Une fille dans un vieux manteau vert sur un quai de gare (Beckett à Asnières-sur-Seine)

Le Théâtre du Voyageur se situe à Asnières-sur-Seine, dans la gare même d’Asnières-sur-Seine, sur le quai D. On prend le train à la gare Saint-Lazare, et cinq minutes plus tard environ (si on tombe sur un « direct ») on arrive à destination. Depuis ce quai D, il suffit alors de longer un long bâtiment, un entrepôt SNCF au bout duquel a été aménagé le théâtre.

Ce Théâtre du Voyageur porte très bien son nom, d’autant plus que les voyages qu’il propose sont souvent dépaysants depuis que Chantal Melior fait vivre ce lieu avec sa compagnie. On se souvient de Nomades en 2007, des nombreux Shakespeare qui ont été montés (le dernier en date, La Tempête, ce printemps 2024), ou de l’adaptation de Moby Dick en cinq épisodes (2017-19). Cette automne, Beckett est à l’affiche, avec La dernière bande suivie de Comédie, dans une mise en scène de François Louis très convaincante comme la performance remarquable des acteurs, Mathieu Mottet, Ariane Lacquement et Marie Pauly. La répétition est un des principes qui meut ces deux pièces : la « promenade en barque » que Krapp réécoute dans La dernière bande ; le même texte dans Comédie que H, F1, F2 récitent à nouveau, da capo, et plus impatiemment. Il arrive qu’au théâtre on songe à Louis Jouvet et à ce qu’il disait de l’acteur dans Le Comédien désincarné : celui-ci se démène, cabotine plus ou moins dans une scénographie qui lui vole la vedette et sans voir son propre personnage qui le regarde, qui attend à côté de lui ou dans un coin de la scène à l’ombre des projecteurs qu’il se désincarne pour qu’il puisse s’incarner.

Mathieu Mottet en Krapp dans La dernière bande © Bernard Quérard

Ici, Krapp n’a pas eu à attendre trop longtemps. Après quelques hésitations, il a compris que Mathieu Mottey allait jouer le jeu, qu’il allait le laisser être Krapp, ce personnage qui dialogue seul avec un magnétophone, qui se délecte du mot « bobine » et qui essaie d’enregistrer une dernière bande, sa dernière bande. Par moments, on a l’impression que la « fille dans un vieux manteau vert sur un quai de gare » qu’il évoque avec une indicible mélancolie se mêle au roulement des trains ou la voix lointaine des hauts parleurs qui résonnent à travers les murs du théâtre.

Après un bref entracte, les trois jarres que nous voyons apparaître dans la pénombre semblent être réellement les trois jarres de Comédie, les trois têtes-jarres telles qu’on se les imagine et qui enferment les trois protagonistes. Si Peggy Sinclair, une cousine allemande que Beckett a aimée dans sa jeunesse, hante la mémoire cryptée de Krapp dans La dernière bande, les deux femmes (F1 et F2) qui encadrent l’homme (H) dans Comédie ne sont pas étrangères au fait que Beckett vivait dans ces années-là (le début des années 1960) des tensions conjugales (tout en demeurant très attachée à sa femme, Suzanne Deschevaux-Dumesnil, il a entretenu une relation durable avec une autre femme, Barbara Bray). Mais plus qu’un « vaudeville », nous assistons à une véritable expérimentation théâtrale comme dans les pièces radiophoniques ou pour la télévision, ou encore dans les « dramaticules » qui ne sont pas suffisamment jouées (Pas, Solo, Berceuse, Impromptu d’Ohio, Catastrophe, Quoi où…). « Mon œuvre est une affaire de sons fondamentaux », répétait Beckett. Dans Comédie, le texte est une partition et les acteurs des instruments de musique jouant un trio (pour violon, alto et violoncelle ?) en suivant la baguette orchestrale du projecteur qui, entre lumière et obscurité, passe d’une bouche à l’autre. Quelque chose se perd dans une indistinction verbale. Une espèce de manichéisme, le même que dans La dernière bande qui sépare le « grain de la balle ». Nous ne savons plus où nous sommes. Peut-être au Purgatoire? Dans le Purgatoire de Dante ?

Les 3 jarres Marie Pauly, Mathieu Mottet, Ariane Lacquement dans Comédie
© Bernard Quérard

Pierre Louis, en mettant en scène Beckett s’est sans doute souvenu qu’il avait interprété le rôle de Belacqua dans Passacaille, un spectacle de Patrick Melior qui tournait dans de vertigineuses correspondances autour de la Comédie (elle divine), Belacqua étant le « négligent » que Dante rencontre au chant IV du Purgatoire et qui va devenir une créature beckettienne, notamment dans Bande et sarabande, un des tout premiers livres, quand Krapp, qui rejoue sa « dernière bande », était encore un « petit crétin ». En anglais, le titre est More Prick than Kicks, comme on dit de quelqu’un qu’il n’a pas de couilles (kicks), qu’il bande (pricks) plus qu’il ne danse (sarabande)… Avec Beckett, il ne faut jamais oublier que le pire rime toujours avec le rire.

Théâtre du Voyageur

Deux pièces en un acte de Samuel Beckett :
La dernière bande avec Mathieu Mottet, dans le rôle de Krapp et Comédie, avec Ariane Lacquement, Marie Pauly et Mathieu Mottet

Création du Théâtre du Voyageur / mise en scène François Louis
Lumières Michel Chauvot / décors Marine Porque
Du 7 au 24 novembre 2024, jeudi et vendredi à 20 h 30, samedi à 19 h, dimanche à 17 h.

Théâtre du Voyageur / gare SNCF / quai D / 92600 Asnières-sur-Seine
Réservation : http://www.theatre-du-voyageur.com