À la moriskaaa !!!! (Sarah Kechemir, La vie au-dedans)

© Apic

Il est tôt le matin, il n’y a personne sur la plage, debout sur le rocher qu’elle a escaladé, Noor balbutie : « Voilà, c’est tout ce que je veux : pouvoir plonger. Je ne demande pas la lune. Je veux pouvoir venir ici quand je veux, aussi souvent que je veux. » Comme les garçons, « pouvoir plonger, nager et être libre. (…) Et ce cri, ce cri qui sort des entrailles, celui que tous les garçons poussent en sautant : « À la moriskaaaa !!!! ». Alors moi aussi, aujourd’hui en plongeant je veux crier, à m’en faire exploser les cordes vocales : « À la moriskaaaa !!!! ». »

Et Noor plonge, s’envole. Dans l’air, dans l’eau, dans ces deux bleus, elle est libre, elle a gagné sa liberté !

Comme Noor dans À la Moriskaaaa !!!!, les héroïnes des nouvelles de Sarah Kechemir, ces héroïnes du quotidien, cherchent une ouverture, une voie de sortie, une voie qui pourrait les mener hors de leur assignation sociale, hors du conservatisme qui les étouffe, une voie vers leur indépendance, vers leur renaissance.

Ainsi, dans N’éteignez pas mon ordinateur !, la narratrice, qui adolescente s’imaginait devenir écrivaine, inventait sans cesse des histoires, en est réduite, adulte, à rédiger des rapports bureaucratiques. Elle se réveille un jour attachée à un lit dans une clinique psychiatrique, «  une décompensation avec accès de violence », d’après le médecin. Et lui vient, dans le silence de sa chambre, comme une révélation :  et si finalement « tout ce qui m’arrive n’était qu’une manière de me permettre d’écrire à nouveau ? (…) « Une décompensation », c’est ce qu’a dit le médecin. C’est peut-être ça, le prix de ma liberté ! » 

Le blues heureux du hammam, Blida, Nawel, la cousine de la narratrice, va se marier, dans le Spa le plus réputée de la ville un Hammam Laaroussa, « le bain de la mariée », les soins traditionnels,  « la réunion générale des corps libres », la chaleur, la vapeur, la peau en feu, quasi shootée la narratrice surprend une conversation, une femme propose à une jeune influenceuse, qui exerce sur Instagram, rêve d’aller à Dubaï, un marché, user de sa notoriété pour … un horrible marché … hammam, joie, blues …

Oran, la décennie noire, l’assassinat de Cheb Hasni, «  Le rossignol du Raï », il ne chantera plus, Le rossignol ne chantera plus, Yasmine, désespérée, prend un taxi, elle se rend chez un vendeur de cassettes, Zambla. Ils s’enferment, écoutent ensemble « Matebkich  gouli da mektoubi », « Ne pleure pas, c’est ton destin », elle pleure, lui se cache le visage, car « les hommes ça ne pleure pas ». Pour la petite fille qui accompagne Yasmine, qui ne comprend pas que l’on puisse tuer un chanteur, c’est la fin de l’enfance.

Nadéra, elle, va se marier, il lui faut une robe de mariée, blanche, et il faut, la nuit de noces, que sur sa nuisette blanche il y ait une tache rouge à montrer, il faut un Double Blanc, dont un taché du sang de Nadéra. Mais Nadéra n’est pas vierge. Comment faire ? La coiffeuse de son quartier va lui donner la recette, qui se trouve être celle du plat préféré de son futur mari, Kebda mchermia, un plat à base de foie !

Hawch Nowhere, un village, nulle part, au milieu de nulle part, à six dans un taudis, la mère folle qui parle au mur, Wiza veut partir, elle n’en peut plus d’être emmurée dans ce village, de devoir porter quand elle sort le foulard et la ‘Abaya noire. Mais un jour la visite d’une tante, venue d’ Oran, à la vie libre … une enveloppe … « Wiza prends » … « Roby », « vas-y » !

Wahran, le kebab, Barbe-Bleue et moi, Wahran, Oran … une visite nostalgique dix ans après avoir quitté la ville … Wahran, Oran, son « bruit », sa « fougue », sa « lenteur » … « Barbarossa », Barbe-Rousse, un nouveau fast-food, aux banquettes rouges … croiser un ancien amour du lycée … un amour d’une année : « trois bonjours échangés et quelques sourires de sa part » … il ne la reconnaît pas … porte maintenant un Qamiss

Retour aussi, vingt ans après, au Cap, Les naufragés du Cap. Nadia avait seize ans, l’été 1990, Love Song, The Cure, l’été 1992, les jeux qu’elle organisait avec ses amis, « les Olympiades ». Puis le Cap a basculé dans le terrorisme. Maintenant, « mon foulard, mon Burkini, mes dix kilos en plus ». Mais toujours présente la mer, son bleu, unique, le vent, les vagues, vite, y aller, plonger !

Plonger. S’immerger. S’immerger dans les nouvelles de Sarah Kechemir. Dans La vie au-dedans. Nager dans son écriture, fluide, sensible, charnelle, lumineuse, son humour doux, nager dans cette « ode à l’Algérie des gens simples », selon les mots de Mustapha Benfodil dans sa préface.

Allez, plongez.
Laissez-vous emporter.
À la Moriskaaa !!!!
Plongez !

Sarah Kechemir, La vie au-dedans, Apic éditions, Octobre 2025, 143 p., 15€.

Sarah Kechemir sera présente le 27 juin au Maghreb des livres, à l’Hôtel de Ville de Paris.