Lumière sur la dark romance (Fleur Hopkins-Loféron)

Dark Romance Guide amoureux - détail couverture

Voici quelques années maintenant que la dark romance soulève régulièrement débats et polémiques. La presse s’empare souvent du phénomène littéraire pour ne relayer que les controverses dans les pages « société » des quotidiens et hebdomadaires qui s’inquiètent des effets de cette littérature sur un lectorat souvent jeune, et parfois, il est vrai, trop jeune. Avec Dark romance – Guide amoureux que publient les éditions Goater, la chercheuse Fleur Hopkins-Loféron s’est attachée à décrypter le genre et à analyser cette littérature qui représente actuellement (New romance et dark romance confondues) près de 8% du marché mondial du livre.

On reproche notamment à la dark romance de faire cohabiter sexualité brute, violences faites aux femmes et sentiments amoureux, de proposer des histoires où des relations toxiques faites de domination, de menaces et d’abus, sont présentées comme le terreau paradoxal d’un amour que rien ne saurait éteindre. Les tabous et interdits y sont explorés, les scènes explicites constituent un passage obligé du genre, à la manière du « solo guitare » d’une chanson pop-rock. On souligne, par ailleurs, les stéréotypes véhiculés, la pauvreté de la langue, du style.

D’autres, à l’instar d’Ivan Jablonka, vont plus loin encore.  L’historien, dans un récent article intitulé « Dark romance et culture du féminicide » (La vie des idées, 25/11/2025), propose une lecture plus radicale du genre. Selon lui, ces récits ne relèvent pas tant d’une culture du viol que d’une véritable culture du féminicide, en ce qu’ils érotisent la menace de mort exercée par l’homme sur la femme et présentent la survie de l’héroïne comme une forme de grâce accordée par son bourreau devenu amant. Dans un contexte qui relève parfois de la panique morale, il convient alors d’éviter les raccourcis. Car ce qui ressort des débats qui portent sur la question est « une méconnaissance flagrante du genre, avec, pour cause, une lecture parcellaire de ces romans, souvent limitée, il faut bien l’avouer, à Sarah Rivens », autrice de la série Captive (2022) qui a fait connaître la dark romance au plus grand nombre.

La chercheuse le signale dès son introduction : « Ce livre est né d’une colère. Celle d’entendre ad nauseam des éditorialistes masculins de tous bords déverser, dans l’entre-soi de débats télévisés ou d’articles à charge, leur fiel contre la dark romance, à grand renfort de slogans alarmistes ou de jugements moraux » (p.9). Il n’est qu’à consulter les titres des articles qui paraissent dans la presse pour constater à quel point le regard porté sur ce genre est bien peu nuancé. Par ailleurs, ces « enquêtes » ne donnent jamais (ou seulement de manière occasionnelle) la parole aux principales concernées que sont les lectrices et les autrices. Il est vrai qu’à l’heure du mouvement #MeToo, né il y a bientôt dix ans, on pourrait s’étonner qu’émerge une telle littérature, en apparente contradiction avec les saines et légitimes (r)évolutions sociétales. Mais y a-t-il vraiment contradiction ou paradoxe lorsque des femmes s’emparent de sujets qui n’ont jusqu’alors été traités principalement que par des hommes ? Cette littérature, que l’on accuse de reproduire les stéréotypes patriarcaux, ne serait-elle pas au contraire une « safe place » à « la fonction émancipatrice et cathartique » (p.14) où les lectrices peuvent « perdre le contrôle de manière sécurisée, [et] expérimenter des situations impossibles dans la vie de tous les jours ; un espace fantasmagorique où tout est permis » (p.15) ? En fait, c’est là la thèse de Fleur Hopkins-Loféron, la dark romance (qui peut contenir des scènes légitimement critiquables) est avant tout « une littérature de la résilience et de l’émancipation, accompagnant un moment important de reconfiguration de notre société contemporaine autour des violences sexistes et sexuelles, mais aussi de contestation de la binarité de genre » (p.15).

Ce que démontre avec rigueur et justesse l’essayiste c’est, tout d’abord, que la dark romance n’est pas un genre « nouveau » qui serait révélateur de notre extrême contemporain. Il s’inscrit dans une longue tradition et puise ses thématiques et situations dans deux de ses ancêtres que sont la littérature gothique et le romantisme noir (p.24). Cette littérature se décline ensuite en sous-catégories génériques (Erotic Horror, Monster romance, Dark romantasy, Taboo romance…) et en tropes, c’est-à-dire en schémas narratifs codifiés et récurrents structurant ces œuvres. Les tropes constituent des horizons d’attente partagés entre autrices et lectrices, dont la valeur réside moins dans l’originalité que dans la variation de sa réactualisation. Parmi les plus plébiscitées, on trouve notamment le « enemies to lovers », le « mariage arrangé » ou la « proximité forcée ». Ainsi, contrairement aux représentations issues des raccourcis relayés par la presse, la dark romance constitue un ensemble riche et varié qui échappe à l’uniformité qu’on lui prête souvent. Les thèmes explorés sont eux aussi multiples comme « l’amour fou », la « possession », la « réparation émotionnelle », la « monstruosité », la « captivité », et rejouent, en ce sens, les motifs déjà présents dans la littérature patrimoniale (voir, par exemple, La Belle et la Bête de Leprince de Beaumont). Pour chacune de ces caractéristiques du genre, Fleur Hopkins-Loféron propose des « fiches » d’œuvres venant illustrer son propos. Fait intéressant, elle puise évidemment dans le corpus des romances contemporaines (francophones et anglophones) mais aussi dans le cinéma, les séries ou encore dans la littérature classique, révélant ainsi que la dark romance se situe dans une histoire qui dépasse celle du genre populaire de la romance. A titre d’exemple, Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos est prototypique de la « bully romance » en ce sens que le roman repose sur des thèmes qui la caractérise : « manipulation, emprise toxique, consentement douteux, mais surtout pari amoureux » (p.105).

Outre cette cartographie très détaillée du genre que propose la chercheuse, c’est aussi sur ses enjeux qu’elle s’interroge. Ici encore, elle déconstruit les clichés véhiculés par les médias. Loin de promouvoir une vision patriarcale des relations hommes-femmes, la dark romance « permet d’interroger des sujets de société, des expériences partagées mais aussi des thèmes normalement tabous » (p.265). De la même manière, on a souvent reproché à ces fictions de proposer des scènes de sexe calquées sur l’industrie pornographique. Si certains romans n’échappent pas à cette critique, Fleur Hopkins-Loféron remarque que les « dark romances semblent progressivement s’arracher aux représentations d’une sexualité masculiniste, où le plaisir féminin serait inféodé aux imaginaires phalliques » (p.267). Plus surprenant encore pour ceux qui ne connaissent le genre que par les poncifs rebattus, il est possible d’envisager cette littérature comme source d’émancipation. Le consentement, le plaisir féminin, les fantasmes sont ici mis en avant, si bien que, selon l’autrice, « l’accusation répétée des médias qui voudrait que la dark romance glorifie la violence s’avère infondée : au contraire, le genre métabolise le continuum des violences bien réel que connaissent les lectrices au quotidien » (p.309). Les communautés de lectrices, qui interagissent avec les autrices via les réseaux sociaux, participent par ailleurs à une autorégulation du genre et à son évolution.

Alors que le discours médiatique sur la dark romance en a fait une littérature sulfureuse et patriarcale, à contre-courant des enjeux sociétaux de l’ère post-#MeToo, Fleur Hopkins-Loféron, porte un éclairage salutaire sur ce qui se joue dans cet univers souvent méprisé. Univers méprisé parce que ces fictions sont écrites par des femmes, pour des femmes, que beaucoup ont toujours considérées comme de « mauvaises lectrices » ou de « mauvaises autrices » (voir, notamment, les travaux de Janice A. Radway ou de Joanna Russ). Il est donc temps de renverser la perspective. Ce n’est pas dans ces romans qu’il faut aller chercher le patriarcat mais bien plutôt dans le discours de ceux qui disent aux autrices ce qu’elles doivent écrire et aux lectrices, ce qu’elles devraient lire…

Fleur Hopkins-Loféron, Dark Romance. Guide amoureux, Éditions Goater, 128 p., 6 mars 2026, 15,90€