Le livre signé Frank Smith est pourtant composé d’énoncés prélevés dans l’œuvre de Gilles Deleuze. Ce livre est-il de Frank Smith ? De Deleuze ? Des deux à la fois puisque, si les énoncés sont de celui-ci, leur prélèvement, leur répétition, leur cadrage est le fait du premier ?
Deleuze memories est constitué de cinquante chapitres brefs, chacun d’eux faisant se succéder des phrases – à l’exception de ceux, peu nombreux, formés d’une seule mais qui est de toute façon répétée – extraites de l’œuvre de Deleuze et numérotées. L’écriture du livre, sa signature, sont à la fois problématisées et définies. Qui écrit ? Qui est l’auteur et que peut être un auteur ? Est-ce un sujet ? Est-ce un processus ?
La réponse semblerait se situer dans cette dernière idée : ce qui écrit est un processus, un On, un Ça (pas dans le sens freudien) plutôt qu’un Je. Ou bien ne faudrait-il pas dire que par le processus, dans le processus, est possible un sujet paradoxal, nouveau, un quasi-sujet précaire et pluriel – sujet qui hante, sujet pluriel qui parle au pluriel, le pluriel commençant ici avec le fait d’être deux et ce qui passe entre les deux : Frank Smith et Gilles Deleuze ?
Ce qui écrit, c’est le processus rendu possible par le et, par la création d’une relation entre l’un et l’autre par laquelle Deleuze n’est plus lui-même, pas plus que Frank Smith ne demeure lui-même.

Gilles Deleuze a écrit des livres avec Félix Guattari, et c’est sans doute son œuvre entière qui obéit au même principe : une écriture avec, une écriture du et, l’important étant que la relation ne soit pas une addition, qu’elle rende possible un devenir par lequel la pensée, une pensée nouvelle, se produit. Penser avec revient à introduire le devenir dans la pensée, à faire du devenir le mouvement de la pensée, une pensée par laquelle chacun des termes mis en relation sort de lui-même, passe dans l’autre – une sorte de contamination – pour la création d’idées, d’énoncés, d’images inédits, irréductibles aux termes eux-mêmes.
C’est ce processus que reprend Frank Smith dans ce livre : écrire avec Gilles Deleuze – philosophie et poésie non pas confondues, non pas additionnées mais devenant, produisant une écriture indissociable de l’une et de l’autre bien qu’irréductible aux formes instituées ou communes de l’une et de l’autre.
Qui écrit ? C’est la relation, le processus, un sujet pluriel, paradoxalement anonyme et pluriel, en lui-même hétérogène. Pour le dire autrement : écrire avec l’autre ou à partir de l’autre, littéralement dans le rapport à l’autre, dans et par le mouvement.
Frank Smith, dans Deleuze memories, ne reprend pas seulement des énoncés de Gilles Deleuze, il reprend le principe de sa pensée qui est, pour Deleuze, le principe de la pensée philosophique si elle veut être autre chose qu’une représentation et l’exercice d’un pouvoir : penser avec les philosophes et non sur les philosophes ; penser avec le corps et non sur le corps ; penser avec les écrivains ou les cinéastes et non sur eux ; etc.
Ce procédé n’est-il pas aussi, déjà, celui de Frank Smith dans son œuvre propre ? C’est ce parti pris d’une écriture plurielle, anonyme, d’une écriture avec que l’on voit au travail de différentes façons à travers les livres de Frank Smith, qu’il s’agisse de livres écrits en collaboration (Vingt-quatre états du corps par seconde, 2018 ; C’est ce que l’on désire, 2024) ; de livres qui reprennent des textes déjà existants et, comme dans Deleuze memories, de préférence non identifiables comme poétiques (Guantanamo, 2010 ; Syrie – L’invention de la guerre, 2023) ; de livres écrits entre le texte et l’image, image et texte formant un bloc étrange puisque l’image est absente du livre et que le texte est tout entier lié à l’image, en quelque sorte pris dans son cadre (Le Film des questions, 2014 ; Le Film des visages, 2015) ; ou que, d’une autre façon encore, la finalité soit d’écrire avec des « paysages » ou des peuples, comme dans Katrina (2015) où est recherchée une façon d’écrire avec des Indiens de Louisiane et non sur eux ; etc.

Une écriture du et, une écriture avec, c’est ce que pratiquent Frank Smith autant que Deleuze, et il revient au premier d’avoir ici permis une écriture Frank Smith et Gilles Deleuze, c’est-à-dire, comme dans l’ensemble de son œuvre sans doute, une écriture fracturée par la « hantise » de l’autre, une écriture à partir de l’autre, qui inclut l’autre et sa divergence, écriture anonyme et plurielle, hantée par un étrange sujet lui-même pluriel et anonyme puisque inséparable du processus relationnel par lequel il existe ou insiste.
Créer une écriture avec Deleuze est d’autant plus pertinent que celui-ci conçoit et pratique ainsi la pensée : penser avec, la pensée comme relation et devenir. Deleuze memories applique à Deleuze ce que lui-même théorise et pratique. Certains des énoncés de Deleuze repris par Frank Smith concernent ce type de rapport : la rencontre, la relation, le devenir ; la rencontre comme condition de la pensée ; le devenir comme mouvement de la pensée ; la relation comme synthèse disjonctive, agencement d’hétérogènes. Et, toujours, l’idée d’une pensée qui en elle-même inclut l’autre non comme un opposé, non comme un sujet avec lequel dialoguer, mais comme ce avec quoi produire un agencement par lequel une pensée peut être créée, une étrange pensée chimérique ou monstrueuse, hybride, à la troisième personne.
Avec ce livre, peut-être s’agit-il pour Frank Smith de suggérer, en greffant son propre langage à celui de Deleuze, une façon de lire et percevoir son propre travail, de comprendre comment ça fonctionne dans ce qu’il fait – d’écrire en quelque sorte un Comment j’ai écrit certains de mes livres mais à la troisième personne, selon le principe même de l’écriture de ses livres, c’est-à-dire en fabriquant les conditions d’une énonciation plurielle, hétérogène, avec l’autre. Peut-être, mais sans doute pas seulement.
Deleuze memories n’est pas une compilation de phrases de Deleuze, une sorte de Reader’s Digest reprenant l’essentiel de la pensée de celui-ci pour en fournir un survol rapide et révélateur, une synthèse, puisqu’au contraire l’effort de synthétiser cette pensée est contredit par le geste de Frank Smith : relier Deleuze à autre chose, le relier à la poésie, le relier à un autre auteur, le reprendre mais en le fragmentant, en insistant sur la dimension disjonctive de l’opération. Il s’agit d’appliquer à Deleuze ce que lui-même n’a cessé de faire avec tous les « autres » qu’il a pu se donner, philosophes, écrivains, artistes, cinéastes, minorités, animaux, etc. : briser les identités, l’identité à soi, les unités, entraîner dans le mouvement du devenir, déplacer.
Pour le dire autrement, le projet de Frank Smith n’est pas de dire la vérité sur la pensée de Deleuze, pas plus peut-être qu’il ne s’agit de dire la vérité sur l’œuvre de Frank Smith – en tout cas, l’important serait peut-être de ne pas simplement la dire mais d’abord d’en faire quelque chose : une création, une œuvre.

Parmi les énoncés qui sont repris, tous signés Deleuze, tous n’expriment pas le point de vue de celui-ci, le point de vue qu’il privilégie et qui serait le vrai point de vue de la pensée valorisée par Deleuze. Certains des énoncés repris par Frank Smith correspondent à des idées que Deleuze critique et réfute, rejette, et il ne s’agit sans doute pas, en les reprenant, d’exposer seulement certains moments d’une argumentation mais plutôt de pluraliser Deleuze, de reprendre en les mettant sur le même plan des énoncés hétérogènes moins pour converger vers une vérité finale et unificatrice que pour construire une sorte de tableau ou de table des énoncés présents chez Deleuze concernant tel ou tel thème, telle ou telle notion : des énoncés coexistent, se font écho ou non, s’allient ou non.
Plutôt que dire la vérité, le but serait de construire une sorte de diagramme, de table des relations qui pluralise la pensée, l’aborde selon une autre perspective que celle de la vérité, d’ouvrir davantage la disjonction, d’affirmer encore plus l’hétérogénéité définitoire de la pensée et du monde selon Deleuze lui-même. Ceci ne veut pas dire que tout se vaut, que tous les énoncés se valent, mais que tout existe, et c’est ce tout hétérogène et pluriel – l’inverse d’une totalité, donc – de ce qui existe qui intéresse en premier lieu Frank Smith.
Il s’agit ici d’un déplacement de la pensée de Gilles Deleuze avec la pensée même de Gilles Deleuze – avec sa pensée non pas « vraie » mais telle qu’elle s’effectue avec ses moments, ses strates, ses divergences, ses combats, ses lignes et dessins plus compliqués.
Un déplacement s’effectue déjà dans le fait de reprendre tels quels des énoncés extraits des livres de Deleuze. Cette reprise doit être comprise comme une répétition, dans le sens que Deleuze donne à ce concept, et auquel sont relatifs divers énoncés de Deleuze memories. La répétition n’est pas la reproduction puisque la répétition, selon Deleuze, doit être comprise comme différenciante, impliquant une différence : répéter, c’est faire une différence, et c’est la différence qui est répétée.
En ce sens, les énoncés qui composent Deleuze memories sont de Deleuze et ne sont pas de Deleuze. Ils ne le sont pas dans la mesure où l’écriture qui les répète nécessite un geste d’extraction, d’isolement, de cadrage, de mise en rapport, de montage qui les inscrit dans un autre ensemble, qui les fait différer d’eux-mêmes, qui les déplace sans les laisser identiques, inaltérés. Il s’agit de les greffer à autre chose, de les faire devenir autre que ce qu’ils sont, même si, par ce geste, les énoncés ne disent pas autre chose que ce qu’ils disent : les faire devenir autre, justement, en introduisant dans le texte deleuzien une altérité qui est aussi, nécessairement, une altération. On retrouverait ici le thème, cher au philosophe, de la rencontre comme devenir, altération, pluralisation.

Si le texte philosophique est également déplacée, la poésie l’est tout autant. Le livre de Frank Smith est-il de la poésie ? Certainement, mais une poésie qui devient autre qu’elle-même, bien que « autre qu’elle-même » ne veut ici pas dire grand-chose tant la poésie, à travers son histoire, ne cesse de changer, et que la poésie contemporaine développe des formes, des thèmes, des objets très divers, parfois contradictoires. En tout cas, on ne reconnait pas dans Deleuze memories les éléments les plus caractéristiques qui permettent d’ordinaire d’identifier le texte poétique. Dans ce livre, constitué d’énoncés philosophiques, on ne constate aucune césure, aucune coupe, aucun travail particulier de la métrique – sauf à considérer que le vers se confond avec la phrase, qu’il équivaut au fragment prélevé, et que la mesure est celle du rythme de la phrase de Deleuze, un rythme ici d’autant plus apparent ou important, valant pour lui-même, qu’il est abstrait de tout l’ensemble textuel dont l’énoncé prélevé fait partie, un rythme qui se développe selon d’autres exigences que celles qui peuvent contribuer à ce que l’on appelle habituellement « poésie ».
Ce que l’on peut lire dans ce livre est une poésie qui tend vers la prose, qui s’écrit avec la prose, et avec une prose de plus philosophique (comme, dans d’autres œuvres de Frank Smith, la prose peut être celle du document administratif, du procès-verbal, etc.). Le texte devient une rencontre et la forme poétique qui advient du fait de cette rencontre, ouvrant ou répétant d’autres possibles de la poésie (on pensera ici, par exemple, aux textes de Charles Reznikoff ou à ceux d’Emmanuel Hocquard). La poésie de ce livre se situe dans la forme, dans la construction du vers, dans le rythme permis par la rencontre avec la prose philosophique, rencontre par laquelle la philosophie n’est pas absorbée par la poésie, ou inversement, mais par laquelle existe une écriture paradoxale car à la fois et inséparablement poésie et philosophie, texte poétique et texte philosophique, à la frontière, entre les deux. Dans ce livre, la poésie écrite par Frank Smith s’écrit dans le paradoxe, avec le paradoxe, et y demeure.
La nature poétique du texte apparaît également par la volonté de s’éloigner du langage courant, et du langage philosophique. La construction de Deleuze memories privilégie la juxtaposition d’énoncés brefs, numérotés (selon la forme d’une série), avec parfois un renvoi d’un énoncé à un autre (diagramme ou réseau). On pourrait reconnaître une réminiscence du Tractatus, de Wittgenstein, qui fonctionne selon un principe proche – et créer un texte Deleuze-Wittgenstein serait en soi l’invention d’une chimère improbable, (même si cela, d’une certaine façon, était déjà un effort d’Emmanuel Hocquard). Frank Smith, reprenant ou retrouvant la forme de l’écriture du Tractatus privilégie pourtant la série, chère à Deleuze, voire la liste, c’est-à-dire la juxtaposition d’énoncés divers qui peuvent se faire écho, se reprendre, mais sans les articulations logiques développées – en tout cas en leur laissant une fonction minimale – qui sont présupposées, même si elles ne sont pas nécessairement explicites, dans le texte de Wittgenstein. Et à cette forme sérielle, Frank Smith adjoint celle du diagramme ou réseau, des relations entre hétérogènes, l’idée de la formation d’un tableau diagrammatique.
Les énoncés et leur composition qui construisent Deleuze memories ne miment pas le langage courant, n’expriment pas, d’une façon qui peut être là aussi plus ou moins mimétique, une subjectivité, ne reprennent pas les évidences naturalistes du langage (même lorsque ce naturalisme est contrarié). Il s’agit de construire un processus d’écriture et de composition par lequel c’est surtout le processus qui écrit, qui juxtapose les énoncés sans les articuler par des démonstrations et raisonnements, ni par la continuité supposée d’une psyché, d’une sensibilité que le langage écrit traduirait. C’est le langage qui écrit, c’est la composition qui écrit, qui produit l’écriture qui peut être produite, comme dans le travail de Jean-Michel Espitallier avec ses étranges machines poétiques, ses étranges opérations logiques, son goût pour la liste, c’est-à-dire d’un langage qui est d’abord langage, possibilité d’une succession d’énoncés en droit infinie.
Cependant, chez Jean-Michel Espitallier comme chez Frank Smith, l’œuvre n’est jamais fermée sur une logique langagière, voire formaliste : par le langage et une certaine composition poétique est impliqué quelque chose du monde.

Peut-être, dans le cas de Deleuze memories, faut-il considérer plus attentivement l’énoncé de Deleuze qui se trouve dans le texte et est répété sur la quatrième de couverture : « Croire en ce monde-ci comme à l’impossible, c’est-à-dire à ses potentialités créatrices ou à la création de possibles ». Lorsque Deleuze parle de « croire en ce monde-ci », il s’agit de ne pas croire en un autre monde au-delà de celui-ci mais aussi de ne pas se rapporter à ce monde comme à un objet de connaissance ou de savoir. S’il s’agit de croire en ce monde, c’est parce que ce monde n’est pas connu, qu’il ne peut pas l’être car son actualité est un moment ou un état qui implique la possibilité d’autre chose, la réalité d’autres possibles, un virtuel qui peut donner lieu à mille autres actualisations. Le monde n’est pas fini, il est ouvert, en lui-même pluriel et hétérogène, porteur de toute la pluralité et de toute l’hétérogénéité dont il est capable.
Croire en ce monde revient à affirmer le virtuel et les possibles, une hétérogénéité immanente du monde, une pluralité, sa différence répétée avec lui-même, son inconnu, l’impossibilité, à un certain niveau, de le reconnaître et de s’y reconnaître. Les énoncés prélevés par Frank Smith dans l’œuvre de Gilles Deleuze vont dans ce sens : la pensée peut être autre chose, le monde peut être autre chose, il faut affirmer l’hétérogénéité, la rencontre, la relation, c’est-à-dire la création, c’est-à-dire l’inconnu. Écrire, ce serait croire en l’écriture et en ce monde, en la pensée, ce serait concevoir les conditions d’une écriture pour l’écriture et pour le monde.
C’est ce que fait Frank Smith dans son rapport à Gilles Deleuze. Croire en Gilles Deleuze plutôt que de le réciter ou de le « connaître », de le « reconnaître », non pas en faire un objet de connaissance mais l’aborder comme un objet de croyance, extraire de son œuvre d’autres possibles jusqu’alors inconnus : Deleuze et la poésie, par exemple. Ce qui revient aussi à produire du nouveau dans le monde, une hétérogénéité même minuscule, infime, une divergence par laquelle le monde n’est plus le même.

C’est aussi ce qu’il fait en répétant une pensée qui s’affirme et se définit par la formule « croire en ce monde » : réunir des énoncés de cette pensée qui vont dans le sens de cette croyance et de cette image du monde comme inachevé, ouvert, hétérogène ; construire avec ceux-ci un livre qui est tout entier affirmation de cette image sans bords du monde. Si écrire, c’est dire quelque chose, ici écrire est surtout faire quelque chose, est un acte : écrire pour le monde, non pas le représenter mais, par le langage, l’exposer comme une réalité hétérogène, plurielle, en devenir, ouverte à un dehors, à d’autres possibles infiniment nombreux – une réalité, donc, vivante. Il s’agirait, par l’écriture poétique, de rendre possible un rapport au monde, pour le monde, pour la vie du monde. Deleuze memories est un monument pour cette vie.
Frank Smith, Deleuze memories, éditions LansKine, mars 2025, 216 pages, 14€.