À l’approche du 20 janvier 2025 – date épouvantail s’il en est –, un mouvement semble s’être initié avec çà et là des voix qui s’élèvent pour suggérer qu’il est temps de quitter X et Facebook… au profit d’autres plateformes qui seraient plus accueillantes, voire vivables. Sur le modèle même de la pensée d’Elon Musk qui cherche à coloniser la planète Mars avant que la Terre ne soit plus habitable, de plus en plus d’utilisateurs des réseaux dits sociaux songeraient sérieusement à décamper. Tout en se demandant : « Est-ce pour autant une bonne idée ? »
Il est difficile de se défaire d’une mauvaise habitude. Pour ma part, je ne peux me départir d’une naïveté consternante qui me fait encore croire en la bonté naturelle de l’homme et la femme normalement constitué.e.s. Je ne peux m’empêcher de laisser parler ma nervosité exacerbée en la présence (heureusement rare) d’un facho avéré ou d’un con qui s’ignore (souvent le même). Et à ce jour, je n’ai toujours pas réussi à freiner ma consultation compulsive des divers réseaux sociaux sur lesquels je suis inscrit depuis plus de dix ans.
Depuis son rachat par Elon Musk et à la veille de l’entrée possible du milliardaire dans le gouvernement Trump, X/Twitter n’en finit plus de démontrer qu’il est un gigantesque cloaque ne servant rien d’autre que les intérêts de son propriétaire sous couvert de donner la parole à tous, y compris les plus affreux. Depuis peu, le réseau de Mark Zuckerberg est lui aussi sous le feu des critiques parce que le créateur du trombinoscope machiste pour boomers vient de faire des déclarations masculinistes tout aussi sujettes à caution.
Plus je passe de temps sur les réseaux plus je me rends compte que ceux-ci n’ont qu’un but : me retenir, me capter, me prendre le temps que je n’ai déjà pas pour lire des livres ou des BD, regarder des films ou des séries, sortir pour aller au cinéma, au théâtre, dîner avec des amis, boire des verres en terrasse, passer des moments en famille… Même gratuits – et surtout parce qu’ils sont gratuits – les réseaux sociaux n’ont qu’une ambition : bien plus que de nous vendre du temps de cerveau disponible, ils entendent annexer notre cerveau, s’accaparer notre disponibilité, nous prendre le plus de notre temps possible.
La question de quitter ou non les réseaux sociaux se (re)pose à moi aujourd’hui, après moult énervements face à l’avalanche de publicités non désirées, de publications sponsorisées à la pertinence douteuse, après quelques tentatives non suivies d’effet. Le dilemme d’être sur Facebook ou pas devient un peu plus cruel si je mesure ma capacité de résistance à l’aune des mots de Mark Zuckerberg sur ces fléaux que sont la diversité, l’inclusion, la lutte contre les fake news et la modération des propos haineux, diviseurs et excluants… ou tombant carrément sous le coup de la loi en France. Être ou ne pas être sur les réseaux sociaux ? Je n’en sais fichtre rien. Est-ce que ça va changer ma vie ? Qu’ai-je à y gagner ou à perdre ?
J’ai pris le temps d’y réfléchir posément. Soit le temps de la durée d’une vidéo virale montrant la prestation d’un gymnaste pétomane, tout en me demandant si le bruit incongru avait été ajouté grâce à l’intelligence artificielle. Je me suis retrouvé assailli de questions. Que risqué-je à déserter la toile ? Ne plus être « visible » ? Ne pas être prescripteur ? Ne plus savoir « ce qu’il se passe dans le monde réel » comme le proclamait l’ancien slogan de Twitter ? Ne plus pouvoir éclairer le plus grand nombre de mes réflexions misanthropes sur l’état du monde ou ne plus pouvoir égayer de mes saillies rigolotes le quotidien morne des membres du groupe des anciens du BTS Compta Gestion du lycée Jérôme Kerviel d’Arnac-La-Poste ?
Tout bien considéré, mes questions n’ont aucun sens : mon profil n’est accessible que pour celles et ceux que je connais « en vrai » ou font partie de mes amis de longue date sur la toile au gré de rencontres virtuelles sympathiques avec des gens qui n’avaient rien à me vendre ou un service à me demander. Je n’ai pas l’âme d’un influenceur fitness : déjà que je rechigne à me mettre torse nu sur la plage, je ne vais pas aller exhiber mes pectoraux auprès d’inconnu.e.s qui ne manqueront pas de commenter mon corps sculptural boosté à la Guinness et aux Chili Cheese. Pour ce qui est de m’informer, je parcours quotidiennement les gros titres des journaux auxquels je suis abonné sans avoir besoin de les « liker » ni de justifier que je n’ai pas lu l’article en entier pour apprécier l’information brute… Mon quotidien papier dans les mains, je peux choisir et lire les articles qui m’intéressent vraiment. Et je suis certain qu’aucun algorithme ne tiendra des statistiques de mes lectures et qu’aucun logiciel n’enregistrera le fait que j’ai passé plus de temps sur l’article « il avait une pièce de Lego coincée dans le nez depuis 26 ans » qu’à lire celui sur le bilan du gouvernement de Michel Barnier.
Quant à ma soi-disant « notoriété »… au moment de la fermeture de mon compte X, le nombre de mes followers était exactement celui de la densité de population du Vatican en basse saison. C’est vous dire.
Franchement, je ne sais pas… Je n’arrive pas à déterminer si ça me manquerait ou non. D’un côté, je me dis que je ne verrais plus des publicités contre les verrues plantaires parce que j’ai eu le malheur d’avoir mon téléphone à portée d’écoute en racontant cette anecdote (véridique) de guérisseuse castelroussine qui avait fait disparaître mes myrmécies en mosaïque à l’aide d’allumettes du commerce et d’incantations en patois berrichon. De l’autre, je pense que je me déconnecterais peu à peu des sujets importants qui agitent notre époque : le bouleversement climatique ; l’espérance de vie des insectes pollinisateurs et des humains riverains des exploitations agricoles nourries au glyphosate ; l’avenir de la démocratie en France et la compétence en mathématiques du président Macron depuis que le NFP est arrivé en tête des élections législatives anticipées de 2024 ayant conduit à la nomination d’un premier premier ministre issu d’un parti qui n’a eu que 39 députés, puis d’un deuxième, en la personne de François Bayrou, chef de file d’un parti qui en a obtenu 33 ; la perspective d’une guerre nucléaire si imminente que Roland Emmerich n’aura pas le temps d’en faire un film catastrophique.
Mais tandis que j’en suis à me demander si je dois quitter Facebook à la veille d’une potentielle servantécarlatisation de l’Amérique, je garde à l’esprit qu’à l’origine, personne ne force quiconque à s’inscrire sur un réseau social. C’est une démarche personnelle, individuelle et surtout volontaire.
Responsables et coupables
Derrière chaque adhésion, chaque inscription sur un réseau social – Facebook, X/Twitter, Instagram, TikTok… il y a invariablement des actes consentis. Dès lors qu’on vient sur ces réseaux, on accepte les conditions générales d’utilisation, on accepte le mode de fonctionnement, on s’accommode, on tolère, on se soumet, on autorise, on dit Amen, on opine…
Lorsque l’on renseigne ses nom, prénom, âge, qualité, profession… personne ne vous tord le bras à l’inverse du policier terrassant un individu suspecté d’avoir la mauvaise couleur de peau ; personne ne vous menace en vous enjoignant d’obéir à une injonction telle que « donne-moi une clope ou je te fume », ou « par application de l’article 49.3 de la constitution, j’engage la responsabilité du gouvernement sinon ça va être le chaos sur les marchés financiers ».
S’il n’y avait que la question sensible des données personnelles que l’on communique sciemment, on aurait éventuellement le droit de s’insurger… Dès qu’on s’enregistre VOLONTAIREMENT, on accepte DE SON PLEIN GRÉ les conditions d’utilisation ou de service où il est écrit – certes en tout petit – en toutes lettres que l’on « prend des engagements » et que l’on utilise ces services à nos « risques et périls ». Sur X, il est même explicitement précisé qu’on peut « être exposé à du contenu choquant ou préjudiciable publié par d’autres utilisateurs ».
L’honnêteté commande alors de reconnaître qu’on n’est pas pris en traître au moment de lire un tweet de Pascal Praud vantant le pluralisme des opinions sur CNews ou une vidéo de Jordan Bardella expliquant que Jean-Marie Le Pen n’était pas antisémite. Oui, je sais, aussi surprenant que ça paraisse, c’est choquant d’apprendre que le fondateur n’avait rien contre le peuple d’Israël quand il produisait des disques de chants Waffen SS. Mais on a été prévenu. De la même manière (et au risque de verser dans la contrepèterie facile en fin de phrase), quand on suit le compte de Valeurs Actuelles, celui du Figaro et en lisant ceux qui viennent commenter, on est averti d’une possible déconvenue.
Vous me direz (et vous n’aurez pas totalement tort) « pourquoi suivre des comptes ou lire des torchons d’extrême-droite ? ». Je vous répondrais bien que c’est à des fins de surveillance voire de résistance : pour ne pas laisser les fâcheux déverser leurs idées sans contestation. Sans opposition, il n’y aurait plus personne pour aller porter le clavier dans la plaie du fascisme rampant et tweetant. Si on délaisse les réseaux, on ne pourra plus combattre de l’intérieur et sur le même terrain les séides du masculinisme, du nationalisme 2 voire 3.0, les colporteurs de fausses nouvelles et d’images gonflées à l’IA, les armées de bots, les épandeurs de contre-vérités et les propagateurs de haine(s). À partir du moment où ceux qui paient pour avoir un compte « certifié » ou « premium » sont favorisés par les algorithmes, vouloir gagner la guerre (ou à la rigueur quelques batailles pour satisfaire son ego) contre les réseaux sociaux est un vœu pieux. Comment peut-on imaginer gagner à un jeu dont les règles nous échappent ?
Quand Elon Musk a racheté Twitter pour en faire son jouet de propagande virilo-jusqu’au-boutiste, on aurait quand même pu prévoir qu’il avait un agenda bien à lui. Dont celui de soutenir tout ce qui ressemble de près ou de loin à un suprémaciste blanc ou un futur président au QI de tapis de douche. Quand en 2022, Facebook a retiré de sa page d’accueil son slogan « c’est gratuit et ça le restera toujours », on aurait quand même pu se douter que certaines choses allaient changer sur un réseau qui proposait déjà de rares îlots de liberté au milieu de l’océan des clauses opaques et des fonctionnalités complexes faisant vite renoncer à lire l’intégralité des CGU et à notre libre arbitre.
Le face à face entre le pot de terre lambda et le pot de fer muskien ou zuckerbergeois est inégal. Souvenons de la morale de la fable :
Ne nous associons qu’avec nos égaux ;
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d’un de ces Pots.