Anne Portugal et Vincent Broqua : Entretien louche à la petite cuillère (Et là je me mets en danseuse)

Le Roi de l’évasion, film d'Alain Guiraudie, 2009 (DR)

Au printemps 2025, les éditions Les Cahiers de la Seine, dirigées par Henri Lefebvre, ont publié un étrange petit livre intitulé Et là je me mets en danseuse, signé Anne Portugal et Vincent Broqua. Un dessin de Jim Dine signé et daté y précède la formule : être rabalaïre : théorème.

Ce bref entretien tente d’éclairer l’objet comme son enjeu.

Écrire à 2 n’est pas écrire à 3 ou à 4. Comment vous est venu ce désir puis ce choix ? On peut dire que c’est louche comme traduire à plusieurs ?

Anne Portugal et Vincent Broqua : Pour te répondre, on pourrait échafauder une de ces théories savantes et complexes sur l’écriture à deux, à trois mains ou X mains. On pourrait aussi évoquer le fameux « parce que c’était lui ; parce que c’était moi ». Ou, pour rire, on pourrait encore dire « parce que nous le valons bien ». Et si ça avait été plus simple, plus plat, plus joyeux, plus calme aussi ?

Nous nous sommes d’abord tous deux côtoyés, nous avons longtemps voisiné sur un projet de traduction des œuvres de Caroline Bergvall, un long travail à trois tout d’abord, avec Abigail Lang, sur le très beau Meddle English pendant plusieurs années (Caroline Bergvall, L’anglais mêlé, Les Presses du réel, 2018). Nous avons alors testé nos bords, nos diktats, nos refus catégoriques, nos assentiments sans mélange, et élaboré sans complètement la définir une théorie commune de la traduction, celle qui nous convenait. Nous y avons trouvé par le fait une vraie complicité, et les réflexes d’une écriture commune.

Puis, durant le covid, nous avons tous deux travaillé quotidiennement par téléphone sur un deuxième ouvrage de Caroline Bergvall, Drift. Le travail nous passionnait par sa difficulté, et nous avions un besoin absolu de partager nos doutes et nos enthousiasmes, mais il eut surtout pour fonction de sauver l’un de nous du covid, et de l’arracher à sa maladie continument pendant deux mois. Et ce n’est pas rien.

Ce travail en commun nous a conduits par la suite à des discussions fréquentes sur des sujets communs, dont l’un nous réunit immédiatement, et cette fois-ci pour y travailler nous-mêmes, ensemble : nous voulions explorer ce moment mystérieux du soulèvement physique qui nous enchantait dans les comédies musicales, quand l’acteur ou le danseur passe du pas de marche au pas de danse, sans qu’aucun indice à l’œil ou à l’image ne puisse le laisser présager. Nous voulions trouver ce passage aussi dans l’écriture. Nous tenions là une ligne de travail que nous partagions pleinement, sans qu’elle croise les préoccupations et modalités de nos propres systèmes d’écriture. Nous avons commencé à écrire à deux de courts théorèmes qui visaient à développer notre approche de ce lièvre.

En 2021, parut Rabalaïre, le roman d’Alain Guiraudie, qui nous rendit, chacun d’abord séparément, fou/folle de joie, comme ce fut aussi le cas pour toi Liliane. Une fois de plus, nous rencontrions notre objet, et cette fois-ci de façon majeure. Nous avons voulu en rendre compte, d’autant qu’il nous semblait que l’accueil de la presse avait été tiède et insuffisant, ne désignant pas le livre comme essentiel, alors que pour nous il réunissait toutes les qualités d’un livre qu’il fallait absolument écrire en ces temps d’aujourd’hui, une réussite parfaite. Nous désirions le faire savoir.

Et des soulèvements, il y en avait : des cœurs, des âmes, et des bites. Ah oui, des soulèvements, il y en a : des érotiques, des musculaires, des sociaux, des psychédéliques, des amoureux, des syndicalistes, des émotifs, des écologiques, des populaires, des criminels, des religieux, des mystiques. Et des franchissements il y en a : des cols de montagne, des barrières sociales, des conventions, des interdits, de la bien-pensance.

Se mettre en danseuse, c’est pédaler cul dressé. En quoi le titre, allègre et insolent dans la posture, est-il programmatique ?

Anne Portugal et Vincent Broqua : Guiraudie, c’est de l’audace simplement assumée et de la drôlerie permanente logée à des moments les plus inattendus. Emportés par la surchauffe désopilante du vélo du narrateur – en voilà une chorégraphie ! – tous les sujets et objets s’insinuent dans le livre par glissements progressifs – du plaisir – dont on ne peut prévoir ni les arrivées, ni les départs, ni les accidents, ni les aboutissants. Nous tenions là notre plus grand théorème du tendu et de l’ouvert. Du même ordre que le pas de danse, pas toujours classique, dirons-nous. Quand le narrateur se met en danseuse il est tout sauf cul serré. Là où pour d’autres cet exercice sportif est un effort, pour lui c’est le maximum du plaisir, le maximum de l’ouverture à soi, aux autres et au monde. Et cette trouée, dont celle de la forêt du col de l’homme mort, cette échappée dans le paysage sont contagieuses, elles peuvent tout saisir des problématiques du moment au sein de la petite province et de la ruralité, et de l’euphorie que procure aux protagonistes la pratique de la « brigoule », cette mystérieuse drogue stupéfiante que cultive une secte recherchée, à tous les sens du terme, par la police.

Pourquoi et comment Guiraudie s’est-il retrouvé dans le même lit que quelques autres : Rousseau, Caspar Friedrich, Diderot, ou Dolto ? Pédaler, c’est lire et dire, c’est faire ? Comme se branler ?

Anne Portugal et Vincent Broqua : L’anti-système du roman, ça nous a détendus, nos freins ont lâché. Toutes les lectures et interprétations dans la même ivresse et vitesse étaient bienvenues et elles vinrent sans effort, en masse tant le livre est irrigué d’un maximum de registres. Et quand il s’est agi de rendre compte de chacun – polar, églogue, roman réaliste, conte philosophique, roman picaresque –, nous nous sommes sentis libres de convoquer toutes les références que le livre activait en nous et qui nous semblaient convenir parfaitement pour opérer une critique créative du livre : c ‘est ainsi que nous y logeâmes sans difficulté des philosophes : Rousseau, Diderot ; des peintres : Kaspar Friedrich, Watteau, Chardin ; des chansons de Dalida, de Céline Dion, de Berger ou de Barbara ; et inopinément, au détour du web, Françoise Dolto nous a livré ses conseils.

Nous avons tenté de courts morceaux dans l’esprit de Guiraudie pour faire surgir de nouveaux êtres-Rabalaïre. Et des dialogues à la Diderot nous parurent aussi convenir à une forme spécifique de recherche critique non surplombante, mais saisie dans le même mouvement de légèreté et de liberté du texte de Guiraudie, mettant en valeur notre stupidité et nos différends, tout en espérant cependant faire apparaître la caractérisation exacte de la façon d’opérer du texte, et de sa façon de débouler dans le paysage littéraire contemporain.

Ainsi, par la somme de nos titres, de nos genres, de nos dialogues, de nos choix de citations, nous avons pensé pouvoir rendre compte de l’extrême variété et vitalité des veines littéraires qui nourrissent le texte de Guiraudie sans que son style survitaminé n’en soit jamais affecté. Notre théorème a côtoyé le texte, il s’est frotté à lui, il l’a expérimenté, brassé, examiné, caressé, démonté, remonté, habité, mais les voies de l’écriture de Guiraudie sont impénétrables.

Dans une lecture, en juin à Paris, vous avez chanté. Un duo. Vraiment chanté –introduit de la chanson sèche, sans musique, comme au siècle dernier on parlait de guitare sèche. Vous y revisitiez la notion de lecture comme celle de la performance ?

Anne Portugal et Vincent Broqua : Le roman de Guiraudie, c’est aussi la question majeure de la fusion des corps et des esprits des deux héros, Jacques et Jean-Marie. Elle opère de façon maximale à la fin du livre, c’est-à-dire qu’elle agit aussi directement sur les lecteurs, à tout le moins sur nous deux. Étrangement, ça a pu déclencher notre écriture commune, fusionnée sans que nous puissions démêler qui avait écrit quoi, d’où cet étonnement d’une écriture à deux dans laquelle se fondent nos individualités – retour à ta question de départ. Donc, coïncidence magique lecture/écriture, écriture/lecture. Il fallait juste se laisser embobiner, envoûter par le flux inarrêtable du livre et l’esprit de folle sainteté qui s’en dégage.

Rabalaïre, c’est la performance du cycliste, du sexe et de l’écriture sous brigoule. À force d’emballements langagiers, le texte nous a fait faire des choses que nous ne savions pas. Et un matin, de part et d’autre d’une table de petit déjeuner, échangeant pain contre confiture, nous parlons, nous chantons, nous inventons « quand dire c’est faire ». Pauvreté de la performance : rien de plus immédiat, de plus joyeux.

Anne Portugal et Vincent Broqua, Et là je me mets en danseuse, éditions Les Cahiers de la Seine, juin 2025, 15€. Ouvrage tiré à 120 exemplaires, numérotés de 1 à 120.