« Jamais elle n’avait permis à qui que ce soit de la posséder » : Juan Gabriel Vásquez (Les noms de Felizia)

Juan Gabriel Vasquez, Les noms de Felizia (jaquette du livre © éditions du Seuil)

« La sculptrice colombienne Feliza Bursztyn, exilée en France, est morte de tristesse à 22 h 15, le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. » Ainsi Gabriel García Márquez annonce-t-il la mort de son amie. Artiste avant-gardiste, elle a été l’élève de Zadkine, Giacometti et César, son histoire personnelle croise celle de son pays et, plus largement, du monde. Le roman de Juan Gabriel Vásquez, né de cette phrase de Gabriel García Márquez, n’est pas une biographie de la femme ou une hagiographie de la sculptrice mais une forme de ronde romanesque autour de ses noms et de ses métamorphoses, comme une fugue infinie sur la passion, l’art et la mort.

« C’est donc à cela, penser à la courte vie de Feliza Bursztyn, que j’occupais mes journées », écrit Juan Gabriel Vásquez à l’entame de son livre : penser, lire, revenir sur ses pas parisiens « un quart de siècle plus tard », interroger celles et ceux qui l’ont connue ou aimée (en particulier celui qui partageait sa vie en 1982, Pablo Leyva), de l’académie d’art où elle a étudié dans les années 50 au restaurant russe, aujourd’hui disparu, où elle est morte de tristesse en 1982. Elle avait 48 ans, vivait « à huit mille kilomètres de ce pays qui est le nôtre et qu’elle avait toujours aimé alors qu’il l’avait tant fait souffrir ». Comment peut-on mourir de tristesse ?

Elle est morte en laissant une œuvre elle-même énigmatique, « des créatures machines composées de divers matériaux tordus au chalumeau ou installations sibyllines qui provoquaient autant qu’elles désarçonnaient ». Beaucoup de ses sculptures sont mises en mouvement par un mécanisme ou un moteur, allégorie de la vie et de la personnalité de leur autrice, elle même facette de noms et de personnalités, sans doute pas si multiples, peut-être reliées par une même énigme insondable, qu’elle a contribué à forger, jusqu’à la légende, dans une volonté farouche de liberté et de rébellion contre l’ordre établi.

Quand Feliza est morte de tristesse dans ce restaurant russe de Paris, elle habitait au 25 rue de Bièvre, non loin de l’adresse de François Mitterrand. Certes elle avait dû quitter son pays, ses filles vivaient au Texas, mais, protégée par quelques anges gardiens dont Gabo (Gabriel García Márquez), elle avait (re)trouvé une forme d’équilibre et même de sérénité après une année que son mari Pablo disait « annus horribilis ». « Inutile de l’enjoliver avec du latin, c’est une année de merde, tout simplement », avait rétorqué Feliza. Certes elle était plus pâle, elle avait perdu ses illusions mais elle s’apprêtait à exposer, elle avait obtenu une bourse, Pablo avait pu quitter la Colombie et la rejoindre à Paris, l’horizon semblait se dégager.

Derrière Feliza Bursztyn, Bogotá, ce premier exil colombien avec sa « famille de juifs polonais qui était passée sous le rouleau compresseur brutal du XXe siècle » après la tentation de la Palestine dans les années 20, un mariage terrible qui l’a contrainte à partir loin d’un homme en lui laissant leurs trois filles. Derrière elle, des morts violentes et des accidents qui ont meurtri son corps, par ailleurs usé par les vapeurs délétères des métaux qu’elle assemble, longtemps sans masque. Feliza Bursztyn a connu plusieurs morts avant celle qui la terrasse, elle a pu renaître, se réinventer sans rien perdre de sa puissance et de sa liberté. Sans doute est-elle si captivante parce qu’elle est si normale, hasarde Juan Gabriel Vásquez dans les dernières pages de son livre, fascinante parce qu’elle s’adresse à nous depuis ce lieu inconnu, et depuis ce que l’on ne saura jamais : « il est des vérités qui meurent avec les êtres auxquelles elles sont liées ».

Les noms de Feliza, dans sa quête d’une femme et du mystère de sa vie fascine lui aussi, et d’abord par la manière dont l’écrivain articule précision documentaire (voire archivistique) et mise en récit. S’il a consulté des pages et des pages de documents et photographies pour conserver les péripéties de sa vie « vivantes dans <s>a mémoire », rien ne pèse dans le roman qui, rapidement, sort de sa volonté première de reconstituer une vie pour se laisser porter par l’énergie que dégage Feliza Bursztyn. Écrire sur elle, c’est tisser, dans une absolue nécessité narrative ce qui tient du tropisme général de l’œuvre de Juan Gabriel Vásquez (« ma vieille obsession des forces incontrôlable de l’histoire et de la politique, de la façon dont elles bouleversent la vie des individus ») et d’une vie brève, de ce « passé, ce lieu inconfortable qui n’existe que le temps d’être raconté ». Si l’écrivain a tout vérifié, tout acté, tout sourcé, il se laisse porter par son sujet, cette femme inouïe qui déborde de tous les cadres comme ce livre le fait à son image métamorphique. Il n’est ni biographie, ni réflexion sur l’art, ni projection de soi dans la vie d’une autre, ni décennies de la vie politique et culturelle colombienne, parisienne ou mondiale mais tout cela à la fois et bien plus encore. Les noms de Feliza est un très grand livre sur une immense femme et artiste qu’il nous donne à connaître, dans sa proximité comme dans son insoluble mystère.

Juan Gabriel Vásquez, Les Noms de Felizia, traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, éditions du Seuil, août 2026, 304 p., 23 € 50Colombie