César 2020 : le bal des morts-vivants

La 45e cérémonie des César a donné à voir la représentation que l’industrie du cinéma français produit d’elle-même et se donne d’elle-même. Cette représentation était pathétique, elle n’était rien. Une longue agonie, une série d’individus sans talents, sans intelligence, des « récompenses » (comme à l’école, comme on récompense un chien qui a été a good boy) de ceci ou de cela mais qui tombent à plat puisque l’on se rend bien compte que ce qui est reconnu sonne creux.

Des signes sont agités mais ce sont des signes vides, faux : fausse ironie, faux humour, fausse qualité, fausses images, fausses paroles prononcées pour ne pas dire ce qui est à dire, pour dire rien.

Le cinéma n’existe pas sans une croyance au cinéma, sans la croyance que le cinéma est le monde et change le monde. Aux César, c’est-à-dire dans l’industrie française du cinéma, le monde est absent, le cinéma est nié. La puissance du cinéma est remplacée par des images qui n’en sont pas, par des paroles fausses, par une pensée profondément abrutie, satisfaite de son abrutissement et dont le but est de tuer le cinéma, que celui-ci n’existe pas car son existence implique en elle-même la mort de l’industrie du cinéma.

Un cinéma qui reconnait sa puissance dans Nicolas Bedos, dans la 35e performance de Fanny Ardant singeant Fanny Ardant, dans l’image sans intérêt d’Adjani réduite à reproduire le cliché d’Adjani, dans un film-sur-les-banlieues dont chaque plan a déjà été vu 300 fois, dans une série d’images formatées signées François Ozon, ne peut être qu’un cinéma mort. Qu’est-ce que le cinéma peut avoir affaire avec Jean Dujardin, avec Polanski, avec Guillaume Canet, avec Tarantino ? Rien. Si le cinéma c’est ça, alors le cinéma est mort. C’est bien cela qu’a ritualisé et performé la cérémonie macabre des César : la mort du cinéma, la mise à mort du cinéma, la mise à mort du monde et de la pensée, la représentation de sa propre agonie qui devient ce que l’on applaudit, ce que l’on fête, car exister en tant que cadavre est la seule possibilité pour l’industrie française du cinéma d’exister encore.

Dans les marges, à la périphérie, apparaissent des exceptions : le beau documentaire de Yolande Zauberman, le beau film de Jérémy Clapin, rempli de l’imaginaire et de l’inventivité qu’au sein du cinéma conserve le « film d’animation ». Mais il s’agit là de « catégories » que l’industrie considère comme marginales, c’est-à-dire ne juge pas dangereuses pour elle, et que l’on peut donc accepter comme une excentricité, un loisir – ce en quoi l’industrie du cinéma français a profondément tort.

Il y a eu aussi, le temps de quelques secondes, comme une apparition, la grâce spectrale de Marisa Berenson que plus personne n’a l’intelligence de filmer, alors qu’elle est le cinéma lui-même.

Il y a eu, le temps de quelques secondes, l’image d’Anna Karina, qui est le cinéma lui-même.

La cérémonie des César était une réunion d’industriels dont le but est la possession du pouvoir économique et du pouvoir symbolique : mainmise sur l’argent, mainmise sur l’institution, mainmise sur l’idéologie. Le pathétique du spectacle tenait aussi à cela : une hiérarchie se met en scène, donne à voir son propre spectacle, donne à voir les jeux de pouvoir, la façon dont chacun et chacune s’efforce de faire allégeance. Il s’agit de déterminer qui est qui et qui doit faire quoi pour être à la place qui est la sienne, pour conserver cette place, avoir une promotion, avec toute la bêtise et toute la lâcheté nécessaires à cela. A ce jeu, Sandrine Kiberlain sera sans doute élue employée du mois, bien concurrencée par Mathieu Kassovitz ; Franck Riester pourra témoigner que l’État macroniste a été respecté ; Adjani est confirmée dans son statut iconique qui n’est que l’envers d’une image vide n’ayant plus de rapport avec le cinéma depuis longtemps ; untel, qui ne manipule pourtant que des stéréotypes et des clichés, sera réaffirmé en tant que grand acteur ou grand réalisateur puisque, dans l’industrie cinématographique, le grand acteur, le grand réalisateur est justement celui qui n’en est pas un, qui se contente de manipuler les clichés nécessaires attendus par l’industrie.

La cérémonie des César n’a été que la performance d’une industrie qui réaffirme et produit sa propre existence, ses propres jeux de pouvoir et son propre pouvoir – sa propre vacuité. Il s’agit d’une cérémonie bourgeoise, correspondant à la volonté de la bourgeoisie de créer et posséder l’argent, le contrôle de l’idéologie, de l’art, du jugement. Par cette performance, cette bourgeoisie expose sa propre fragilité. L’on sent bien que, derrière toute cette cérémonie, derrière ces masques, ces paroles fausses et ces gestes faux, existe une peur profonde de disparaître. La bourgeoisie veut encore croire en elle-même : elle sait pourtant, dans le même temps, qu’elle a déjà disparu. Tous ces gens sont terrorisés et combattent leur terreur, combattent ce qui les terrifie par la mise en scène de leur pouvoir, par la réaffirmation de ce pouvoir, par un effort pour faire persister jusqu’au bout ce pouvoir en niant ce qui ne peut que le faire disparaître, c’est-à-dire le cinéma, le monde.

On comprendra en ce sens la volonté d’un groupe d’industriels et d’individus puissants de l’industrie cinématographique de posséder – et détruire – les Cahiers du Cinéma. On comprendra en ce sens ce qui a eu lieu hier soir lors de la cérémonie des César : la volonté de nier le cinéma, de nier le monde, par l’exclusion, le boycott volontaire, conscient, qui s’est exercé à l’encontre de Céline Sciamma, de son film, de ses actrices pourtant si puissantes. Rien du monde n’était présent lors de cette cérémonie, rien du monde n’a fait irruption à l’intérieur de l’espace clos de la salle Pleyel, barricadée comme un bunker.

Alors que des protestations avaient lieu au dehors, alors que des manifestantes étaient violemment réprimées par la milice macroniste, alors que la société française est traversée depuis des mois par des conflits politiques, que le monde est agité de toute part de secousses politiques, sociales, économiques, culturelles, alors que les migrants sont pourchassés et tués du fait des politiques européennes et en particulier françaises – rien de tout cela n’a existé au sein de la cérémonie. Et lorsque Aïssa Maïga rappelle que certains et certaines ne veulent plus être les Noirs de service, ne veulent plus être l’alibi d’une industrie qui ne fonctionne que parce qu’elle produit et reproduit le racisme structurel de la société française, on applaudit un peu et l’on passe à la suite.

Réaffirmant son entre soi, sa haine du monde et du cinéma, cette cérémonie de l’industrie du cinéma français ne pouvait qu’exécuter d’une manière particulièrement évidente et violente le film de Céline Sciamma, sa réalisatrice et ses actrices. « Tu ne fais pas partie de notre monde et nous voulons te détruire », voilà ce qu’il fallait entendre. « Nous voulons détruire ce qui nous menace et tu nous menaces ». Cette violence concertée à l’égard de Céline Sciamma rejoignait le silence tout aussi violent à l’égard des manifestations qui avaient lieu juste derrière les murs de la salle Pleyel : « vous n’existez pas, nous vous détruisons, vous n’êtes rien », voilà ce qu’il fallait entendre. « Le monde n’existe pas, n’existent que la représentation que nous en donnons et le pouvoir qui nous permet cela », voilà ce qu’il fallait entendre.

Lorsque François Ozon fait un film sur des adultes violés durant leur enfance, il ne filme pas ces adultes, il ne filme pas leurs paroles : il filme des paroles stéréotypées, des discours subordonnés à une temporalité formatée, excluant les silences, la durée de l’émotion, excluant les failles, tous les états du corps et de la pensée qui impliqueraient un tout autre film, un tout autre cinéma – un cinéma du monde, non un cinéma de sa représentation.

Ce processus de négation et cette violence qui s’exerce ici relèvent de la même logique que celle qui était à l’œuvre lors des César à l’encontre du monde, à l’encontre de Céline Sciamma, à l’encontre d’Adèle Haenel. Portrait de la jeune fille en feu est sans doute un des plus beaux films du cinéma français – du cinéma tout court – et un de ceux qui, précisément, existent hors de l’industrie cinématographique. Il s’agit d’un film qui rend évident ce que la bourgeoisie cinématographique ne peut qu’exclure : le désir, le corps, la relation lesbienne, l’art, le temps y sont agencés d’une façon qui par définition s’extrait de cette industrie, c’est-à-dire l’attaque. L’académie des César ne pouvait que nier ce film, l’exclure. C’est à la mise en scène de cette exclusion que nous avons assisté hier soir.

Les César – le seul nom de cette cérémonie est, de fait, tout un programme… – ont choisi de réaliser cette exclusion de la façon la plus violente : en récompensant Polanski, reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol sur mineure, et accusé à plusieurs reprises, par d’autres femmes, des mêmes faits. Si les César ont choisi de récompenser Polanski pour une œuvre des plus médiocres, qui n’a de cinéma que le nom, c’est sans doute parce que cette œuvre correspond à la médiocrité attendue par l’industrie du cinéma français, comme une façon de réaffirmer que cette médiocrité-là est bien ce qui doit être visé pour faire partie de cette industrie, pour correspondre à ce qui est valable selon les critères de celle-ci. Mais il s’est aussi agi de réaffirmer le droit de la violence masculine, le droit du viol des hommes sur les femmes, le fait que celles-ci sont des objets à l’intérieur d’un monde sexiste, et donc hétéro. De fait, c’est moins le film de Polanski qui a été récompensé que Polanski lui-même, ce qu’il incarne du droit que les hommes se donnent de violer, et du droit que les hommes de l’industrie cinématographique française se donnent d’objectifier les femmes, autant dans les films que dans la vie. Voilà ce que les gens de la salle Pleyel ont applaudi hier soir – ce que l’industrie cinématographique a applaudi hier soir : la légitimité d’une violence masculine structurelle.

Queen Adèle Haenel (capture d’écran Canal plus)

Le film de Céline Sciamma échappe à cette légitimation, comme il échappe à l’objectification de la femme. Portrait de la jeune fille en feu affirme d’autres désirs, d’autres corps féminins, un lesbianisme nouveau des corps, de l’art, du cinéma, qui existe en dehors du sexisme inhérent à l’industrie cinématographique française. Un cinéma où des femmes sont sujet et non objet. Évidemment, cela est insupportable. Comme est insupportable le fait qu’Adèle Haenel dénonce de la façon la plus explicite, hors des normes et codes acceptés, la violence et l’illégitimité de ce qui nourrit cette pauvre institution du cinéma français. Il est logique que contre le film de Céline Sciamma, les César aient utilisé comme arme Polanski.

Lorsque Céline Sciamma, Adèle Haenel, Noémie Merlant et d’autres ont quitté la salle Pleyel, elles ont affirmé : que le cinéma est ailleurs, que le monde est ailleurs, que tous ceux et toutes celles qui restent sont complices, qu’elles n’acceptent pas la violence qui leur est faite et le disent, que l’industrie du cinéma français est en elle-même sexiste, violente, qu’elle est morte, qu’il est temps de passer à autre chose si l’on veut être cinéaste, c’est-à-dire créateur et créatrice. Elles ont affirmé : passez au dehors, passez dans le monde, prenez vos caméras, laissez le monde entrer dans vos films, faites enfin des films.