Initialement (et non « de base« , comme je l’ai entendu dire dans une émission qui se voulait sérieuse il n’y a pas plus tard qu’il n’y a pas longtemps), cette chronique devait s’intituler « Putain ! Dix ans ! ». Un titre qui a subi une censure préalable, de crainte de voir la publication automatique sur les réseaux sociaux caviardée pour des raisons d’outrage aux bonnes moeurs ou signalée par des internautes aux yeux délicats qui goûtent les unes de Valeurs Actuelles sans tressaillir mais poussent des cris d’Onfray dès qu’il s’agit de dénoncer (ou de créer) un scandale rien qu’en lisant un chapô ou trois mots dans un tweet sans avoir lu l’intégralité de l’article. Ou du livre, du film ou de la bande dessinée dont il parle.
On me signale d’entrée qu’on ne dit pas « pousser des cris d’Onfray » mais pousser des cris d’orfraie. Du nom de la chouette effraie des clochers dont le cri rauque, strident et répétitif est souvent comparé au ronflement d’un dormeur, ponctué de sonorités aiguës. Certes. Mais avouez qu’il y a de quoi se tromper. Surtout quand on repense (pas trop souvent et pas trop longtemps non plus) au fait que la chouette chuinte et peut également pousser des sonorités plus discrètes ressemblant à des soupirs humains, jusqu’à claquer très fort du bec lorsqu’elle se sent menacée. Je vous assure que la méprise est compréhensible.
Dix ans ! Put*** ! Vous aurez remarqué que, n’écoutant que mon courage, j’ai mis des étoiles à la fin du mot pour être sûr que la reconnaissance sémantique de Meta ne vienne pas invisibiliser ma chronique au moyen de ses algorithmes pudibonds et le reléguer dans les limbes de ses Facebook, Instagram ou Threads. Vous aurez noté aussi que je ne l’ai pas fait dans le premier paragraphe, ce qui prouve l’absurdité de mes propos et illustre le fait que je ne crains pas de me faire éjecter de X qui de toute manière est occupé à laisser des femmes se faire dénuder sans leur consentement et n’est pas réputé pour sa modération a priori. (A posteriori non plus d’ailleurs). Mais put@1n ! ça fait dix ans…
Là encore, vous vous demandez sûrement (ou pas, mais je me plais à croire que je vous ai au moins fait hausser un sourcil) pourquoi j’ai tronqué le mot dans un grand élan de bravoure, avec des lettres, un chiffre et des caractères spéciaux qui font penser à un mot de passe recommandé pour « sécuriser » une connexion. C’est complètement volontaire : j’avais envie de vous faire plisser le front et creuser les méninges, imaginant que vous avez eu la même réaction en découvrant Jean-Marc Morandini en plateau au lendemain de la confirmation en cassation de sa condamnation pour corruption de mineurs. Ou en écoutant la défense des cadres du RN (dont Marine Le Pen en tête) pour détournement de fonds européens, arguant qu’il n’y avait pas d’enrichissement personnel et que le jugement était une décision politique qui n’avait pour but que d’empêcher les Français de porter l’extrême-droite au pouvoir. Que ces derniers soient rassurés, il n’en est rien : l’inéligibilité de l’héritière de l’éditeur de disques de chants du IIIe Reich n’empêchera pas les fascistes d’arriver un jour à la tête de l’État.
Promis, j’arrête mes digressions. Ça va bien cinq minutes de bassiner le lecteur avec des imbécillités. Il ne manquerait plus que je me lance dans une exégèse de la « pensée » des éditorialistes, des politiques, des journalistes de médias d’opinion quand ils parlent de la psyché de cette entité non définie – sauf peut-être par eux – que sont « Les Français »… Mais si, vous savez bien, quand ils et elles disent « les Français n’en peuvent plus » ; « les Français pensent que » ; « les Français ceci, les Français cela »… Avant de ponctuer par une énormité tombant potentiellement sous le coup de la loi et d’ajouter « je ne dis pas que c’est vrai ce que je dis mais je pose les questions voilà tout »… Les vraies questions ce sont surtout « quoi de neuf ? » et « que s’est-il passé en dix ans pour qu’on arrive (je, en l’occurence) à demander (pour expliciter le jeu de mot un peu snob de cette chronique) : « qu’en est-il de nos vies ? »
Depuis dix ans dans ces colonnes, avec la mort de David Bowie ; avec des tribunes convoquant Pasolini constatant que « nous n’avons rien fait pour qu’il n’y ait pas de fascistes » ; avec des appels « face à la fin du monde » ou le constat du désastre écologique annoncé qui commande de « s’attaquer aux conséquences plutôt que d’en hiérarchiser les causes » ; avec le cri d’Adèle Haenel en réaction à la consécration de Roman Polanski aux César 2020 ; avec les deuils insurmontables et l’écriture de contes pour lutter contre le cauchemar ; avec les attaques misogynes et « anti-woke » à l’encontre d’Annie Ernaux au lendemain de son Prix Nobel de littérature ; avec les « premiers de cordée » et le néolibéralisme qui s’habille en macronisme ; avec l’antisémitisme qui refleurit, des oeuvres de fiction viennent salutairement rappeler que « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » ; avec la question de la santé mentale et du silence qui l’entoure… rien ne semble vraiment avoir vraiment changé. On a la sensation, plus qu’un sentiment, une certitude par endroits, que l’on savait déjà tout, on avait déjà toutes les informations, les preuves même. L’impression est même plus forte, plus tangible, en ouvrant un fil d’actualité, en lisant la presse, en écoutant les « nouvelles », que l’on assiste (ou participe, c’est selon) à une course effrénée où l’absurde le dispute à l’ignoble. Sans que jamais je puisse me dire que le monde apprend de ses erreurs.
Alors, en relisant la liste des liens vers les articles les plus lus ces dix dernières années, je me dis que lancer des mots dans le vide ou sur la toile semble un peu vain même si en aucune façon il ne peut en être autrement : il est hors de question de ne pas parler de culture qui est invariablement la première victime du totalitarisme, la cible des dictateurs déguisés en démocrates, l’objet de la haine des fascistes élus. Depuis dix ans à couvrir l’actualité culturelle, en refusant (plus ou moins) le diktat des réseaux sociaux, en ne faisant pas la course au clic, avec la même volonté de parler de livres, de films, de séries, de pièces, d’expos, de bande dessinée, des médias ou d’écologie et de politique à l’occasion, de donner la parole aux autrices et aux auteurs, aux actrices et acteurs de la culture (pas assez d’ailleurs, si je dois formuler un regret), Diacritik (journal né il y a dix ans) a appris une chose (et c’est déjà bien) : il faut continuer à lire, à voir, à écouter, à échanger, à partager. N’en déplaise à ceux qui veulent privatiser le service public audiovisuel, à ceux qui retirent les subventions des associations ou qui veulent cesser de financer la création, à celles et ceux qui ont peur de la fiction, des essais, des livres, de la littérature, de la musique (surtout si la couleur de peau de la chanteuse ne leur paraît pas assez « française »), qui redoutent le théâtre, subventionné ou non, la photographie, la création télévisuelle, l’art en général… et ce qui pourrait révéler leur vision moisie du monde en particulier.
Alors, on en reprend pour dix ans ?