Dans la banlieue de l’être avec Yannick Haenel : La solitude des professeurs est infinie

Yannick Haenel © Francesca Mantovani / Gallimard

Le récit romanesque des neuf années passées par Yannick Haenel à enseigner dans des collèges de la banlieue parisienne au début des années 90 est l’illumination de la rentrée littéraire. Le narrateur Jean Deichel, personnage récurrent et alter ego de l’auteur, débarque en tant que stagiaire au Collège Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie. « J’avais vingt-deux ans et n’étais pas sûr d’exister. Je n’avais pas conscience que j’allais travailler : je cherchais autre chose. La vie ne s’était pas encore ouverte, j’en attendais des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie. » Sa vocation qui éclot vient même de plus loin : elle a sa source dans la grande tradition des mystiques juifs et du Zohar qui revient régulièrement dans un intertexte soutenu et profond, insigne des livres de Haenel.

Devant le médusé directeur du collège (le terrifiant Streger) qui somme le jeune rennais de s’expliquer sur son choix professionnel, il explique y avoir justement lu « que tant qu’il y a des enfants pour réciter l’alphabet, le monde ne s’écroule pas. » Tant qu’un écrivain tient, tant qu’un professeur fait classe, tant que des mots sont lus et qu’une parole se déploie et s’entend, le monde, nécessairement, continue.

Yannick Haenel © Francesca Mantovani / Gallimard

Pourtant le désenchantement est partout : Haenel/Deichel ne fait jamais l’impasse dans le roman sur les difficultés massives que donc l’alphabet, l’école, la parole, l’écriture, le corps d’un prof traversent pour simplement être. Mesquineries entre collègues (Streger et Laguille son adjointe), violences à tous les étages (scène réaliste et presque insoutenable de l’agression d’une prof et du pas de vagues afférent), ennui profond (élèves comme enseignants : « Un orage déchira la pénombre, l’interrupteur ne fonctionnait pas, une lumière grise plombait ce rez-de-chaussée où une énorme plante mourait dans son pot comme une pieuvre fossilisée. »), difficultés financières personnelles et structurelles, adaptation à la figure gouvernementale du moment et aux programmes changeants, mise à l’écart inconsidérée (Deichel est retranché dans une sorte de cabane où il fait cours)…

Cependant, quelque chose d’inouï insiste dans le destin de ce jeune prof qui quelques années plus tard publiera, entre autres, Cercle (Gallimard, L’infini 2007, Prix Roger-Nimier et dont La solitude des professeurs est infinie constitue le prequel), Jan Karski (Gallimard, 2009, Prix Interallié), Tiens ferme ta couronne (Gallimard, 2017, prix Médicis), La solitude Caravage (Fayard, 2019, Prix Méditerranée) et Le trésorier-payeur (Gallimard, L’infini, 2022). Haenel, il y a trente ans, a traversé la noirceur de la condition des êtres humains. « Même dans la nuit la plus épaisse, il y a de l’aurore ; elle déshabille de son innocence les conduites les plus affreuses. En un sens, elle leur fait honte. Cette aurore – sa lumière d’incendie jaune et rouge –, je la sens depuis toujours en moi comme une joie tenace. Je veux croire qu’elle me protège, et pourtant elle ne m’épargne rien. »

L’aurore est partout dans son ample roman : dans les promenades avant et après les cours, dans l’acharnée solitude estivale lorsque les poches sont vides ou dans les présences féminines qui jalonnent le récit. Les contradictions, les éclipses et clignotements entre dureté du quotidien et éblouissements poétiques sont judicieusement resserrés et le lecteur passe ainsi avec une célérité étourdissante au cœur du flux d’un récit dont le point de capiton se tient au cœur d’une fête de fin d’année scolaire trop fortement arrosée qui voit le narrateur lamentablement casser le vase offert par les collègues à la belle Judith Chatel. Cette femme autant que cet objet vont se révéler centraux dans une quête spirituelle où ce qui est brisé va se poursuivre inlassablement vers une sublime résolution (ne parlez pas à Haenel de résilience, il hait cet omniprésent mot fourre tout). Une épopée intime qui vise très haut et qui descend si bas « parce que chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire».

En effet, savons-nous vraiment ce que veut dire enseigner ? « …rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde ? » Haenel dit ces petits miracles compacts du professorat où dès les premières heures de cours, un lien se crée entre lui et les élèves. Même rapide, même éphémère, même peu assurée, une transmission sans pareille a lieu, par exemple lorsque la préparation du cours s’avère réussie (un passage au début du récit montre le bonheur qu’il y a à apprendre à de jeunes lecteurs, pas à pas, une poésie) ou quand le cours s’interrompt et que Deichel s’ouvre à son petit public en parlant de notre devoir envers les mots, qui trace une ligne entre la vie et la mort, vers la liberté. « Si j’ai tenu si longtemps, si j’ai persisté à enseigner tant d’années alors même que tout empirait dans l’Éducation nationale, et que faire cours devenait un cauchemar, c’est parce que chercher cette parole juste et claire qui s’adresse au cœur de ceux qui n’en attendent rien, cela me passionnait. C’était comme écrire, comme faire de la littérature. Certains jours, au fin fond de la banlieue, avec les enfants, la parole parle et le monde s’illumine. »

Le lecteur lève les yeux du roman et s’aperçoit peut-être – car il connaît, côtoie ou s’intéresse à la vie des professeurs actuels – que ce livre éblouissant pourrait constituer le récit d’un professeur de… 2027. Possible en tous cas qu’après la période du Covid, durant laquelle beaucoup, dans l’humour des réseaux sociaux ou la plainte politique, se sont aperçus de l’importance capitale des professeurs dans le quotidien de la République, puis que celle-ci ait été témoin du destin tragique de Samuel Paty, ce métier-vocation attendait en retrait et en secret un récit structurant qui éclairerait enfin sur son sens profond. Yannick Haenel le livre aujourd’hui comme une offrande.

Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Gallimard, août 2026, 320 p., 21 € 5O. Lire un extrait.

L’auteur sera présent pour une rencontre à la Maison de la poésie à Paris mercredi 16 septembre à 19h30. Au programme : lecture musicale en compagnie de Mahut et entretien mené par Arnaud Jamin. Réservations ouvertes ici.