Véronique Bergen : Héroïne (Voyage avec Zoë Lund)

Zoë Lund, image extraite de Hot Ticket, court-métrage de Zoë Lund (DR)

Véronique Bergen n’écrit pas une biographie de Zoë Lund, pas plus qu’elle ne s’inspire de celle-ci pour un « personnage ». Voyage avec Zoë Lund construit une « figure », met en évidence une forme de puissance pour l’écriture d’un discours poétique et éthique.

De la Zoë Lund réelle, Véronique Bergen extrait certains traits qu’elle privilégie : l’héroïne, l’amour pour les rats, une vie marginale, etc. On pourrait penser que sa vie et sa mort forment le récit d’une destruction, d’une vie qui ne parvient pas à s’accomplir et s’abime dans la névrose et la mort. Véronique Bergen inverse cette interprétation, elle inverse la mort en vie, Thanatos en processus vital.

Il ne s’agit pas pour l’autrice d’exalter la drogue, la névrose, l’autodestruction mais d’en extraire ce qui implique une puissance de vie (« zoé », en grec, signifie « vie »). Si, en quelque sorte, dans ce livre le mal devient le bien, il ne s’agit pas ici d’exalter le mal, de dire que ce qui est bien c’est ce qui détruit et fait souffrir, mais d’affirmer la vie. Ce qui semble être un ratage de la vie est au contraire la réalisation d’un mode de vie qui vaudrait mieux que d’autres.

Dans le titre, le terme « voyage » renvoie à l’idée de déplacement autant qu’à celle de pratique de la drogue – le mot « trip », en anglais, signifiant « voyage » mais se référant aussi aux effets psychédéliques liés à la prise de drogue. Dans le livre de Véronique Bergen, la prise d’héroïne et de cocaïne est une des caractéristiques de la figure de Zoë Lund. Ce n’est pas l’héroïne en elle-même qui intéresse mais ce qui est impliqué par sa consommation : des états de la pensée, des intensités du corps, un monde, un mode de vie – ces états, ces intensités étant l’occasion de déplacements, de voyages à travers les états mentaux autant qu’à travers le corps social ou le corps propre qui devient corps intense.

La prise d’héroïne crée ces déplacements et les accompagne, elle en fait partie comme autre chose pourrait sans doute les créer ou en faire partie. Le titre l’indique : ce qui intéresse dans la figure de Zoë Lund, ce sont ses déplacements, ce qu’elle déplace, ce qu’elle rend mobile, les mouvements de ce devenir.

Zoë Lund était écrivaine, poétesse, actrice, mannequin, activiste, performeuse de shows topless dans des bars new-yorkais. Elle a été la co-scénariste de Bad Lieutenant, le film d’Abel Ferrara. Sans position fixe, sans cesse se déplaçant : d’un rôle social à un autre, d’un monde à un autre, d’une existence à une autre, successivement ou en même temps ceci et cela et autre chose encore, sa vie dessine une ligne transversale ou plusieurs.

Si elle fait partie des « grands inadaptés de l’existence », cette inadaptation est pour elle synonyme de prolifération des possibles, des chemins empruntés – non pas une limitation mais une ouverture. Et, chaque fois, une impossibilité ou un refus de se fixer, un désir d’embrasser d’autres possibles, de s’engager sur d’autres chemins, vers des ailleurs qui l’appellent et qu’elle crée – ce qui est le mouvement du désir et des flux avec lesquels il compose (« ta chevelure brune / tantôt blonde / tantôt rousse / ou noire »).

Avec ce mode d’existence, c’est le centre de gravité de l’existence sociale qui est déplacé : du monde habituel, bourgeois, commun et convenu, à un monde marginal, peuplé des « anges de la nuit », Zoë Lund étant elle-même une « visiteuse des régions obscures ». Une sorte de révolution copernicienne s’opère qui fait passer d’un monde à un autre avec ses habitants, ses façons d’être, ses rapports sociaux, ses rapports au monde et à la vie. Avec ses animaux aussi : des rats plutôt que des chiens ou des chats, des hordes de rats qui peuplent réellement l’appartement de Zoë Lund.

Ces déplacements sont contestataires, un combat qui est une fuite : se situer ailleurs, là où ce que l’on rejette ne fonctionne pas, n’existe pas, créer un monde autre qui est la mort de ce qui est fui. Pour la figure de Zoë Lund, l’inadaptation implique une critique et une destruction de ce qui est critiqué, un refus qui s’accompagne d’une création (« tu veux l’autre de ce qui est »).

Si on ne peut pas être ce que l’on attend de nous, si on ne peut pas vivre dans ce monde, alors soyons autre chose, inventons un autre monde et vivons parmi les êtres de ce monde, avec eux, vivons une autre vie possible, choisissons les marges sociales et psychiques, inventons notre propre marge et voyons ce qu’il advient (« stone / tu affrontes / le monde »). L’éthique est l’expérience d’un autre mode de vie – une éthique qui est aussi une politique (« tu plantes ta colère / dans le ventre de l’empire américain »).

La marge de Zoë Lund, c’est le mouvement, le déplacement. C’est un mode de vie dissident y compris à l’intérieur des marges reconnues. C’est le désir des zones les plus obscures de la société, du corps, de l’esprit, du monde. Et c’est aussi l’héroïne.

Celle-ci marginalise, produit un déplacement social autant que psychique et physique, biologique. Si elle est peut-être un moyen de supporter le monde, de ne pas en mourir tout de suite, elle est surtout un moyen d’agir soi-même sur soi-même au lieu de subir ce monde, d’agir en produisant des écarts, une anormalité, une nouvelle position sociale, de nouveaux états de l’esprit et du corps. Elle est aussi le moyen d’autres relations avec soi comme avec les autres, avec d’autres êtres marginaux, ceux et celles de la nuit, d’autres êtres de la marge qui peuvent être également des rats, des animaux mais tout autant marginaux.

Véronique Bergen s’intéresse à Zoë Lund comme figure qui réunit en elle un ensemble de traits permettant de penser un autre mode de vie, une autre éthique, une autre poétique – Zoë Lund se joignant à d’autres figures d’inadapté.e.s, de créateurs et créatrices d’autres modes de vie, d’autres mondes, d’autres rapports au monde, aux autres, à soi.

Le rapport que le texte établit entre cette figure et l’autrice – en tout cas avec le « Je » de l’énonciation – relève du désir et de la logique de l’intercession : l’intercesseur étant ce qui permet de concevoir et d’éprouver d’autres possibilités de la pensée et de la vie, qui permet d’être affecté par autre chose que ce à quoi le monde tel qu’il est nous condamne. Pas un personnage qui représente mais un intercesseur qui rend possible une expérience de la pensée, du monde, de la vie.

Dans le cas de Zoë Lund, il s’agit de faire l’expérience d’une altérité dans le monde, d’une altérite éthique et politique, de constater le désir d’un autre du monde qui est déjà la réalité de cet autre monde dans le monde. Et d’éprouver que cet autre est désirable – ce qui nous maintient loin de la résignation, de l’acceptation, et au plus près, donc, de la vie du monde. L’écriture comme insurrection.

Véronique Bergen, Voyage avec Zoë Lund, éditions LansKine, juin 2025, 48 pages, 14€. Le livre inclut également trois poèmes de Zoë Lund traduits par les éditions LansKine et Claro.