Le 22 novembre dernier, la librairie EXC recevait Jean-Philippe Cazier et Frank Smith pour une soirée animée par Rodolphe Perez et consacrée à leur écriture commune.
Ont été évoqués Vingt-quatre états du corps par seconde (LansKine, 2018), C’est ce que l’on désire, coécrit avec Claude Favre (LansKine 2024). Frank Smith et Jean-Philippe Cazier ont lu un extrait d’un texte inédit, Texte en moins. A également été projeté un court-métrage de Frank Smith, Le Film de Montricher.

Dans C’est ce que l’on désire, on pourrait considérer un double mouvement qui instaure une tension. La quatrième de couverture présente le recueil ainsi : « Livre écrit à trois, qui ne réduit pas ce livre à un. Écritures juxtaposées, mélangées, tissées ensemble : livre constitué de fragments qui s’agencent, se répondent, se font écho, se reprennent, divergent. » Il s’agit donc d’un livre écrit à trois sans les réduire en un et construit parallèlement sur un processus de neutralisation de l’auteur puisqu’on ne sait jamais qui écrit ceci ou cela. Comment avez-vous pensé cette tension qui à la fois vous invisibilise et mélange des singularités ?
Jean-Philippe Cazier : C’est ce que l’on désire résulte d’une proposition de Claude Favre. Frank et moi avions écrit Vingt-quatre états du corps par seconde et c’est en lisant ce livre que Claude a eu le désir qu’on essaie d’écrire tous les trois. La difficulté, c’était effectivement de faire un livre écrit à trois mais qui ne soit pas simplement une juxtaposition de l’écriture des trois auteurs. On ne voulait pas faire un recueil qui accumule trois écritures mais on désirait construire un mouvement rythmique, thématique, etc., qui permettrait de fondre les trois écritures en un geste ou un acte qui est aussi celui d’une anonymisation.
Frank Smith : Il y a un fond commun entre Claude, Jean-Philippe et moi. Disons qu’il y a des orientations, peut-être sur le plan politique aussi, et des prises de position quant à la manière de manier la langue. À partir de ce fond commun on fait une expérience, avec Jean-Philippe et puis avec Claude, qui embrasse les mêmes prérogatives, c’est-à-dire que ce fond commun, pour partir précisément des outils qu’on manie quand on écrit, c’est une mise en sourdine, par exemple, de la métaphore, une mise en sourdine du Je, même si on ne peut pas se déprendre de ce Je, mais quand même c’est ça qui prévaut. Il y a aussi une stimulation de l’écriture qui vise à se perdre. À ce titre, ce qui est assez incroyable, c’est que personnellement je me reconnais dans cet acte mais je ne sais plus où je suis, j’ignore où sont mes textes.
Jean-Philippe Cazier : La dissémination ou la disparition de l’auteur n’est pas un but en soi, il ne s’agit pas de dire on va faire disparaître l’auteur, mais c’est plutôt la conséquence de partis pris concernant, certes, nos écritures respectives mais aussi le fait d’écrire à plusieurs. Pourquoi écrire à plusieurs, qu’est-ce que cela dit de l’écriture, de ce qu’elle pourrait être ? Ce sont les questions qui nous ont retenus, et la conséquence, telle qu’elle nous est apparue en tout cas, est une sorte d’anonymat quant à qui a écrit quoi.
Frank Smith : Ce qui nous intéresse surtout, ce n’est pas le résultat mais d’abord tout le processus, la machine plurielle qui se construit et qui est en route.
Et comment le texte d’à côté peut affecter l’autre. Vous l’évoquez sous l’idée d’une « érosion » : « Texte à venir ou devenir-texte / Plutôt que faire texte faire amas / De matériaux par érosion ». On perçoit le travail d’érosion progressif tout au long du recueil. Puisque c’est également un exercice de lecture pour vous. Une érosion dans l’écriture qui co-construit progressivement le texte lui-même.

Jean-Philippe Cazier : C’est vrai. C’était déjà le cas pour Vingt-quatre états du corps par seconde, et ça a été encore plus vrai pour celui-ci. L’écriture de ces textes repose sur un gros travail d’effacement, de suppression. Une érosion et une perte volontaire de tout un ensemble, toute une masse de texte qu’on avait pu écrire à partir de matériaux envoyés par chacun d’entre nous, pour arriver à un ensemble qui produit un mouvement : si l’écriture est plurielle, le mouvement d’ensemble doit être un, sinon on aboutit simplement à une juxtaposition. On a travaillé un agencement et il a fallu beaucoup retirer des phrases, des mots, supprimer des partis pris que nous avions proposés mais qui ne s’agençaient pas, ça ne fonctionnait pas. Alors oui, c’est vraiment une écriture qui fonctionne à partir d’une érosion, d’un geste répété d’effacement, de soustraction.
Je crois que ce geste-là ne correspond pas au même dispositif pour les deux livres. C’est ce que l’on désire est vraiment un livre de la perte et de l’érosion. À l’inverse, Vingt-quatre états du corps par seconde est un livre de l’accumulation, de la saturation, en plus d’une unité thématique et historique plus forte. Avec C’est ce que l’on désire on a le sentiment d’un livre infini, qui pourrait n’être jamais terminé. Vous écrivez ceci : « Parce qu’aucun mot n’est jamais terminé / Parce qu’aucune phrase n’est jamais / Terminée parce qu’aucune phrase n’existe / Et qu’aucun aucun mot n’existe ». La tension se trouve aussi dans la négation du poème lui-même et dans le fait qu’il s’effondre, ou s’érode.
Jean-Philippe Cazier : Exactement. Je crois que c’est une disposition de morceaux, un agencement pluriel, et non un texte qui se suit. C’est également un texte avec beaucoup de blancs, du blanc partout. Ces fragments et ce blanc font signe vers autre chose qui ne serait pas une espèce d’ensemble plus complet mais autre chose qui englobe ou entoure ou infiltre ou supporte ce qui est écrit, un dehors, ce qui est écrit étant une espèce de masse, un morceau émergé qui apparaît quand le reste demeure non dit ou non écrit.
La construction de Vingt-quatre états du corps par seconde est assez différente de C’est ce que l’on désire, et la structure du livre est embrassée par des références très précises qui ouvrent et ferment le recueil, avec la mention liminaire de deux personnes tuées pour leur orientation sexuelle et s’achève par la liste des personnes tuées en Floride, en boîte de nuit, la nuit du 12 juin 2016.
Jean-Philippe Cazier : Si ces noms apparaissent, c’est parce que le meurtre de masse à Orlando a eu lieu pendant que nous écrivions. On a intégré la réalité de ces corps assassinés et assassinés parce que gays ou transgenres. Les deux personnes à qui ce livre est dédié ont également été assassinées, l’une parce que transgenre, l’autre parce que gay, en Turquie, par la police, en 2016. On a voulu dédier ce livre à ces gens que l’on ne connaît pas personnellement, pour rendre hommage à ces personnes, à leur trajectoire, et aussi à leur parcours politique, notamment Hande Kader, qui était une militante turque transgenre, qui avait un engagement politique certain. Elle avait manifestement un corps tellement insupportable pour les flics turcs qu’ils l’ont massacrée. Ce nom renvoie aussi à ce qu’il peut advenir, politiquement, socialement, d’un certain type de corps qui sont évoqués dans le livre, et qui dans le livre sont accueillis. Le livre est aussi une sorte de tombeau pour ces personnes, un monument pour elles. Il y a le nom d’Hande Kader et celui de Muhammed Wisam Sankari, et il y a la liste de tous les noms des personnes assassinées lors de l’attentat qui a eu lieu en 2016 à Orlando, en Floride. Ces noms sont appelés par ces deux vers : « à la surface du monde et dans les yeux de ceux qui sont tombés / le visage du monde la tombe et eux les yeux fermés ».

Tu parles de corps insupportables, et c’est peut-être l’une des clés de voûte de cette écriture. C’est un texte de la saturation, de la rapidité, de la saccade, et s’accumulent des corps, justement. Et l’amoncellement de la mort est insupportable. Vous répondez à la violence qui nie un corps qui serait insupportable par une saturation de cette violence-là dans l’écriture.
Jean-Philippe Cazier : Ces corps deviennent un peuple en quelque sorte, qui vit dans ce livre, et qui est accueilli, un livre où ces corps sont bienvenus. Il y a cette dimension politique du livre.
Frank Smith : Sur le plan de l’écriture, on cherche aussi une sorte de sortie de soi, de sortie du sillon. J’aime assez le concept de translation, qui est une figure de géométrie en mathématique, elle permet un glissement qui préserve toutes les données de départ par transformation mais sans déformation. Cette écriture à laquelle on arrive nous permet de se déprendre de soi. Deleuze dit que la littérature ne commence que lorsque naît en nous le dessaisissement du pouvoir de dire Je. Alors, quand on est tout seul dans cette espèce de perspective, on rue un peu dans les brancards. À deux, c’est un autre exercice qui tente d’atteindre à une énième personne. Tenter de se détacher de soi et vouloir se laisser faire, comme dans un radeau où l’on rame, et ramer ensemble, c’est partager. J’ai fait un livre sur Bartelby qui est un peu la figure d’une personne non personnelle et ça m’aura beaucoup appris, cette silhouette sans corps qui ne se nourrit que de gâteau au gingembre. Melville, quand on creuse, et c’est peut-être ce qui a amené Deleuze et Guattari à cette idée de dé-territorialisation, est un auteur du outlandish. Autrement dit : sortir de son territoire, de son terrier. Notre travail de l’écriture nous sort de notre meute, ce qui donne quelque chose de bizarre. Outlandish, c’est proche de outland, donc du mystérieux. Ce qui est commun ce n’est pas tant le résultat que le processus : on gagne en force et en surprise, dans une stimulation très féconde.
Jean-Philippe Cazier : S’efforcer de ne plus être un auteur – ce qui n’est peut-être pas complètement possible, puisqu’il y a toujours des choix que j’opère, des partis pris conscients ou non, des thèmes sélectionnés, des agencements dont je peux décider, etc. –, ce n’est pas seulement écrire à deux, c’est aussi ne pas savoir où l’on va arriver. Puisqu’on écrit ensemble, le livre s’écrit sans plan préalable : le travail de l’autre réagit sans cesse sur le sien et inversement. Rien n’est verrouillé et le livre avance, pas tout seul mais il se développe dans des directions imprévues. Ce qui veut dire aussi que la durée dans laquelle est pris le travail de l’écriture est la matière de l’écriture puisque celle-ci est indissociable de la durée par laquelle s’opèrent l’avancée de l’écriture, ses réorientations, ses reprises, ses changements de perspective, etc. Je constate également, qu’étrangement, ces deux livres se sont arrêtés d’eux-mêmes. On était arrivé à quelque chose que je n’arrivais pas à cerner de manière intellectuelle, et le livre s’est arrêté de lui-même, sans que ce soit une décision.
Sur la volonté de ne pas être un auteur, je voudrais ajouter quelque chose. Il ne s’agit pas simplement de s’y refuser, mais de déconstruire cela pour autre chose. Si on travaille ensemble, ce n’est pas non plus un hasard mais aussi en fonction de quelque chose qui nous intéresse conjointement, à savoir une écriture impersonnelle, une écriture, qui peut passer par le « On », une écriture qui s’efforce de se déprendre de certains présupposés qui sont souvent ceux des livres, notamment l’écriture comme expression d’une intériorité personnelle, mais qui posent aussi beaucoup de problèmes pas simplement esthétiques mais aussi politiques et éthiques. Si je parle en mon nom et si je répands sur des pages mon point de vue qu’est-ce que je fais de ce dont je parle et de ceux-là dont je parle, des individus, des groupes, des personnes dont je parle ? Je les réduis à un objet dont je vais parler, sur lesquels je vais projeter mes idées, mes sentiments, mes sensations. Je vais dire que je suis triste de la mort d’un tel, ou de ceci ou de cela. Mais, en attendant, ce dont je parle est réduit à un objet dont l’écriture parle en l’absence de la personne dont on parle. Est-ce que ça, c’est éthiquement acceptable ? On ne croit pas. Si on présuppose qu’être au monde c’est être avec, c’est être nécessairement en relation, alors l’acte d’écrire implique nécessairement un certain type de relation aux autres, soit, par exemple, d’exclusion ou d’inclusion, d’accueil ou d’écrasement. Écrire, c’est construire un type de relation aux autres, et en être responsable non pas devant un tribunal mais devant les autres.
Dans les livres que l’on écrit – soit ceux écrits ensemble, soit que chacun écrit, si l’on peut dire, « seul » –, on s’efforce de penser les conditions d’une écriture avec plutôt que sur, une écriture pour, et qui laisse la place à d’autres que nous. Pour moi, ça peut par exemple être Frank, et pour nous deux ça peut être Rémi Fraisse, des ouvriers, des corps qu’on essaie de mettre dans le texte plutôt que d’en parler. Comme s’ils étaient aussi, en un certain sens, auteurs et autrices de ce texte.

Parler d’un désir d’abandonner la place de l’auteur n’est pas seulement la conséquence d’abandonner le Je, ou de nos lectures, puisqu’on a été formés, intellectuellement construits, comme beaucoup de gens, par la lecture de Blanchot, de Barthes, d’un ensemble de théoriciens et théoriciennes, comme Julia Kristeva, qui ont mis en avant cette idée d’un effacement de l’auteur. Une fois qu’on a compris tout ça, il ne s’agit pas simplement de le reproduire, de l’appliquer comme un travail pratique qui obéirait à une théorie, mais de faire participer ce projet à un autre projet qui est celui d’une écriture plurielle, une écriture impersonnelle qui n’est pas réductible à l’idée d’une écriture sans auteur mais qui correspond plutôt à celle d’une écriture plurielle, de la multiplicité, ouverte, comme on en trouve aussi une pratique chez Liliane Giraudon ou, d’une autre façon, chez Hélène Cixous. Ces questions nous intéressent dans ce qu’on écrit personnellement mais nous portent aussi concrètement dans l’écriture en commun.
Ce qui dit deux choses distinctes bien que complémentaires. LE geste d’impersonnalisation qui passe par la déprise, prélude à la neutralisation chez Barthes, et le geste d’affectation de l’écriture pour qu’à la déprise succède une dés-emprise. Vous parlez de l’important concept de mésécrire et proposez cette approche dans le livre : « donner un cri au mots / donner un cri aux phrases / écrire pour fracturer l’ordre du discours briser l’ordre du monde / écrire pour dégonder le langage la mort des mots d’ordre / dire d’une dimension si possible si possible collective / écrire pour une parole modes de vie et d’existences autres / porte-voix d’écriture dénouer la ressource-langue / faire pivoter les mots les phrases suffisent à faire naître un monde / remplacer les mots par les mots l’écriture par l’écriture / écrire pour questionner à la jonction des signes qui viennent / à l’épreuve de ce qui est écrire / à l’épreuve de ce qui n’est pas écrire / rien n’est jamais présent écrire pour m’atteindre et mésécrire ».
Jean-Philippe Cazier : C’est ce que l’on désire exprime aussi ça, une sorte de discours sur la possibilité du geste lui-même. Ce livre serait aussi, peut-être, une sorte de poétique. On parle sans cesse de ce que serait la poésie, ce que pourrait être la poésie. Et derrière le caractère discontinu des fragments, de manière récurrente revient cette question et des positions sur ce que serait écrire, les conditions de l’écriture, une éthique de l’écriture.
Qu’on retrouve en effet dans cette belle phrase : « Poésie trait d’union entre quoi et / Quoi ? », qui résume aussi d’une autre manière votre approche : où remettre du lien, comment en visibiliser d’autres ? Et ce travail d’union, on le retrouve aussi dans le débordement du livre lui-même, notamment avec un film que tu as réalisé Frank, qui associe des extraits du poème, de Vingt-quatre états du corps par seconde.
Frank Smith : Il s’agit d’un court-métrage, Le Film de Montricher, que j’ai réalisé lorsque j’étais en résidence à la fondation Michalski, en 2019. Le livre venait de sortir et une tradition veut que les résidents laissent quelque chose en partant. Alors, j’ai pensé laisser un film dont la bande son est un extrait de Vingt-quatre états du corps par seconde. J’y ai mélangé des images suisses et comme dans le texte il est question de déserts, j’ai intégré des images prises au Maroc à la frontière algérienne, et d’autres aussi de Los Angeles.
La bande son y reproduit la saturation de l’écriture et la dispersion de la voix.
Frank Smith : Oui, la voix est enfouie dans le son et surgit par moments. Elle surgit notamment à la fin quand un rayonnement solaire intervient.

Jean-Philippe Cazier : À sa façon, le film reproduit ce processus d’écriture. Le texte évoque une espèce de mouvement matériel du monde avec des sortes de naissance et de morts, des choses, des éléments qui sont mis en avant, comme le sable et la cendre. Tout est mélangé et recouvert par des bruits du monde, ici l’eau, là les hélicoptères, les graviers, etc. Les images sont à leur façon discontinues et présentent comme des flashs, des visions du monde : un champ de tournesol, une rivière, un bâtiment la nuit, etc., pour former un ensemble dont tous les éléments sont traités de manière égalitaire. Tout va avec le reste, sans hiérarchie, dans le trait d’union qui relie sans assimiler, et qui relie aussi des choses sans rapport, le lien demeurant ouvert à l’inconnu, à l’imprévisible.
Frank Smith : Je voudrais pouvoir résumer notre processus de travail de la manière suivante. Cesser de s’affirmer comme un moi pour plutôt se vivre comme un flux, un ensemble de flux en relation avec d’autres flux, hors de soi et en soi, en un vouloir-vivre de lutte et de combat et de guérillas — le contraire de la guerre, donc, la guerre étant l’anéantissement général, ce qui exige la participation du moi alors que le combat, lui, rejette la guerre. Nous, on part de quand on a cessé d’être un moi et un Je. On tente de conquérir cette part fluente, vibrante, gluante, luttante, pour devenir autre chose qu’un auteur. Il faut détruire le moi. Le style devient non-style. Si bien que la langue, elle, laisse s’échapper une « étrangère inconnue ». Chacun dépasse. Chacun de nos temps nous dépasse, et c’est coexister avec les autres et par les autres, et c’est se continuer dans les autres avec les corps des autres. C’est de l’ordre d’une stimulation et d’une excitation. Comme des nerfs en boule, une boule nerveuse. Ce serait une poétique contre-sciatique !
Jean-Philippe Cazier, Claude Favre, Frank Smith, C’est ce que l’on désire, LansKine, 2024, 144 pages, 12€.
Jean-Philippe Cazier, Frank Smith, Vingt-quatre états du corps par seconde, LansKine, 2018, 72 pages, 14€.
Frank Smith, Le Film de Montricher, à voir ici.