Oblige-toi à tournoyer. C’est dans le sillage de ces mots extraits d’un poème de René Char que John Jefferson Selve, fondateur et directeur de la revue Possession Immédiate, introduit la dernière livraison d’un objet littéraire et artistique inouï.
Ce 12ème volume sera même concrètement l’ultime puisque l’auteur du roman Meta Carpenter en 2022 met un terme à l’aventure de Possession Immédiate, arrivant à la douxième heure ou au dernier apôtre, avant, dit-il dans son édito « L’annonce d’autres formes. Défaillantes. De plus en plus souterraines. » Il faut ainsi un tournoiement dansé final, impératif donc comme la parole de Char qui donne son titre au numéro : « L’injonction possède une souplesse heureuse à l’heure des assignations plombées de tous côtés. Elle est même une bénédiction. L’ombre sereine, un peu étrange, d’une attention à l’autre, hors nos propres contentements, si pathologiques aujourd’hui. »
Poésie et musique sont au centre de ces 224 pages lumineuses où quatorze photographes et trente-quatre auteurs se croisent. On s’attarde sur une courte divagation à propos de l’eau signée Jean-Jacques Schuhl, sur le tout premier poème – forme libre – de Yannick Haenel intitulé « Je vais parcourir des lumières » ou sur la réflexion philosophique pointue de Cédric Lagandré décrivant la musique comme « Le plaisir à l’état pur » : « De tous les plaisirs possibles la musique en propose un bien étrange : comme c’est un art du temps, on n’a jamais devant soi toute entière la chose dont on jouit. Au contraire, la musique n’est musicale que par la promesse qu’elle délivre à chaque instant de la note suivante, de l’accord suivant, du mouvement suivant – par la soif qu’elle suscite, et qui à chaque instant semble comme sur le point seulement de s’épancher. »

On tombe alors sur les sublimes photographies toutes en diffractions neigeuses d’Antonin Tricard puis voici Fanny Wallendorf, offrant un texte foudroyant décrivant l’alentour de la disparition d’un être aimé. « Été noir, vortex d’or » petit morceau de poésie-roman est à la fois haletant et lyrique. Ses phrases tiennent droit dans l’air. Celle-ci par exemple : « Je vais rentrer à la maison ou tu continueras à être mort. » En miroir, plusieurs pages plus loin, toujours sous le titre « Été noir, vortex d’or », des photos de fleurs rouges, d’une rose, et d’arbres en floraison blanche, signées Safouane Ben Slama. Boris Bergmann propose avec « Mausolée pour Hans Magnus Enzensberger » une interview fictive du poète allemand né en 1929 et disparu en 2022. C’est que Possession Immédiate est une revue pleine de références, et qu’elle ne se pose pas de limites, ouvrant aussi le passage à de nouvelles têtes littéraires.
Exemple, Thibault Capéran et son vif texte « Un clou, une ruche, un ange » qui en à peine plus d’une page institue une histoire développée autour d’un parieur à Tokyo, d’Alain Joubert et d’une coïncidence digne des grands transparents d’André Breton. Enfin Lolita Pille, de plus en plus classique elle (et c’est bien sûr un compliment) qui écrit sur Thomas Mann, dans un style aiguisé par Héraclite. Elle résume – je crois – l’esprit de Possession Immédiate que l’on souhaite renaissant bientôt ailleurs, c’est à dire partout. « La littérature est à mes yeux la première de ces amitiés et de ces aventures, et elle restera sacrée tant qu’elle rendra possible la communication clandestine, la rencontre furtive – à travers les classes, les temps, les genres; les régimes politiques ; les petites et les grandes villes – de nos irréductibles daïmônes. »
Revue Possession Immédiate volume XII. 20€, mars 2024.
