Une vie bouleversée, à propos d’Etty

Etty, crédits Arte

Etty Hillesum. Un nom que j’ai découvert au détour d’un cours de philosophie morale sur « Le mal ». À la suite de la lecture du Concept de Dieu après Auschwitz, de Hans Jonas, je plonge dans la Vie bouleversée, d’une jeune universitaire dont je n’ai jamais entendu parler. Je découvre alors le journal intime qu’elle a tenu de 1941 à 1943 avant d’être assassinée, ainsi que toute sa famille, à Auschwitz, parce que juive.

Un livre qui, à mesure que je le lisais, changeait mon rapport au monde, et à qui j’ai gardé, au gré de mes déménagements, une place de choix dans ma bibliothèque. Il me faut toujours l’avoir à portée de main pour relire certains passages, retrouver sa force, sa sagesse, son humanité – vertus jamais retrouvées à ce niveau d’intensité dans nul autre ouvrage depuis.

Etty Hillesum. Un nom comme un souffle, malheureusement peu connu en France. Peut-être parce que son journal n’est guère celui d’un témoignage direct de sa vie durant l’Occupation nazie. Il est surtout, et avant toute chose, l’évolution de son cheminement intérieur. Il y est question de combattre la dépression, l’anxiété, et la peur d’avoir les mêmes gènes de maladie mentale que sa mère. C’est un journal-réceptacle de ses pensées les plus intimes, débuté sur recommandation de son psychologue-chirologue, Julius Spier. Ancien élève de Jung, émigré de Berlin, et juif comme elle, il devient très vite son ami et son amant. Avec une honnêteté désarmante, Etty livre au papier ses doutes existentiels, sa vie sexuelle dévorante – et par ailleurs problématique car elle n’est qu’avec des hommes de deux fois son âge – et son désir d’être l’écrivaine du siècle – elle voudrait écrire avec le maximum de vide et de silence autour des mots, comme les estampes japonaises. Avec pour ambition première de clarifier son esprit, elle cherche à se désaliéner de ses angoisses. Excitée par sa propre lucidité, et souvent drôle lorsqu’elle se parle à elle-même, Etty réfléchit au psychosomatique, évoquant ses soucis intestinaux ou de vessie, Etty bascule dans une recherche de spiritualité. Son « dieu » n’est ni une croyance ni un concept théologique, mais une réalité intérieure qui la porte, et dont elle se distingue à peine : « La couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle Dieu ».

Quand elle apprend, le 29 juin 1942 par la radio britannique, que 700 000 Juifs ont été exterminés par les Nazis, une double conviction la saisit : « On veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle, je l’accepte… mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société. » Etty lutte pour conserver son ultime liberté : sa paix intérieure. Aussi, plus elle se recueille, plus elle s’ouvre au monde, et croit en l’amour universelle. Sans naïveté aucune.

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En apprenant que Hagai Levi, le réalisateur de « Be Tipul » (« En thérapie » en France) allait adapter ses journaux en série, il m’a semblé que c’était aussi beau que risqué. Beau, de donner une place à Etty à l’écran. Risqué, de figer dans une caméra sa vie traversée d’intenses introspections. Mais le scénario d’Hagai Levi opère. La voix d’Etty est habilement retranscrite en conversation avec ses proches, notamment lors d’une des plus belle scène où Etty débat avec Klaas, un ex-compagnon, dans sa cave ; ou ses quelques mots échangés avec son frère Misha, pianiste virtuose, souffrant de troubles mentaux envers qui elle a une grande tendresse. Durant les trois premiers épisodes de la série, la parole circule autant que les silences des trois derniers. Et pour cause : à mesure que ses problèmes personnels s’estompent, elle laisse place à une réflexion plus globale, plus grave, sur la situation qu’elle vit, retranscrite à l’écran par un jeu de regards davantage que de paroles. Peu à peu, Etty décide d’assumer pleinement « le destin de masse » qui lui tombe dessus, et refuse son statut de juive privilégiée au Conseil juif. Elle demande alors son affectation au camp de transit de Westerbork.

Choix singulier de la part du réalisateur : reconstituer la vie d’Etty dans les années 80, soit 40 ans après les faits réels. Il s’agit en réalité des 40 longues années durant lesquelles le journal d’Etty ne trouve pas d’éditeur. Émerge alors, avec émotion, une nouvelle Etty, contemporaine d’une époque où son journal est lu pour la première fois par un public. Outre cette idée, simple et fonctionnelle, le réalisateur Hagai Levi annule la distance et la possible aversion que provoquent les films historiques sur la Shoah.

Le journal d’Etty est particulièrement moderne, elle tient des propos féministes avant l’heure (petit à petit, elle refuse de se laisser décentrer de sa vitalité intérieure à cause de l’amour pour les hommes) ce qui permet à la série de ne souffrir d’aucun anachronisme : Etty au temps des vinyles et des vans semble tout à fait crédible. Tout comme, et cela devrait nous questionner, voir la Gestapo régir Amsterdam.

L’interprétation de l’actrice principale, Julia Windischbauer, est brillante. D’une grande fidélité à Etty, l’art de son regard, du moindre de ses gestes et son aura font advenir une Etty désireuse de trouver sa paix intérieure. Avec une grande justesse, l’actrice autrichienne (qui a appris le néerlandais pour ce rôle) nous offre non seulement un visage possible d’Etty, mais devient la personnification de sa foi obstinée pour la vie, et ce malgré la mort qui rôde de plus en plus près. Tantôt misérable, tantôt fort d’un égo vital, le journal d’Etty suit son ambition de clarification et devient un pratique philosophique. Sa spontanéité et ses débordements émotionnels rendent le lecteur si proche d’elle qu’on referme son journal avec l’impression d’avoir été sa plus proche confidente. Hagai Levi tente pareil rapprochement : sa caméra ne quitte jamais Etty et le spectateur embrasse son point de vue à chaque instant. N’adaptant que son journal et non les dernières lettres écrites au camp de Westerbork, Hagai Levi évacue d’emblée la possibilité, ou non, de représenter les camps de déportation et d’extermination au cinéma. Stoïcienne, celle qui s’affecte volontairement au camp de Westerbork pour aider moralement les déporté.e.s, nous interroge sur la résistance au mal : héroïque pour certains, fataliste pour d’autres. « Chacun en ce moment est occupé à songer à soi même et à tenter de passer entre les mailles du filet. Or c’est un nombre élevé, très élevé même, qui doit partir. Et le plus bizarre, c’est que je ne me sens pas sous leurs griffes. Que je reste ici, ou que je sois déportée. C’est une idée si conventionnelle, si primitive. Ce raisonnement ne me touche plus. Je ne me sens sous les griffes de personne. Je me sens seulement dans les bras de Dieu, pour le dire avec un peu d’emphase. »

Que cette série puisse faire découvrir la plume d’Etty Hillesum au plus grand nombre, et son infinie bonté dans l’une des pires épreuves du mal.

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Etty Hillesum, Une vie bouleversée, suivi de Lettres de Westerbork, Traduit par Philippe Noble, éd. Points, 2020, 408 p., 9.30 €.

Etty, série réalisée par Hagai Levi, adapté du journal d’Etty Hillesum, avec Julia Windischbauer, Sebastian Koch, Leopold Witte, Gijs Naber, 2025, Arte.