Pierre-Damien Huyghe : Habiter le monde (L’égalité d’instruction ; La forme-cinéma)

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Au moment où toute école, toute université, toute pédagogie, toute étude est mise à mal, Pierre-Damien Huyghe publie un livre non pas sur l’instruction mais sur l’égalité d’instruction où l’on trouve quelques arguments pour un idéal scolaire.

Avant même de l’avoir ouvert, on espère avoir là un livre de salut public. À peine commencé de le lire, et encore après en avoir achevé la lecture, on affirme tenir là un livre de réflexion publique, un livre qui sauve, selon l’étymologie du verbe « sauver » que l’auteur rappelle dans un autre livre paru à quelques semaines d’intervalle, La forme-cinéma, ouvrage tout aussi primordial, à la lecture hautement recommandable pour qui s’intéresse au cinéma mais aussi à la forme – ainsi qu’au design – que Pierre-Damien Huyghe pense livre après livre.

Quel monde habiter réellement ?

« ‘Se sauver’, cela veut dire ‘être sauf’, mais aussi ‘se déplacer’. Ce qu’il s’agit de sauver, c’est l’émotion dont l’exercice du cinéma en tant que tel a été l’occasion et dont il a donné les formes possibles ». Cette citation est extraite de la conclusion de La forme-cinéma, dont la structure remarquable est constituée d’abord d’analyses portant notamment sur l’appareil à travers Aldrich ; la forme-cinéma sur la base des œuvres d’Antonioni ; les conditions de la critique ; puis de lectures dans lesquelles on s’intéresse notamment à l’oubli de la technique à partir de Deleuze ; au geste et à la gestation en visitant Agamben ; ou encore à « une haute idée de la distraction » en passant par Benjamin. Enfin, deux critiques : « Le tact des Straub-Huillet » et « Les variations Godard », permettent de finir d’étayer la thèse posée d’emblée : « Ma thèse dans ce livre sera que l’industrie qui depuis la toute fin du XIXe siècle n’a pas cessé de faire venir jusqu’à nous des films ne s’est pas exercée et ne s’exerce toujours pas, loin s’en faut, dans toutes ses productions ».

Le lectorat de Pierre-Damien Huyghe trouve ainsi des repères ; et un néo-lectorat, de quoi entrer singulièrement dans cette œuvre utile. Sur un mode mineur propre à Huyghe, la forme-cinéma est certes déployée au fil des pages mais également, en creux ou par digression tenue, sont distillées des réflexions multiples (par exemple quant à un rapport structurel à la surproduction de l’industrie de la viande à Chicago dans la deuxième partie du XIXe siècle ; par exemple sur l’urbanité) et des thèses (par exemple à propos du divertissement). On trouve une philosophie et, se dit-on à plusieurs reprises (par exemple page 145, à propos d’image et d’historicité), une logique qui considère la technique, particulièrement la notion d’appareil qui ici encore est transversale à l’ensemble du livre. Ainsi Pierre-Damien Huyghe clôt-il La forme-cinéma : « Cette aube et cet éveil ne sont par définition pas une fin. Il n’est pas sans intérêt de penser que leur provenance non seulement n’a pas lieu une fois pour toutes dans chaque vie, mais même qu’elle peut se produire au sein d’un monde techniquement développé, le seul qu’il nous soit donné d’habiter réellement ».

Des perspectives de vie

La table des matières de L’égalité d’instructionArguments pour un idéal scolaire, est tout aussi remarquable. Du fait d’employer le temps à l’exercice de la raison en passant par la culture et la délinquance, voire la vigilance, on s’émerveille d’avance et l’on relève la présence bienvenue de deux index, rerum et nominum. L’avant-propos suffit à donner le goût et l’envie de lire sans attendre, éveille la curiosité, les sens et la réflexion.

Rapidement, Pierre-Damien Huyghe pointe « un projet global qu’on exprime aujourd’hui plutôt en ces termes : réguler l’intégration sociale et former des acteurs pour un monde où la concurrence économique vaut comme principe ». Quiconque est en désaccord avec ce qui se trame dans, pour le dire vite, l’éducation, n’est pas déçu par la suite immédiate : « À ce projet, j’opposerai l’idée qui, comme telle, je le sais, est plus qu’un idéal. Cette idée, c’est celle par Condorcet en son temps formulée, ‘d’égalité d’instruction’ », instruction « comprise comme élément d’ouverture à la ‘chose publique’, c’est-à-dire, au sens premier du mot, à ce qui peut être affaire de ‘république’ ». Réhabilitant la question de finalité, réfléchissant les notions de concurrence, de souffrance, de handicap, Pierre-Damien Huyghe exerce un art de la formule et de la formulation : « Concluons donc décidément qu’éduquer, ce n’est pas donner les moyens d’accéder à une position mais ouvrir des perspectives de vie ». Salvateur dans un contexte où la formation et les compétences auraient remplacées l’étude et les connaissances. L’ouvrage est indispensable à toute discussion sur la thématique de l’éducation.

De l’émancipation

On ne terminera pas sans encourager une visite du site internet de Pierre-Damien Huyghe, riche de multiples ressources (enregistrements, textes…) et en recommandant le séminaire qu’il continue de donner et de tenir chaque année dont voici le texte d’annonce de celui de 2026 qui débute ce mois de janvier: « Si on s’émancipe, c’est pour ne plus avoir à s’exécuter, c’est pour s’inscrire dans un cadre d’existence où l’obéissance est limitée dans son exigence et l’ordre partagé dans sa responsabilité. Au commencement, il y a ce qui reste au faible dans un rapport de domination. L’émancipation a lieu parce qu’une certaine définition, une certaine distribution, une certaine répartition inégales de la capacité à opérer ne sont plus supportés chez tel ou telle de ceux auxquels il revient d’être patient – de tenir sans se plaindre – dans une situation injustement ordonnée et composée. Son devenir, si elle ne se trahit pas, ce n’est pas de prendre la place du fort ou de la puissance, mais d’écarter le rapport de forces et de trouver un espace dans le droit. Ce devenir est, avant toute déclaration, affaire de gestes ».

Pierre-Damien Huyghe, L’égalité d’instructionArguments pour un idéal scolaire, éditions Hermann, août 2025, 142 pages, 25€.

Pierre-Damien Huyghe, La forme-cinéma, éditions De L’incidence, septembre 2025, 200 pages, 19€.