« La poésie de Derrida » a dit un jour Emmanuel Lévinas (dans Noms propres) ; « Derrida écouté comme une musique » a dit de son côté Guy Petitdemange (dans « Philosophes & philosophies du XXè siècle »). Alors que paraissent de nouvelles éditions de certains de ses textes (le séminaire « La Chose », des années 1975-1977, mais aussi les discours et lettres politiques « Force de loi », « Voyous » et « Fichus »), on peut citer à nouveau Guy Petitdemange : « Comment en parler ? Faut-il en parler ? ».
Derrida a écrit des milliers de pages. L’écriture est chez lui ce qui est premier, ce qui est antérieur à la voix. Il parlait d’archi-écriture. Mais il a aussi beaucoup enseigné et parlé – lui qui n’aimait pas sa voix, ni son accent, qui n’aimait pas s‘entendre parler (longtemps il n’a pas voulu parler à la radio). C’était son côté Socrate, lui-même désespéré par la laideur de sa voix et écrivant silencieusement sous la dictée de Platon, comme on le voit sur la « carte postale » de la Bodleian Library, à Oxford, que Derrida a rendue célèbre dans un de ses plus beaux livres, La carte postale de Socrate à Freud et au-delà (Galilée, 1980). C’est un livre énigmatique comme Glas, aussi (Galilée, 1974), où il oppose à un commentaire explicite de Hegel des textes de Genet… Derrida disait : « Parce que nous commençons à écrire autrement, nous devons relire autrement. » C’est ce qu’il faisait constamment avec ses étudiants – comme dans le séminaire « La Chose » qui paraît aujourd’hui, où il relit avec eux Ponge, Heidegger, Blanchot et d’autres… Mais surtout Heidegger et Maurice Blanchot, qu’il place pour ainsi dire sur deux rives « absolument autres et ressemblantes, doubles l’une de l’autre selon la spéculation, distinctes, opposées mais alors rassemblées par le pont d’un langage, etc. ».
On est sur le « pont » de Derrida – où le philosophe qui est écrivain (grand écrivain) risque l’idée qu’un « Viens » est l’animation profonde de tout langage : « Viens, appel antérieur à tout discours, à tout événement, à tout savoir et désir d’apocalypse qui ne termine et ne dévoile rien », disait-il dans « D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie » (Galilée, 1983), un texte qui fascinait Blanchot… L’apocalypse de Derrida et L’arrêt de mort de Blanchot sont en vérité deux textes réjouissants, vivants Derrida avait rencontré Blanchot en mai 68 et qui était alors dans tout son être – corps et âme – dans la rue totalement engagé dans ce qui s’annonçait comme une révolution – sans oublier pour autant ses engagements extrêmes de l’avant-guerre (extrême droite et antisémitisme)… Mais sans oublier non plus ses engagements de l’Occupation (Résistance), de la guerre d’Algérie et du « Manifeste des 121 »… Derrida sait tout ça ; il a écrit tout un livre consacré à Maurice Blanchot, « Demeure. Maurice Blanchot » (Galilée, 1998), où il raconte la littérature et la mort, la vérité et la mort – « voilà le sujet », dit-il ; et il sait aussi l’engagement de Heidegger, son approbation et sa complicité « historiale » avec l’avènement du national-socialisme… Derrida n’a évidemment rien à voir avec les fascistes et les nazis. Il ne « suit » pas Heidegger (sinon avec « style » – avec « le pesant d’un objet pointu. Parfois seulement (…) une plume. Mais aussi bien (…) un stylet, voire un poignard ». Autrement dit, Derrida suit Heidegger « sans en dériver », repoussant « la forme menaçante » que prend précisément selon lui le concept heideggérien de « chemin », comme l’a expliqué Catherine Malabou dans « La contre-allée » (La Quinzaine/ Louis Vuitton, 1999)…
Un livre ne vient jamais seul… Paraît simultanément les nouvelles éditions des textes « Force de loi », « Voyous » et « Fichus », des textes de philosophie politique de Derrida, présentés par Marie Goupy (des textes très différents qui traitent de la justice, de la démocratie, de l’accusation d’injustice portée contre la déconstruction. Où Derrida propose de parler d’une « époque des États voyous » (on y est) en se demandant non seulement s’il y a des États voyous mais surtout ce que voudrait dire « plus d’États voyous », à savoir plus qu’on ne pense, plus d’un ou bientôt plus du tout ?… Quant à « « Fichus », c’est son discours de remerciement à l’occasion de la remise du prix Adorno, dans l’église Saint-Paul, à Francfort – où Derrida a montré qu’il était probablement le seul lauréat de ce prix littéralement à la hauteur de celui qui lui avait donné son nom – non pas parce qu’il avait été particulièrement familier de l’œuvre systématique d’Adorno, « mais parce qu’il était tombé, au fil de sa close reading, de sa lecture serrée de cette œuvre, sur une veine étonnamment apparentée à sa propre pensée », comme l’a souligné Jürgen Habermas dans « Il fallait faire mieux… » (Livre d’entretiens qui vient de paraître aux éditions Gallimard ; Habermas avec qui Derrida avait signé Le « concept » du 11 septembre, Galilée, 2004).
Derrida dit « séminaire » – où il compte bien traiter du rapport entre la chose et la semence… et où, au fond, il est toujours question d’autre chose… « J’ai fait cette nuit sur la paille un rêve d’une beauté telle que je ne résiste pas à l’envie de te le raconter à toi (…) C’est un des rêves comme j’en ai peut-être tous les cinq ans et qui sont brodés autour du mot « lire » (…) » écrivait Walter Benjamin à Gretel Adorno (cité par Derrida dans « Fichus »)… Lire autrement, tout autrement (avec Jacques Derrida)… Mais « L’œuvre de Derrida coupe-t-elle le développement de la pensée occidentale par une ligne de démarcation, semblable au kantisme qui sépara la philosophie dogmatique du criticisme ? » demandait ainsi Lévinas – qui sentait bien le pas philosophique au-delà de Derrida. Lévinas qui disait tout simplement, à propos du grand penseur de la déconstruction : « Le croiser sur son chemin est déjà très bon ».
Jacques Derrida, La Chose. Séminaire (1975-1977). Edition établie par Philippe Lynes. Seuil – Collection « Bibliothèque Derrida », 400 p., 25€
Jacques Derrida, Force de loi, Voyous, Fichus, de Jacques Derrida. Nouvelles éditions précédées de « Derrida, l’urgence de la justice » par Marie Goupy. Seuil Sciences humaines, 456 p., 25€
Jürgen Habermas, « Il fallait faire mieux… », Entretiens avec Stefan Müller-Doohm et Roman Yos. Traduit de l’allemand par Frédéric Joly. Gallimard, 220 p., 21€.