Jean-Philippe Cazier, Claude Favre, Frank Smith : Ce rêve du poème en commun (C’est ce que l’on désire)

"Fatamorgana", Jean Tinguely, 1985 © Musée Tinguely

Comment écrit-on à trois ? Peut-on penser l’écriture d’un livre où se perdraient, dans l’entremêlement de l’écriture, les voix des poètes qui s’y déploient ?

Si le livre ne cherche pas sa théorie, il travaille la plasticité du poème à partir d’un art délicat de la composition, et est un livre du désir de l’écriture. C’est ce que l’on désire, paru aux éditions Lanskine, réunit Jean-Philippe Cazier, Claude Favre et Frank Smith autour d’un travail d’écriture à trois.

Il faut d’emblée dire qu’il n’est pas question de chercher la source, de remonter le fil, et d’attribuer une page à l’un ou l’une, quand bien même on aurait le loisir d’être intime des écritures individuelles. L’un des enjeux du livre est précisément de nous emporter dans les voix sans volonté de chercher laquelle nous porte et laquelle surgit ensuite. Il ne s’agirait pas de distinguer dans la polyphonie, qui est l’œuvre de la poésie même, un nom, mais plutôt de cheminer avec eux dans la lecture, emportés par l’accumulation des fragments. Et ces derniers se répondent si bien que la question auctoriale en est évacuée, n’intéressant guère le lecteur et la lectrice. Dire cela, ce n’est pas laisser croire à un joyeux bordel sans fond mais plutôt déguster dans l’avènement progressif du poème la recherche même de l’écriture qui se refuse à sa propre théorie, qui certes affleure au commentaire de l’expérience mais pour mieux témoigner de sa dimension empirique.

On assiste aussi à la sidération de l’écriture en commun et à l’élan du verbe. En effet, il suffirait de naviguer dans l’addition successive de fragments, phrases, vers et autres paragraphes pour être emporté dans la lecture du désir d’écriture et du désir d’écriture en commun. Ainsi : « chaque mot est temporaire chaque / Phrase est un écoulement ». Et si chaque mot est temporaire, c’est « Parce qu’aucun mot n’est jamais terminé / Parce qu’aucune phrase n’est jamais / Terminée parce qu’aucune phrase n’existe / Et qu’aucun mot n’existe ». Il faudrait alors le poème continué ou infini, « [que] les textes soient du feu c’est ce que / L’on désire dans le langage poétique / Des corps, qui ne soient pas asservis », qui dansent dans les mots et les voix.

« Arriver à des questions on ne peut / Qu’échouer circuler dans les questions / Dériver dans la question toujours inachevée // Des phrases incomplètes des mots des appels / Toujours sans réponses sinon très confuses / Arriver à des questions défaire / Effacer toute trace s’efface / Dans le désert composer un langage / Détruit // […] // Commencer par recommencer pas le / Même langage plusieurs commencements / Sans fin un texte les frontières / Effacerait ». Et rassembler tous les points de l’écriture, vers les directions en commun du poème lui-même, comme horizon babélique possible.

Le texte alors : livre possible et ces phrases en commun, sans définition de respiration, un souffle des voix qui s’accumulent dans le désert du sens, sans pour autant chercher l’incompréhension abstraite, mais pour explorer la possibilité d’une co-présence des écritures et des voix : « Compose un texte en fragments de paroles / Suite de signes assemblés dans les marges / Du livre en prose écrit des paroles / Un langage il y a le texte ». Que serait la poésie alors, sinon peut-être un « trait d’union entre quoi et / Quoi ». Et c’est peut-être entre les voix qui s’additionnent et se multiplient pour faire monde, sans aucun intérêt pour le « pictogramme de l’incohérence », car après tout, ce qu’écrit le livre c’est aussi le « Texte à venir ou devenir-texte / Plutôt que faire texte faire amas / De matériaux par érosion ». Un amas ici comme autant de matériaux possibles, soumis à l’érosion de la lecture, où l’autorité de l’écriture est destituée, non pour rejouer le débat dépassé de la mort de l’auteur – nous aurons depuis longtemps dépassé cette histoire autrement – mais pour qu’il soit travaillé dans la pierre du vers voisin, dans la langue même de l’autre.

Ce serait alors peut-être la possibilité d’une « poésie qui serait créer / De la poésie et ce qu’il y a / Avant la poésie autour et / Au-delà de la poésie ». Autrement dit : « Une poésie et ses failles ses / Déchirures et tous les morceaux phonétiques / Qu’elle associe et ses variations / Une opération pour quelque chose / Pas visible pas caché insoupçonné / Imprévu ». Et dans cet imprévu, le sursaut vivant.

C’est ce que l’on désire serait cette saccade diapositive des textes et des images surgissantes : « Dans la chair des choses une sorte de / Rhapsodie une musique autour de / Chaque phrase toutes ces flammes et ces / Cris et ces guerres // Des incendies du corps, des animaux / Du corps, des verbes du corps, des verbes / En lambeaux sont la réalité de chaque phrase ». Une musique, donc, où s’accumule l’arrière-voix, le bruit du monde, et le corps absent des poètes. Et dans cette absence, demeure un imaginaire possible et la tentative toujours à la portée : il y aurait « Ici une page écrite qui / Serait l’océan, et des verbes sur / La page, des corps, un texte sur la / Page blanche ».

Et puis l’agitation du vivant même qui agiterait le brasier : « La joie du feu la fureur du feu le / Désordre et le trouble l’incohérence / Clarté de l’incohérence l’obscurité ». Non pas qu’il faille jouir dans la possibilité romantique d’une écriture incompréhensible, mais plutôt se situer du côté de l’invisible, du côté de la parole cachée pour laisser émerger des tentatives, des hypothèses du verbe, et dans ces creux, au cœur des pages : « Quelques mots plutôt que le silence / Le silence phrasé en un assemblage / De mots la masse des paroles de / Toutes les langues » – toutes ces langues qui seraient celles qui construisent l’hypothèse d’un texte sans nom où arriment les voix possibles qui œuvrent à la langue à venir du poème en commun : « C’est ce que l’on dit on dit une / Poésie décousue désordonnée / Comme un incendie un amas de prose / Et de nuit ».

C’est peut-être dans ce rêve du poème en commun, dans la langue possible de l’autre, soustraite à la définition, que demeure l’hospitalité renouvelée du poème. Et c’est cela, sans doute, que l’on désire.

Jean-Philippe Cazier, Claude Favre, Frank Smith, C’est ce que l’on désire, éditions LansKine, 2024, 144 pages, 12€. 

Le vendredi 22 novembre à 19h, Frank Smith et Jean-Philippe Cazier seront à la librairie EXC (75003) pour une rencontre animée par Rodolphe Perez autour de leur expérience d’une écriture commune. Seront lus des extraits de C’est ce que l’on désire, de Vingt-quatre états du corps par seconde (LansKine, 2018), ainsi que d’un texte inédit, Texte en moins