Auteur de romans, d’essais décisifs sur le cinéma, critique de cinéma, vivant entre Paris et Berlin, Jérôme d’Estais délivre avec Ange solitaire un roman de toute beauté, construit comme un road movie autour de la figure flamboyante de Zazie de Paris.
Affectionnant un régime d’écriture qui élit le clair-obscur, l’exploration des zones de vie loin de l’équilibre, Jérôme d’Estais propose au travers du portrait dansant de Zazie une radiographie des années 1960 à aujourd’hui. Au travers de la vie, plus exactement des vies, de Zazie, on est plongés dans des séquences temporelles et spatiales qui donnent à sentir le pouls des dernières décennies et leurs lignes de crête. Des décennies où l’on croise des vivants et des morts (si présents), David Bowie, Rainer Werner Fassbinder, Amanda Lear, Peter Zadek, Isabelle Huppert, des étoiles inconnues, des losers, des clochards célestes et, sur l’île de Mykonos, la Princesse Soraya, sur l’île d’Hydra, Maria Callas, les Stones, Henry Miller, Leonard Cohen, la bohème artistique. Ce qui relie l’auteur et son héroïne, c’est la fureur de la liberté, la volonté d’expérimenter le vivre, le « métier de vivre » comme l’écrivait Cesare Pavese, sans concessions, sans demi-mesures.

En te lançant dans ce projet sur Zazie de Paris, il me semble que tu as concentré les strates de ton panthéon intime : l’univers du septième art, d’un certain cinéma à tout le moins, la ville de Berlin comme épicentre de la scène underground et du monde de la nuit, Paris, sous l’angle d’une « French connexion » entre l’art, les excès et la quête d’une autre vie. D’où te sont venus l’idée et le désir de consacrer un roman à Solange Dymernzstein, alias Serge ou Zazie, « comète des nuits parisiennes et berlinoises », artiste, danseuse, actrice transgenre qui a croisé Maurice Béjart, Peter Zadek, joué dans les films de Werner Schroeter dont elle fut l’égérie, dans la série télévisée allemande Tatort, qui a fait de sa vie une œuvre d’art ?
Vivant à Berlin depuis une trentaine d’années, je connaissais Zazie de loin, l’ayant croisée ici ou là, la nuit surtout, ou lors d’évènements cinématographiques ou théâtraux. Elle faisait partie de mon décor berlinois mais je ne savais pas non plus véritablement qui elle était. Je me rappelais surtout l’avoir vue dans le film Deux, de Schroeter, où elle avait une scène courte mais marquante avec Huppert. C’est un soir, pendant le Festival de Berlin, qu’on a fait plus ample connaissance, avant de décider de se retrouver régulièrement dans ce fameux Diener, où se croisent depuis de nombreuses décennies les acteurs de théâtre et de cinéma berlinois, et qui sert de décor au roman. C’est là qu’elle a commencé, par bribes, à me raconter sa vie et que l’idée a germé, lentement, d’abord d’écrire un scénario qui mêlerait fiction et documentaire, le faux et le vrai, le réel et l’artifice. J’en ai même parlé à des amis réalisateurs, à Patric Chiha par exemple, ou à d’autres, dont l’univers cinématographique me semblait pouvoir correspondre à celui de Zazie. Et puis, comme je piaffais en attendant qu’un autre scénario écrit pour un autre cinéaste se tourne, j’ai décidé de changer de support et d’écrire un roman, ce que je ne n’avais pas fait depuis plusieurs années.
Recueillant les souvenirs, les propos, les témoignages que Zazie t’a confiés, tu as composé un roman en respectant sa demande de lui donner une forme évoquant celle que donne Jean-Jacques Schuhl à sa fiction Ingrid Caven. La vie de Zazie est en soi un roman, un opéra extravagant, entre larmes, audaces et paillettes, une odyssée marquée par une auto-création de nombreux personnages qui rejouent la partition de l’identité, qui la réinventent. De Zazie, née Serge Dymernzstein dans une famille juive, à Solange Dymenzstein, de la galerie des rôles à l’Alcazar, dans des boîtes de travestis à la naissance de Zazie, drag queen inspirée par la rencontre de Zsa Zsa Gabor, Zizi Jeanmaire et la Zazie de Queneau, de la boîte de nuit qu’elle ouvre à Mykonos à ses rôles au cinéma, Zazie compose à elle seule un kaléidoscopes d’héroïnes. C’est un immense défi pour un écrivain de donner chair et voix à une personnalité dont la vie réelle vole la vedette aux héros et héroïnes romanesques. Virtuose des incarnations multiples, Zazie désarçonne l’écrivain dès lors qu’elle écrit sa vie comme un roman. Dirais-tu qu’Ange solitaire forme un xème personnage zazien/solangien qui rassemble tous ceux qu’elle a abrités ? Bien qu’autrice de son existence, de sa galerie d’identités, Zazie de Paris/Zazie aus Berlin est-elle un personnage en quête d’auteur, pour paraphraser Pirandello ?
L’Ange solitaire du roman est en effet un nouveau personnage zazien, une hybridation de tous les personnages qu’elle a créés, eux-mêmes influencés par d’autres personnages de création. Je pense en effet au personnage de Queneau, à Zizi Jeanmaire ou à Zsa Zsa Gabor, « l’anti-Jayne Mansfield », et en même temps une nouvelle création, qui est à la fois la sienne, et une autre qui lui échappe puisqu’elle est devenue cette fois le personnage d’un auteur, un créateur qui n’est cette fois plus elle. C’est amusant cette idée de la pièce de Pirandello, ce personnage en quête d’auteur, puisque c’est la lecture d’un papier que Les Inrocks avaient consacré à Zazie et où elle parlait de son souhait de voir écrire un roman sur sa vie et de partir sur une île déserte avec celle ou celui qui s’y collerait, qui m’a aussi donné l’idée d’écrire livre.
À l’entame du roman, tu écris « le faux est toujours plus vrai que la réalité ». Comment te situes-tu par rapport au « mentir vrai » d’Aragon ?

C’est vraiment le thème du roman, ce dévoilement du réel par la fiction, voire l’affabulation, l’hyperbole, la recréation. C’était déjà le thème de mon second ouvrage, que j’avais consacré à Jean Eustache, cinéaste qui faisait confiance aux puissances du faux pour faire surgir la vérité. Et qui, là aussi, se servait de ce précepte pour faire bouger les frontières et redéfinir les genres. Dans le cas du « roman de Zazie », seul le faux pouvait rendre justice à une vie si fictionnelle…
Pourrais-tu nous dire un mot sur le titre, Ange solitaire ? Tu nous révèles son sens premier, son renvoi à « Solange », le prénom que la mère de Zazie lui attribue, « Solo Angelo », « ange solitaire ». Ce titre m’a fait songer aux anges de Rilke, aux anges du désir qui planent sur Berlin dans le film de Wim Wenders, à la poussière d’ange et autres élixirs artificiels, aux créatures du troisième sexe, à la solitude de celles et de ceux qui rompent avec les normes sociétales, avec le carcan des codes, des chemins balisés.
Au début, le roman devait s’appeler Solange Dymenzstein. Mais je trouvais que cela faisait un peu trop durassien. Duras qui apparaît subrepticement dans le roman, d’ailleurs… J’ai donc gardé Solange, le prénom que lui donne sa mère, une fois son fils Serge devenu femme. Les anges sont très présents dans la vie de Zazie, ces créatures du troisième sexe auxquelles, au même titre que les dieux grecs, elle s’identifie enfant. Et puis, ce sont toutes les créations, les pièces dans lesquelles elle a joué, mises en scène par ses trois anges protecteurs, L’Ange bleu, par Zadek et Savary et Angels in America par Schroeter. On croise aussi, dans le roman, Otto Sander, l’ange Cassiel de Wenders, qui l’épaule et la présente à un Fassbinder qui se révèle lui, assez démoniaque. Sans oublier cet autre ange blond qui est le grand amour caché et douloureux de sa vie… Avec le vrai et le faux, la notion de frontière, qu’elle soit géographique ou de genre, le thème de l’ange et du démon est un autre des thèmes qui me tiennent à cœur et sont récurrents dans mes livres, que ce soit dans celui que j’ai consacré à Possession de Zulwaski, mais aussi à ceux sur des cinéastes comme Barbet Schroeder ou Paul Schrader, voire même Kathryn Bigelow, toutes celles et ceux qui se sont intéressés aux notions de Bien et de Mal. D’ailleurs, mon prochain livre, à paraître en octobre, est un essai sur Le Démon de Hubert Selby Jr.
Ta fiction est articulée comme un film, ponctuée de flashback, de flashforward, de zooms, de panoramiques. Sans faux-fuyants ni facilités narratives, dans la mise en scène des souvenirs de Zazie – de Jérusalem dans les années 1940 aux onnagatas et aux fumeries d’opium du Japon, des cabarets parisiens, berlinois des années 1960 à la série allemande Tatort –, tu élis le hors champ, les jeux avec les blancs de la mémoire ou le choix du silence, le refus de tout dire. As-tu d’emblée eu l’idée d’hybrider au niveau de la forme littérature et cinéma afin de rendre compte de la complexité de la vie de Zazie, Zazie qui ne cesse de défaire les dualités, de s’émanciper des assignations données, des catégories de genre, d’espace, de temps, naviguant du masculin au féminin, de la danse à la scène, d’une ville à l’autre, du passé au présent ?
Le Ingrid Caven de Schuhl revient dans le livre, comme une sorte de borne inatteignable, un leitmotiv à la fois ironique et douloureux pour l’auteur du roman, en train d’écrire un roman qui ne cesse de se défaire et menace de ne jamais s’écrire. Pour moi, c’est le roman parfait de cette hybridation dont tu parles. Après, oui, j’ai pensé que les différents formes, littéraires, cinématographiques, mais aussi les chansons, les vraies et les fausses interviews, une sorte d’art du collage, pouvaient m’aider à restituer mais aussi à inventer cette vie, ces vies. J’ai aussi tenté de construire le roman autour de lieux, des lieux de mémoire, des lieux de vie et de mort, le Diener donc, l’appartement d’Anémone, l’actrice, dont Zazie était proche, Hydra, Jérusalem…

Le noyau du roman est porté par le phénomène de la rencontre entre Zazie et toi. Une rencontre de deux univers, avec leurs similitudes et leurs différences, de deux corps. Quels sont à tes yeux les sens secrets, plus souterrains, de cette rencontre, son importance pour elle et toi, ses incidences, ses effets ? Je pense à ce que tu écris en cette page où tu dresses un autoportrait : « À trente-deux ans, il est perdu. Lui qui, au départ, avait juste envie de nouvelles sensations, de plus de corps, expérimentant, enfin, beaucoup, trop, à son tour a été aspiré par Berlin, trou noir sans fond pour tous ceux qui tâtonnent trop longtemps, ne recrachant jamais rien, ni mouvement collectif, ni entité nouvelle et régénérée […] Zazie, qui prend beaucoup de place, de temps dans son agenda, est à la fois sa frêle planche et sa damnation […]. Il y a beaucoup à apprendre d’elle. Ce livre, c’est sa chance. Elle l’a choisie, il en est maintenant intimement convaincu ». Porté par Zazie qui a goûté tous les fruits défendus (les licites aussi), qui a survécu à tout, aux années sida, aux excès, aux blessures, aux insultes homophobes, transphobes, qui traverse les adversités de la vie avec une flamme inentamable, avec humour et lucidité (je songe à sa critique de Tel Aviv, championne du « pinkwashing »), Ange solitaire peut-il être lu comme un Bildunsgroman dans les sphères de l’underground ?
Pour le Bildungsroman dans les sphères de l’Underground, je souscris totalement. En tout cas, l’idée me plaît beaucoup. Pour l’autoportrait, c’est plus complexe. J’ai envie de te dire que, pour le coup, le personnage existe surtout en miroir par rapport à celui de Zazie. Il y a bien un auteur qui tente d’écrire un roman sur, avec, mais aussi contre son sujet. Mais après, la comparaison s’arrête là. Il est un tout petit peu moi mais surtout beaucoup d’autres, aspirants écrivains, âmes flottantes dans la nuit berlinoise…
J’aimerais approfondir un passage marquant au fil duquel tu prends conscience d’un curieux ballet avec Chronos, de jeux troubles avec le temps. Quand tu apparais dans la vie de Zazie, quand tu lui proposes d’écrire sur elle, elle te perçoit, écris-tu, comme le Serge qu’elle était avant. Tu surgis, d’une part, comme un fantôme du passé, le fantôme de l’être qu’elle était quand elle se nommait Serge et, d’autre part, comme le visiteur de Théorème de Pasolini, comme le catalyseur d’une maïeutique croisée, réciproque, un visiteur qui ouvre la boîte noire et dorée du passé de Zazie et en libère des séquences parfois oubliées.
C’est très beau ce que tu dis sur ce ballet avec Chronos. Oui, c’est essentiellement le rôle qu’il joue dans le roman, un miroir donc, une surface réfléchissante, plane et lisse aussi, qui est essentiellement là pour mieux faire scintiller Zazie, faire ressortir son goût d’absolu, voire de pureté, quand lui est plus sombre, plus calculateur. Avant de devenir, peut-être, un objet du désir aussi autant qu’un ange, encore un, de la mort, une sorte un fantôme qui, parce qu’il a peu de contours, épouse ceux du passé ou de la mort qui rôde. J’ai pensé en effet à Pasolini mais aussi à Mort à Venise.
Ange solitaire délivre aussi un portrait en creux, en ombres et clartés de Paris, mais surtout de Berlin dont tu sondes la singularité, la pulsation d’un écosystème urbain en marge, les figures actuelles ou passées qui la composent, de Werner Schroeter à Nina Hagen, de Rosa von Praunheim, de Romi Haag à David Bowie lors de sa période berlinoise. Berlin happe, fascine, aimante, dérègle, broie. Dans les années ultérieures à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, elle redevient ce qu’elle était sous la République de Weimar, avant que la terreur du nazisme n’y mette fin : un vivier de la subversion, une pépinière artistique, pionnière de la scène artistique alternative, du punk, un laboratoire de l’avant-garde placé sous le signe de l’invention de libertés esthétiques, politiques, sexuelles. Peux-tu évoquer ce Berlin-Janus, cocktail de créations et de destructions, femme fatale, sirène qui exalte, électrise mais porte en elle le risque de faire périr celles et ceux qui succombent à ses charmes ? Dans un passage magnifique, halluciné, tu parles de Berlin comme d’une « plaie géante et purulente » mais aussi comme « la capitale de tous les arts, de tous les genres, de tous les mouvements », peuplée d’une faune bigarrée, de tribus urbaines en marge, junkies, punks, travestis, homos, queers, squatters, anarchistes, activistes… Ce Berlin existe-t-il encore ou a-t-il été laminé par la gentrification, l’aseptisation de la mondialisation ?

Je trouvais intéressant que cette ville, plus scindée que jamais, de par son Histoire mais aussi, comme toutes le villes, socialement et culturellement parlant, ce décor, change, vieillisse, en même temps que le personnage. Une ville en -isme, dans laquelle chaque nouvel -isme tente d’effacer les traces du passé précédent, national-socialisme, nazisme, communisme, capitalisme… La scène de la plaque commémorative de la boîte de nuit le Djungel, vraie pour le coup, où le nom de Zazie apparaît, pour sa plus grande fierté, à côté de ceux de Bowie et de Nick Cave, et que je fais disparaître dans la dernière scène du livre est à cet effet symbolique. Berlin a effacé Zazie, dans le roman j’entends, elle inconvenante jusqu’au bout, quand la ville a, elle, vendu son âme. Alors, oui, pour répondre à ta question, Berlin est un mythe qui n’existe plus, à laquelle le mémoire fait défaut, peuplé encore par une jeunesse internationale, mais une jeunesse qui ne l’investit plus pour des raisons politiques ou artistiques. Une bulle, elle aussi, à laquelle on a coupé les vivres artistiques et qui fait l’autruche devant le monstre qui est revenu, tapi à ses portes…
Comment Zazie de Paris a-t-elle accueilli le livre ?
Il faudrait peut-être lui demander directement…
Zazie, quel effet ressentez-vous à la lecture du roman de votre vie ?
Zazie de Paris : Et bien Madame, j’ai été profondément touchée par le style de Monsieur Jérôme d’Estais ! J’ai toujours et encore du mal à croire à « la Romance » de ma vie… Mais qui suis-je pour pouvoir juger ? Ah oui, pardon, je suis donc « l’Héroïne » du roman de l’auteur Jérôme d’Estais… Sincèrement, j’en rougis de plaisir, même si ma modestie en prend un coup.
Jérôme d’Estais, Ange solitaire, Éditions Douro, juillet 2025, 138 pages, 18 euros.
Jérôme d’Estais publiera cet automne deux autres ouvrages : une nouvelle édition de son roman Thomas Liebmann, les derniers jours du Yul Brynner de la RDA, Éditions LettMotiv ; Matière trouble, Éditions Le Feu Sacré, essai sur Le Démon de Hubert Selby.