histoire ?… une histoire muette, mais qui est peut-être comme la pudeur ou la rougeur, la surface érotisée du monde, comme le disait jadis l’historien, psychanalyste et jésuite Michel de Certeau (1925-1986), lu par Jean Louis Schefer (1938-2022), l’auteur du Ciel peut attendre (P.O.L, 2019), qui disait quant à lui « apprendre le labyrinthe »… Un peu comme on le fait dans les romans de Patrick Modiano, ou encore dans la toute dernière phrase – d’allure labyrinthique –  du film de Resnais,Toute la mémoire du monde, qui revêt l’aspect d’un documentaire sur la Bibliothèque nationale : « Ici se préfigure un temps où toutes les énigmes seront résolues, un temps où cet univers – et quelques autres – nous livreront leur clef. Et cela simplement parce que ces lecteurs assis devant leurs morceaux de mémoire universelle auront mis bout à bout les fragments d’un même secret, qui a peut-être un très beau nom, qui s’appelle le bonheur. »

Patrick Modiano, L’éléphant.  Gallimard, 100 p., 16€