Pierre Cendors : La vie est moindre parmi les hommes (Les Harmoniques originels)

©Pierre Cendors

La poésie défie l’évidence et le temps. Elle provient parfois de très loin, insaisissable s’impose, tout en restant légère.

Nul besoin d’écrire des milliers de vers ; quelques mots suffisent. Ils sont roboratifs, pourraient nous repaître pour des siècles. Si la poésie jaillit, ce n’est pas parce que le poète s’y consacre, mais parce qu’il a su se fondre dans le silence et la liberté libre chère à Rimbaud.

Pierre Cendors, qui publie Les Harmoniques originels, l’a bien compris. Depuis vingt ans, chacun de ses livres, roman, nouvelle ou récit, porte un souffle poétique qui se moque des modes et de « la horde barbare de la norme ». Ce recueil s’ouvre sur un vers qui pourrait tout aussi bien être son épitaphe : « À mon verbe dédié ». C’est que ces poèmes sont le fruit d’une immersion en solitaire d’un mois en Irlande, un mois à dialoguer avec les éléments et la solitude, oscillant entre « besoin de se taire » et « nécessité de dire ».

On pense très vite à Michaux :

J’habite en moi

au bout du monde

loin des voix qui encombrent

j’habite les landes du vent

là, chez moi, où l’homme n’est pas

Mais ce serait par trop réducteur. Car la puissance des éléments agit sur le poète, et ce d’autant plus que l’Homme se fait rare. À la recherche de l’osmose cosmique, Cendors prouve que la solitude n’est pas ce que l’on croit :

Je ne suis jamais seul

à l’ombre de personne

Au contraire, cette solitude le consacre. Son regard se pose sur de vieilles pierres, une lumière somptueuse qu’il prend le temps d’absorber. Le poète entre quasiment en lévitation sur ce territoire, il retrouve une joie immémoriale « dans la jeune extase de l’air » et renoue avec les « bribes du premier récit ». La lande irlandaise lui offre bien plus qu’un poème ; elle lui permet de retrouver « l’inépuisable force irrévélée de la poésie ».

Pendant poétique aux travaux d’Hartmut Rosa, Les Harmoniques originels invite à devenir la fissure, observer de loin la source qui désaccélère, chaque vers n’étant en somme qu’une invitation à déréaliser l’empire de la réalité. Cendors n’ignore pas pour autant que cette parole qu’il donne à entendre provient du regard, un regard virginisé qui s’attarde sur un arpent de terre ou un goéland en train de démêler « un tricot d’algues » : c’est parce que « la parole abdique » que le poème peut naître. Et c’est aussi de son opiniâtre inertie :

Je parle la langue océane

d’un haut pays du vent

Mais le plus réjouissant, c’est que cette solitude et ce silence le rapprochent en définitive de l’Homme, comme s’il n’était possible de communier avec l’espèce humaine qu’en la tenant à distance. Sur le sujet, il tranche de façon cinglante :

Personne ne vit ici

La vie est moindre parmi les hommes

Rien d’étonnant alors à ce que ce recueil de la jubilatoire solitude des latitudes s’achève sur ces trois vers :

Au sein des solitudes

sont des cimes

hauts-lieux vibratiles du réel

Pierre Cendors, Les Harmoniques originels, éditions L’Atelier Contemporain, 2025, 64 pages, 20€. Avec des photographies de l’auteur.