5 juin 2026. Cette fin de saison laissera comme d’habitude sur le tapis – celui de l’atelier : un rectangle de 132 x 196 cm bon marché, mais solide, en « fibres naturelles » teintées d’une couleur sombre qui renforce leur présence – quelques titres qui, quoique intéressants, n’ont pu trouver leur place dans cet espace de recension, pourtant très ouvert (et peut-être trop – même s’il me semble qu’on n’est jamais assez ouvert, y compris à ce qui, dans un premier temps, nous repousse).
Un Journal de lecture consigne les notations du jour : matière en expansion, mais pas toujours. Le hasard joue un rôle important dans cette affaire : une partie des ouvrages ayant trouvé place dans chaque constellation nous étant parvenus par surprise, avant de s’accorder, après diverses péripéties, à ce à quoi nous sommes fidèles – ce jeu entre trouvailles et retrouvailles apportant du viatique à ce Journal dont ce nouvel épisode est le 262ème (DK 262 / TV 76). 262 = 2 x 131 (ces deux nombres sont premiers ; et 31 [deux derniers chiffres du second] est moteur de cette aventure critique depuis l’incipit de DK 1 : « Carl Andre est né en 1935 à Quincy (Massachusetts), “une ville côtière près de Boston où s’étendaient la pierre et la mer les plus glaciales de tous les pays puritains”. ») Ce serait bien de tenir jusqu’à DK 341, soit 11 x 31, nombre assez proche de 343 qui est le nombre de fascicules à l’origine des 11 volumes de Retour au goudrond’Infernus Iohannes (aka Antoine Volodine) dont, après Chagrins (dont j’ai déjà parlé), j’aborde la lecture d’Ultimes sursauts à La Fabrique, sept contes moraux d’une noirceur épatante. Mais rien ne garantit d’y arriver un jour. On pourra se moquer de cette passion des nombres, qui n’est pas celle de la numérologie, mais un moyen d’entretenir une forme d’attente. Cela vient, en ce qui me concerne, de la radio, donc de la musique, donc de l’architecture, etc. C’est, une fois encore, affaire de réglage entre qui est tracé au cordeau et ce qu’on abandonne dans un état provisoire, donc en partie non maîtrisé.
7 juin. « À travers les mots passait encore un peu de jour » (Maurice Blanchot, L’attente l’oubli p.40). Ce Journal de lecture est composé d’empreintes retravaillées au cutter et à la gomme : obstinément redessinées, mais cependant inachevées. Si on n’aboutit pas à de belles tensions entre précision et incertitude, à la manière d’un dessin hyperréaliste sur du papier troué, ou d’une partition de silences colorés, autant laisser tomber. Ce premier dimanche de juin, la lumière, pour une fois favorable, nous incite à reprendre le chemin (à repartir de là où le précédent épisode nous avait laissés : « à l’ombre de la pyramide du Parc Monceau.) » So May we Start ?
1. Le Portrait de l’artiste de Jean Renoir (1894-1979) aurait dû être recensé en coda de l’épisode précédent (75) ; mais il nous a fallu renoncer au dernier moment, afin d’éviter qu’il ne devienne trop long. Alors, comme pour se faire pardonner ce retard, cette lecture est placée ici en ouverture, ce qui n’est pas plus mal – ce rassemblement par Olivier Curchod (qui en a établi l’édition), Christopher Faulkner et Claude Gauteur (qui lui a apporté son titre) de 70 textes « rares ou inédits, rédigés en France, en Italie ou aux États-Unis au fil de six décennies » méritant largement qu’on s’y attarde.

Ce Portrait – qui devrait clore (mais va savoir…) un dossier déjà copieux : les Écrits du cinéaste, qui, selon Olivier Curchaud, occupent déjà « une huitaine de livres dont trois chefs d’œuvre » – ordonne de manière chronologique, et en cinq parties (1. Renoir français 1927-1938. 2. Dans la tourmente 1939-1940. 3. Vu d’Amérique 1941-1950. 4. Renoir international 1950-1963. 5. Le portrait de l’artiste 1963-1977), « des articles, des réponses à des enquêtes de presse, des rapports spécialisés, des conférences et autres causeries, des préfaces, des portraits, des lettres adressées à des journaux, des présentations de film, d’autres types encore [à l’exclusion des innombrables interviews et entretiens dans le cinéaste ne fut pas avare]. » Le titre de l’ouvrage a été trouvé dans les dernières lignes du texte proposé en « Épilogue ». Rédigé en anglais, sans date, mais vraisemblablement des années 1960 (peut-être 1968), il s’intitule Quel est l’avenir du cinéma ? : « Je suis sûr que ce que nous devons montrer sur les écrans, c’est l’homme, voilà tout. / Ce qui pose un dernier problème : celui de la destinée humaine. Il est lié à notre faiblesse selon laquelle, quand on veut absolument obtenir une chose, on aboutit souvent au résultat contraire. Je sais très bien que quand un artiste a décidé : “Je vais montrer ce que je suis”, il y a de grandes chances qu’il ne montre rien de lui – sinon son péché d’orgueil. Mais inversement et pour notre bonheur, si l’artiste ne cherche pas à se montrer et si son seul désir est de représenter la nature où les personnes qui l’intéressent, qu’il s’agisse des hommes en général ou de ses voisins de palier, ce qui finalement paraîtra à l’écran, ce sera bien son autoportrait – le portrait de l’artiste. Et cela donnera un grand film. Le grand film de demain, comme le grand film d’hier ; ce sera toujours et encore le portrait de l’artiste. »
[En aparté. Intéressant de noter que le fils d’un des pères de l’impressionnisme – Auguste Renoir, dont il est brièvement question dans ce volume – est aujourd’hui édité aux Impressions Nouvelles… Olivier Curchaud : « Quoi de neuf ? (Jean) Renoir, bien sûr. »]
Même si certains textes ne doivent surtout pas être taillés, d’innombrables montages sont possibles à partir d’une ou de plusieurs lectures de cette somme mémorable, certes contestable sur certains points, mais pour l’essentiel captivante et débordante d’humour. Il est intéressant, par exemple, de confronter deux textes brefs, le premier datant du temps du muet, le second du début du parlant : « Tous les paysages sont photogéniques, ou plutôt ne le sont pas car rien ne vaut le studio. J’ai horreur de ce qu’on appelle la Nature. Néanmoins je vois qu’on peut tirer un certain parti d’endroits sévères comme la montagne Sainte-Victoire près d’Aix, les dunes et le rivage marin des environs de Berck, et avant tout de cette ceinture de Paris dénommée la “Zone”. » / / « Le cinéma parlant a commencé par ne pas faire de prises de vues en plein air ; maintenant nous allons être dans une période où il n’y aura que des prises de vue en plein air. Je pense même qu’il y en aura tellement que le public et la critique réclameront à grand cris des films exécutés dans du véritable carton-pâte. Je ne pense pas qu’il y ait de théorie – et quand une scène est intéressante, qu’importe qu’elle soit située dans un véritable champ de betteraves ou dans un studio ! » (et bien entendu nous reviennent aussitôt Partie de campagne, Toni et bien d’autres, jusqu’au Déjeuner sur l’herbe).
Un texte retrouvé (écrit et publié en anglais) intitulé Mon père (qui précède d’environ vingt ans son fameux livre Renoir, Hachette, 1962), s’ouvre avec ces mots touchants : « Les jeunes sont des gâcheurs. En tout cas moi, j’en étais un quand j’avais vingt ans. […] Je laissais filer les moments les plus agréables de ma vie… Ceux que j’ai passés avec mon père. » Il témoigne : « J’étais assis face à lui. Une cigarette se consumait dans ses doigts raides de paralysie. […] Il avait dépassé le stade de la douleur physique. Son visage n’était pas triste. Nous restions parfois assis pendant des heures sans parler. Alors il me parlait de sa jeunesse… » Et Renoir fils note son impression du moment qui n’aura cesse de se renforcer : « On était en train de nous transformer en techniciens – de nous mettre en rang pour prendre le métro ou pour monter à la tour Eiffel. Les bâtiments de Paris devenaient arrogants – rejetons vulgaires de la vulgarité des riches. » La suite, où le cinéaste peut apparaître aussi lucide que rétrograde, mérite d’être lue… Mais passons sans tarder à une conférence de 1943 (elle aussi traduite de l’anglais) où il prononce sans détour ces mots : « Nous vivons dans un monde gouverné par le système capitaliste, si froid », avant de s’intéresser aux questions de collaboration entre le metteur en scène, les acteurs et les techniciens : « Un petit peu trop de perfection, un petit peu trop d’épuisement de l’acteur sous les projecteurs, un cadrage un peu trop “joli” peuvent supprimer toute vie au rôle. […] Ce que nous voulons mettre dans un film, ce n’est pas la réaction du metteur en scène face à telle ou telle situation ou à telle ou telle personne, c’est la réaction du personnage lui-même, et c’est l’union de la personnalité de l’acteur avec la personnalité inventée par le scénariste qui produit la vie. » Et si le cinéaste évoque régulièrement son admiration pour la tapisserie de la reine Mathilde à Bayeux, il nous est précieux de découvrir qu’il pouvait aussi couvrir d’éloges certains comics, son préféré étant Li’l Abner, que nous avons pu lire en français grâce à Cavanna qui l’a traduit pour Charlie mensuel jusqu’à ce que l’idéologie de son auteur, Al Capp, certes génial, mais viscéralement conservateur, ne lui devienne insupportable. Partant de ce strip quotidien, qu’il associe à bien d’autres, Renoir écrit que les comics « lui donnent confiance dans [son] temps et tous les jours viennent [lui] rappeler que le grand art de conter des histoires n’est pas mort. » Mais il faut aussi noter qu’après avoir déclaré : « Heureux les faiseurs de films qui se croyaient encore des forains ! », il ajoute mélancoliquement que « l’Age d’or est révolu. Et il nous faut ou bien devenir de “vrais auteurs” au sens classique du mot, avec toutes les responsabilités que cela comporte – ou bien laisser mourir la flamme déjà vacillante de notre merveilleuse lanterne magique. »
Impossible de relever davantage de ce Portait de l’artiste (pour une fois sans « en jeune X » : homme, chien ou singe – que choisir pour Jean Renoir ?). Prenons donc congé avec ce texte de 1965 aussi admirable que bref en hommage à Robert Flaherty, merveilleux cinéaste de Nanouk et de Tabou (coréalisé avec Murnau) : « Cet ouragan modeste ne pensait pas que le souffle qui parcours ses films venait de ses propres poumons. Avec une parfaite humilité il ne cherchait pas autre chose qu’à reproduire sur l’écran ce qu’il aimait dans la nature. / En se dissimulant derrière Moana ou le garçon de la Louisiane, derrière un reflet d’eau ou un jeune éléphant, Flaherty a réussi à nous donner des films où l’auteur est non seulement visible, mais amicalement accessible : assister à la projection d’un de ses films, c’est avoir une conversation intime avec lui. / Flaherty, c’est le triomphe du subjectivisme involontaire. » Cela devrait suffire pour affirmer, même si vous le saviez déjà, que le grand cinéaste était aussi un incomparable écrivain.
2. Depuis Symptômes d’Éric Suchère en novembre 2018, soixante-et-un titres publiés à L’Atelier contemporain ont été chroniqués ici-même – avec en écho un « grand entretien » avec l’éditeur, François-Marie Deyrolle, pour les « dix ans / deux cents livres (2013-2023) » de la maison d’édition. Ayant sous les yeux quelques nouveautés de L’Atelier Contemporain, les ayant lues pour le plaisir, ou au moins avec curiosité : celle qui incite à tenter une approche, même si le livre en question ne nous attire pas (avec parfois de rares rejets quand ce dernier semble aussi fermé qu’une huitre), je me mets en quête du soixante-deuxième titre (encore un multiple de 31) de cette série…

Portraits de lui sans lui de Kristell Loquet – dont nous avions lu ici L’Aumaille (janvier 2022) – est un recueil de textes écris en résonance de la disparition de Jean-Luc Parant (10 avril 1944-25 juillet 2022), compagnon de l’autrice : un artiste, fameux pour ses boules, mais aussi pour bien d’autres choses, dont ses dessins et d’innombrables livres (Les yeux suite sans fin, acheté au marché de la poésie, se trouve dans mon champ de vision ; il y en a bien d’autres dans ma bibliothèque, dont un numéro du Bout des Bordes acquis dans les années 1970). Avec ces Portraits (cette fois au pluriel), « Kristell Loquet compose à la fois un hommage au créateur, un livre de souvenirs et un chant d’amour endeuillé. » Dix « récits-photos » dont le premier a pour titre La chute d’un corps : « Jean-Luc Parant a vécu la chute de son corps comme le début de sa propre mort. Trébucher, tomber en avant, heurter la grille en fonte du jardin municipal, et, quelques jours plus tard, partir. […] Jean-Luc a boulé : il est tombé en se ramassant sur lui-même comme une boule. Ou comme un animal fragile, sous l’œil du chasseur, à l’instant fatal. Il a boulé comme un acteur boule son texte en en précipitant son débit, faisant se culbuter les mots les uns sur les autres. » La suite est magnifique, mais il ne faut pas tout dévoiler. Plutôt reprendre le montage avec cette citation de Parant placée en exergue au deuxième récit : « Car il ne restera plus qu’un tout petit tas d’os qui nous remettra en place sous le sol pour que nous puissions retrouver en lui notre infinité ; et notre squelette dans la terre rebouchera ce trou par où fuit le temps. » Rien de sinistre, rien de macabre dans ces pages, plutôt touchantes – le manque ayant vertu de libérer les mots, si on prend le temps de le faire, bien au-delà du simple témoignage : « Ses yeux bougeaient sans cesse dans ses orbites. Il n’avait jamais le regard fixe. Quelque chose se déplaçait dans son regard, à l’image de sa pensée constamment en éveil, tendue vers l’inattendu. […] Quand il vous regardait, ses yeux bougeaient de droite à gauche et de gauche à droite, comme s’ils avaient cherché à voir de chaque côté de vous, derrière vous, en vous ; à vous toucher comme s’ils avaient été des mains enveloppantes. » Il nous faut maintenant passer au visuel – donc montrer un dessin (page 41) :

Portraits de lui sans lui n’évoque pas seulement une relation de couple, nombre d’invités prenant place dans ces dix récit-photos. Mais il s’agit bien d’un « tombeau de Jean-Luc Parant » / / « si ce titre qui place l’absence au cœur du livre ne nous avertissait pas légitimement de son refus de la monumentalité […], s’attardant sur des traces, des fragments, des aperçus. » Le dernier récit, Tes lunettes qui brillent, est en ce sens assez parlant : « Cachées dans la poche de ta veste, sur ton cœur, puis révélées d’un geste élégant de ta main, tes lunettes qui brillent contribuaient à te mettre en scène et en lumière. Avec elles, tu passais de l’intimité de ta poche à la représentation publique de toi. […] Tes lunettes qui brillent te permettaient de voir et d’être vu à la fois. » Et un peu plus loin : « Tes lunettes qui brillent se sont […] enrichies des traces invisibles de tes mains qui se sont posées sur elles, qui les ont caressées, nettoyées, polies. Elles en gardent la trace comme celle que tu avais évoquée au sujet de Rimbaud, un jour que tu étais invité à une table ronde au musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg en 2008. Tu avais apporté avec toi une ardoise provenant du toit de la maison où avait vécu Rimbaud adolescent à Charleville-Mézières, ardoise obtenue par la grâce d’une résidence d’artiste qui nous avait fait séjourner dans cette ville […]. Et tu avais persuadé l’assistance que cette ardoise avait conservé les traces invisibles et intouchables des yeux que Rimbaud avait posés sur elle en observant le toit de sa maison. »
Je suis persuadé qu’on n’en aura pas fini de se mettre ponctuellement à l’écoute ; de porter son regard sur ce qu’a laissé Jean-Luc Parlant, à la recherche de cet « invisible » qui perdure que l’on trouvera sans faute si on se met en chemin : par exemple au Marché de la poésie, à Paris ; ou surtout à Vimoutiers, en Normandie, où l’on peut visiter la maison/atelier de l’artiste « de la boule et des yeux, de la main et du regard, de la nuit et du jour, de la terre et du ciel, de la limite du corps et de l’infini de l’espace. »

À L’Atelier contemporain toujours, mais cette fois associé à la galerie Univer / Colette Colla, une monographie consacrée à l’artiste-peintre, et graveuse, Monique Tello propose quelques mises en tension entre images et textes, essais et entretiens signés Antoine Emaz, Philippe Grosos, Alberto Manguel, Denis Montebello, Jean-Pierre Pincemin et Jean-Luc Terradillos. Sans rien savoir ou presque de cette artiste, née en janvier 1958 à Oran et vivant à Poitiers, je suis intrigué par le lien qu’elle a établi avec Jean-Pierre Pincemin, qui fut son premier professeur à l’École des beaux-arts de Poitiers en 1980, soit l’année où j’ai rencontré ce peintre déjà fameux dans sa maison d’Authon-la-Plaine. L’ayant enregistré au travail, dans le cadre d’un Atelier de Création Radiophonique où de nombreuses voix s’entremêlaient par montage et mixage, Jean-Pierre Pincemin s’était montré plutôt drôle, avant de ressentir un peu plus tard une gêne de ne pas être apparu plus « sérieux » à l’antenne. Il est vrai que le personnage était complexe : malin, séduisant, souvent amical, mais aussi inquiet, et pas seulement du paraitre. Comme dans la foulée il avait déposé chez moi une de ses grandes toiles souples (de la série des carrés collés) qui devait rejoindre un peu plus tard une exposition collective à Nantes, j’ai eu loisir de vivre avec, et ainsi de l’apprécier fortement. Je fais partie de ceux qui pensent que son évolution, que Monique Tello a semble-t-il suivie de près, a été parmi les plus passionnantes de son temps (Pincemin est mort en 2005, à seulement 61 ans). J’en resterai là avec les souvenirs ; mais ils font que je me penche avec attention, même si trop brièvement, sur le travail de cette peintre dont on peut découvrir dans cet ouvrage plus de 200 reproductions de ses œuvres, que l’on peut trouver effectivement « si loin si proche » du peintre d’Authon-la-Plaine, et de quelques autres (il m’est arrivé de songer à Jean-Michel Meurice, ainsi qu’à divers artistes orientaux, notamment japonais). Il me manque d’avoir approché de près la chair de sa peinture ainsi que ses gravures, ce qui m’empêche pour l’instant de dépasser le stade de la découverte – ainsi que le primat accordé aux mots, à leur sujet.
Jean-Pierre Pincemin (en 1990) : « La peinture de Monique Tello est une peinture engagée dans la représentation. / Son souci premier, je suppose, est d’organiser une vraisemblable forme et d’en faire le sujet de son tableau. Pour le peintre, il n’est pas de peinture, ni de tableau sans sujet. / Le sujet chez Monique Tello, que veut-il dire ? Le pinceau va là, là et là, constitue un réseau de formes, des architectures, un continent, qui nomment le tableau comme lieu de reconnaissance visuelle du réel ; le tableau se nomme, se change, se renouvelle. Car ainsi est le réel jamais pareil et constitué d’archipels plus ou moins grands sur quoi se logent la raison et l’intelligence. Le talent en plus : c’est de montrer à voir, et d’en faire un mode pratique pour les autres : le spectateur s’associe à cette découverte. » Il nous faut choisir maintenant un tableau de Monique Tello, parmi ceux, nombreux, reproduits dans ce livre généreux, non pour éprouver ce lien très fort avec son professeur/ami, mais pour donner à voir concrètement sa/ses différence(s) :

Avant de lui accorder le dernier mot (répondant à une question de Jean-Luc Terradillos) : « En peinture, on fait des choses, et puis, ça meurt, au milieu d’autres. Après, ça renaît. C’est ça qui est extraordinaire. On pensait que c’était fini, puis non. Des choses reviennent, on ne les reconnaît pas forcément d’ailleurs, mais avec un peu de temps, on se dit : c’était déjà là mais je ne l’avais pas vu. »
3. Qui mange des couteaux est une bande dessinée « muette » de Zoé Jusseret, coéditée par FRMK (Frémok) et Conundrum Press. Il s’agit d’une réédition d’un ouvrage publié en 2016. L’autrice, née en 1987 dans la Lorraine belge, est actuellement institutrice à Vancouver, et experte en monotype, technique pour laquelle nous avons beaucoup d’affection. Elle a publié en mars 2025 Les Apprenties, « une œuvre on ne peut plus ouverte que les représentations de la mort qui y pullulent ne sauront figer : une histoire non enterrée, dont on sort en éternel apprenti (donc vivant), à la fois songeur et éveillé, apaisé et inquiet » (pour reprendre un bref fragment de la recension publiée y a 15 mois dans « Terrain vague 38 » ; on notera au passage que celle d’aujourd’hui porte le numéro 76, soit le double de 38).

Les livres que nous recevons sont le plus souvent accompagnés de quelques pages explicatives, au cas où le récepteur, ou la réceptrice, ne comprendrait pas bien ce qui lui a été adressé. Ces pages, on les trouve aussi, rédigées parfois différemment, sur le site de l’éditeur, ce qui fait que tout le monde y a accès. Éprouvant de fortes résistances à me prêter à l’exercice du résumé (du projet, de l’histoire, des intentions), il m’arrive de m’en servir en tant que matériau trouvé. Mais je ne lis pas ces pages à réception, tant j’aime aborder quelque chose de neuf – un livre, un film, etc. – en ne sachant à peu près rien à son sujet (en dehors du titre, que je préfère énigmatique). Il est vrai qu’un dialogue peut s’opérer via le regard qui saisit d’emblée certaines choses, parfois puissantes, qui échappent à toute formulation. C’est ainsi qu’il m’arrive d’entrer dans certaines têtes, me frottant avec ce que j’y trouve et qui colle parfois à mes obsessions, ou plus communément me touche, physiquement, comme un courant d’air, une musique ou une peinture abstraite. C’est un grand plaisir, mais éphémère, car le langage verbal reprend très vite ses droits.
Prenons le début de Qui mange des couteaux. On y découvre une porcherie [En aparté. Étrange coïncidence : je viens tout juste de revoir le film de Pasolini qui porte ce titre – Porcherie – où le personnage joué par Jean-Pierre Léaud, malheureusement doublé en italien comme en français, finit dévoré par les cochons.] Y entre une femme qui embarque deux porcelets qu’elle nourrit au sein sous un arbre dont les feuilles sont tombées. Mais ces seins, les deux bêtes les arrachent, les recrachent, les reprennent comme des chatons, jusqu’à ce qu’un squelette inquiétant au sourire carnassier ne les leur arrache à son tour. Cette figure classique de la mort, graphiquement superbe, on va la retrouver plus loin.

Chapitre suivant. Une femme – dont on ne sait rien, sinon qu’elle a été draguée par un homme ayant pratiqué divers attouchements sur son corps – se transforme en escargot. Comme si ce qui pouvait s’échapper d’elle, après un rapport sexuel peut-être rêvé, était de la bave : une quantité extraordinaire de bave qu’une fois devenue corps sans organe, elle jette dans un sac poubelle, dont la figure squelettique figurant la mort se saisit comme par routine. On voit bien que, même hypnotisé par la réussite visuelle des monotypes – leur beauté colorée parfois quasi-abstraite –, il nous est impossible d’échapper à la narration, clairement motrice de l’invention dont fait montre avec finesse Zoé Jusseret. Dans cette bande dessinée en cinq temps, « une violence sourde guette le corps des femmes » ; et donc l’idée de couple se révèle en permanence intranquille, même si dans un final épique (tout en retenue graphique), le corps féminin morcelé retrouve de sa puissance libératrice (c’est une interprétation – peut-être est-elle fausse ?) Quoi qu’il en soit, Qui mange des couteaux s’oriente côté conte, fortement empreint d’unheimlich (l’inquiétante étrangeté dont parle Freud). Et si l’on désire en exprimer la force – celle d’une expérience de la beauté en actes – il convient, sinon de prendre congé des mots, au moins d’en faire usage de manière « critique ».

Zoé Barthélémy (étonnant ce retour d’un même prénom, d’une autrice à l’autre), nettement plus jeune (sa date de naissance ne nous est pas donnée, mais on l’imagine dans les toutes premières années du XXIe siècle), signe avec Mămăligă sa première bande dessinée à L’Association. Si son nom de famille ne nous est pas inconnu (on n’en dira pas plus), son travail parle de lui-même, impressionnant très vite par sa dynamique tant graphique que narrative. S’il prend figure de roman d’apprentissage, Mămăligă (nom d’« une sorte de purée très compacte et jaune fluo [en réalité c’est de la polenta]) » raconte quelque chose d’inédit. Voici, en quelques mots : une jeune femme « vient de confirmer ses vœux Erasmus, un peu à l’arrache, 12 minutes avant la limite. » Elle va aller étudier le cinéma d’animation à Bucarest, en Roumanie – ce qui est éminemment singulier, tant ce pays a, probablement à tort, mauvaise réputation. La particularité de ce premier opus très personnel est de manifester un enthousiasme absolu pour ce qui arrive à son autrice dans ce pays où tout semble aussi miraculeux que les églises orthodoxes sublimement parées, coincées entre deux immeubles ; où la musique résonne à l’image des gens qui la jouent ou l’écoutent ; où la pire piaule s’avère des plus vivables… Celle qui compose son autoportrait en résidence ne semble jamais déçue, jamais inquiétée, jamais perdue – comme touchée par une foi inébranlable ; autrement dit : par la grâce.
Du coup, on la suit avec ferveur, comme si, alors que ça se passe en période de Covid, une contamination, nécessairement positive, devait s’opérer – ce qui est rare, et rend cet ouvrage inoubliable tant il nous donne la pêche : une apologie du vivant, par le trait, et par le mouvement du souvenir, qui semble si « frais » qu’on a parfois l’illusion que tout est dessiné au jour le jour, au rythme du vécu de Zoé Barthélémy, qui a pourtant le droit de mentir, de cacher certaines choses…

Et celui de se jouer des maladresses du quotidien, des épreuves imposées, du sentiment d’être loin de chez soi, au profit de la découverte de l’autre (l’amour y contribuant grandement, comme toujours) et de l’enthousiasme pour le présent. Une fois la lecture terminée, on a envie de prendre un billet d’avion pour Bucarest. Chapeau, l’artiste ! (Une suite de l’histoire sous forme de film d’animation est accessible après lecture, grâce à un QR code imprimé sur la page des remerciements).

Toujours à L’Association, déjà signalé au moment de la parution de Caracoles (un formidable recueil de peintures sur papier sur le thème de l’escargot, à L’Apocalypse), I wanna be your eggman de José Parrondo, pour l’instant vu hélas que sur écran, est une fois encore un must : un album immanquable. Troisième recueil de strips d’Eggman, hanté par le souvenir des Beatles (I’m the Walrus), il confirme si besoin était l’addiction de Parrondo pour cet art de la variation qui est le propre des meilleur(e)s praticien(ne)s de cette forme d’histoire, souvent en quatre cases, qui a produit nombre de chefs d’œuvre de l’histoire de la bande dessinée depuis plus d’un siècle (et ce n’est visiblement pas fini). Eggman est un homme-œuf (un œuf à deux pattes apparemment bottées, et à deux yeux). « Eggman cherche ce qui est vrai. Ou, au moins à moitié vrai. S’il ne trouve pas, il se contentera d’une parcelle de vérité. C’est plus qu’il n’en faut. » Un cahier couleurs (rose et vert foncé) d’images muettes pleine page interrompt l’apparente monotonie de cette suite de strips (qui est tout sauf ennuyeuse). Et ensuite, ça reprend de plus belle : « Eggman met dans une boîte tout ce qu’il ne comprend pas. Puis il enterre la boîte dans son jardin. Et il attend. Un jour, ici, il y aura sans doute un arbre très bizarre. » And so on…

On ne se demande pas si ce troisième recueil d’Eggman est aussi réussi que les deux précédents : il suffit de l’ouvrir à n’importe quelle page pour avoir la réponse. Ce n’est pas que le filon soit inépuisable, c’est José Parrondo qui semble ne jamais s’épuiser (à suivre)
Jean Renoir, Le Portrait de l’artiste, Les Impressions Nouvelles, mai 2026, 400 pages, 24€
Kristell Loquet, Portraits de lui sans lui, Éditions L’Atelier contemporain, mai 2026, 136 pages, 25€
Monique Tello, La chair de la peinture, 1986 > 2026, Éditions L’Atelier contemporain / galerie Univer / Colette Colla, juin 2026, 256 pages, 30€
Zoé Jusseret, Qui mange des couteaux, FRMK /Conundrum Press, juin 2026, 96 pages, 22€
Zoé Barthélémy, Mămăligă, L’Association, juin 2026, 160 pages, 19€
José Parrondo, I wanna be your eggman, L’Association, avril 2026, 144 pages, 19€