Faut-il être dans l’excès pour être vivant ?
Oui, cette quotidienne sur Diacritik commence furieusement à ressembler à un sujet de dissertation de bac de philo. Ou pire, de discussion de comptoir vers minuit et demi au petit Majestic, le seul rade cannois qui ne ferme pas à 2h du matin et où le verre de (mauvais) vin coûte 5 euros et pas 10. Inutile de vous dire qu’on y retrouve tous les intermittents du spectacle et pigistes critiques.
Qu’est-ce qui pousse des milliers de personnes à s’agglomérer autour d’un palais des festivals moche pour regarder des dizaines de films, faire des interviews, dormir fort peu et supporter des conversations plus ou moins humiliantes avec des personnes dont le but est de vous expliquer que « tout-va-bien-je-suis-sur-des-projets-de-fous-tout-marche-parfaitement », si ce n’est une envie d’émotions fortes ?
Moi j’aimerais intensément qu’on puisse dire qu’on est angoissé par la réaction de Maxime Saada, patron du groupe Canal+, qui annonce qu’il ne travaillera plus avec les signataires la tribune de « Zapper Bolloré », que l’absence de moyens pour la presse nous interroge sur la viabilité de notre travail, que lorsqu’un attaché de presse raconte que maintenant il faut payer des influenceurs pour une critique positive et que cet argent ne va pas ailleurs, c’est un problème. J’aimerais que ce faux semblant que « tout va bien, je suis invité à tel fête, et ma carrière est super », cesse.
J’aimerais organiser une révolte contre les cocktails à 28 euros et les burratas à 40 euros. Vous pensez que je blague ? Faites un tour sur un restaurant de plage à Cannes.
J’ai été invitée au Carlton et un homme a côté de moi a payé 240 euros sans broncher ses quatre consommations.
Je suis sortie.
Cet excès est-il signe de réussite ? Ne serait-ce pas plutôt un signe de folie ou de bêtise ? Voire de décadence romaine – et on sait ce qui s’est passé avec l’Empire romain.
Pas très joyeux tout ça. Heureusement, j’ai vu le film HOPE de No Hong-Jin aujourd’hui. Alors non, ça n’est pas le chef d’œuvre de la compétition, et non, ça n’est pas un film politique. Mais après trois interviews de réalisateur.ices sur le deuil, les massacres au Yémen et la place du cinéma en Centrafrique – interviews ô combien passionnants et nécessaires –, cet espèce de film de science-fiction d’ovni coréen m’a fait un bien fou.

Le film s’ouvre sur un policier coréen, dans les années 80, qui découvre une vache morte, lacérée. Et se ferme sur un envahissement d’OVNI sur Terre. C’est tout un programme à base de musique très forte et d’effets spéciaux plus ou moins réussis.
Projeté à 22h alors que les fêtes battent leur plein, les personnes présentes dans la salle pour la première mondiale, en ce dimanche de milieu de compétition, font preuve d’une vraie cinéphilie, d’un vrai sens du sacrifice, soit celui de la fête, soit celui du sommeil car le film dure le modique temps de 2h40. Et, rappelons-le, il reste tout de même 6 jours, chaque minute de sommeil compte donc énormément.
Certes, je ne pense pas que la salle Debussy était complètement sobre, mais la joie qui a irradié de cette salle hilare valait tous les cocktails indécents et fêtes privées de la Croisette. Ce qui aurait pu être une catastrophe cinéphilique s’est transformé en un moment shakespearien de communion joyeuse jusqu’à l’apothéose entre un OVNI et un monsieur de 70 ans. Atteint de colique, ce monsieur se retrouve nez à nez avec des monstres venus de l’espace. Cette expérience est relatée avec moult détails et sérieux à une très jolie policière, sur une musique où le nombre de violons doit dépasser celui de l’orchestre symphonique de Bayreuth et cette phrase : « je n’ai jamais autant serré mon sphincter en 70 ans », a créé une explosion de rire, d’applaudissements et de « bravo » pendant de longues minutes.
Parce que oui, se poser des questions philosophiques, réfléchir à la relation avec son père, aux conflits du Yémen, au Kosovo, c’est important, vital et beau. Mais parfois, parler de sphincter et de colique, c’est drôle. Et c’est aussi ça, finalement, le cinéma : la capacité à faire communion dans la connerie, dans la joie. Sans ce film, cette journée aurait été particulièrement morose.
Alors, bien sûr, on ne tient pas la Palme d’or, mais entendre parler de caca devant une salle de 1500 places, face à des critiques qui parfois peuvent être d’un snobisme confondant et qui soudainement se sont transformés en enfants de 5 ans, ça valait la peine de dormir un peu moins. Oui, peut être que tout va mal, mais rire à gorge déployée sans faire semblant, c’est être vivant.
