Marguerite Duras (DR)

Sur France 2 était diffusé ce printemps – et cela ne manquera pas de l’être ces jours-ci au programme des rediffusions au rythme du désœuvrement de l’été – un mini et ridicule reportage signé Loïc Prigent (« La Brigade du Stup’ » dans Stupéfiant !, mars 2017) sur Marguerite Duras qui utilisait tous les poncifs réactionnaires sur cet auteur majeur du XXe siècle. On se demande comment ce genre de chose peut encore exister et faire rire, c’est sans doute parce que Duras est une femme. Ce genre de chose qui passe à la télé pour distraire, est une information de l’à peu près dont s’inquiétait déjà Duras. Parmi les bêtises divulguées, il y en a une que tout spectateur peut vérifier : oui, il existe bien une Pléiade Duras depuis 2014, cher Loïc Prigent, c’est un excellent travail mené par de grands durassiens comme Bernard Alazet, Sylvie Loignon, Florence de Chalonge, Marie-Hélène Boblet. Il ne s’agit pourtant pas de cinq tomes mais de quatre. Vous avez mal compté, le cinquième est le célèbre « album » qu’accompagne toute Pléiade, un magnifique album dont s’est occupée l’indépassable Christiane Blot-Labarrère. On se disait avec Johan Faerber qui m’a signalé depuis son lieu de vacances, par texto, cet énième abrutissement anti-Duras qu’on n’avait pas vu passer, que le ridicule ne tue pas précisément parce qu’il fait partie intégrante du culte de la banalité dont est friande la télé.

SJL, 2014, Jean-Luc Verna (galerie Air de Paris)

Je tremble presque à l’idée de commencer ce texte, cette lettre que je t’adresse. Ce n’est pas exactement trembler, c’est une grande appréhension, un vertige, je sais aussi que tous ces mots, ceux déjà là et ceux qui s’annoncent, finiront peut-être à la corbeille, on verra. Je mesure tout le ridicule, le risque d’emphase et l’insignifiance peut-être de mon geste, sa vacuité, sa et ses vanité(s).

C’est sans doute en lisant Écrire qu’il est possible de découvrir la rose par excellence de l’univers Duras. Écrire, ce texte où, si proche de la mort, l’écrivain place, déplace et replace la souveraineté de l’écriture. Publié en septembre 1993, deux ans et demi seulement avant sa mort, ce recueil peut être considéré comme le livre-testament de l’auteur. Duras y livre des confidences liées à sa vie, à la création littéraire, mais elle met en place également une ample réflexion sur l’écriture et sur l’essence du langage. L’horizon de l’écrivain se construit autour d’une exigence poétique qui s’affirme également par l’idée et par la pensée. Une réflexion qu’elle dit souvent vouloir fuir et à laquelle elle n’échappe pas pourtant, tant la vie de l’esprit la séduit.

Ferme, Abbadia, tirage  argentique, 2011, © Anne-Lise  Broyer, courtesy La Galerie Particuliere Paris
Ferme, Abbadia, tirage argentique, 2011, © Anne-Lise Broyer, courtesy La Galerie Particuliere Paris

A l’occasion de son exposition actuelle à La Galerie Particulière (75003), Anne-Lise Broyer présente ici les enjeux de sa création, son rapport à Duras, au paysage, au daguerréotype, à la matité et au neutre, et bien sûr à la photographie et au dessin.

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« Pourquoi vous… tu me racontes cette histoire ? » demande avec étonnement Caroline (Isabelle Carré) à l’exubérante et à peine connue Pattie (Karin Viard) qui vient de lui faire un second récit fort grivois et bien détaillé de l’une de ses nombreuses et ravissantes baisades. Et Pattie de répondre tout simplement : « Pour rien, je t’explique d’où vient le vin. ». Si on ne l’avait pas encore compris à ce stade du film, à savoir une quinzaine de minutes après le début, le moteur de 21 nuits avec Pattie est la parole.

NB canapéNina Bouraoui, romancière française vivante, née à Rennes en 1967. 14 romans, 1 pièce de théâtre, une dizaine de nouvelles et textes courts dans diverses anthologies et pas mal de paroles de chansons.

Connue et reconnue, Nina Bouraoui, citoyenne d’un « pays de mots », appartient à cette catégorie d’écrivains qui se réinventent, repoussent les limites et les contours de leur écriture avec une évidence surprenante. En 25 ans de publications, elle passe d’une plume presque gothique au roman social en faisant un détour par l’autobiographie romancée placée sous le signe de la recherche identitaire, sans jamais se départir de thématiques fortes, signatures ancrées dès ses premiers écrits.

Maren Sell
Maren Sell

« Tout se réduit en somme au désir et à l’absence de désir. Le reste est nuance »
Cioran

Maren Sell a été follement amoureuse de Yann Andréa. Jusqu’au point d’en être volontairement l’esclave, de le vénérer comme un dieu, de se consumer pour lui telle une adolescente saisie soudainement par les frissons du premier amour. Elle semble d’ailleurs ne pas craindre la révélation de ses agissements tempétueux et romantiques ou encore l’écriture de phrases dont la naïveté laisse rêveur : « Que chantent les anges ? L’amour naissant » ; « votre bouche était comme un papillon qui butine, d’une légèreté insoutenable ». Mis à part l’hyperbole finale qui convoque aussitôt une plume de poids, Duras ou la première amante de Yann, cette évocation idyllique de l’amour semble appartenir à une littérature d’antan, à une libido amandi très proche de jeunes personnages de Bernardin de Saint Pierre.

Marguerite Duras et Loleh Bellon dans la loge de la comédienne durant les répétitions de La Bête dans la jungle, 1962.
Marguerite Duras et Loleh Bellon dans la loge de la comédienne durant les répétitions de La Bête dans la jungle, 1962.

Henry James et Marguerite Duras ont beaucoup en commun. Le goût du secret, de l’amour irréalisable, du désir indicible, de regards insaisissables, de voix silencieuses qui tentent de croiser leurs sons muets. James écrit entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, Duras est la reine de la deuxième moitié du XXe. Ce qui les rapproche, nonobstant le décalage temporel, géographique, sociétal, est aussi la même conception de la littérature. Leurs textes séduisent le lecteur qu’ils attirent dans les filets de l’espace littéraire pour qu’il contribue à combler les absences du récit. On ne pourra sans doute jamais déceler l’image qui se cache dans leurs tapis ou découvrir quelle bête se dissimile dans la jungle de leurs mots, peu importe, le jeu auquel ils nous invitent est celui de continuer à lire et à chercher, à essayer de découvrir ce secret fantôme que recèle tout récit. Peut-être, est-ce ce tour de folie et de magie que tout Art nous fait vivre et que rien, tout simplement rien, ne pourra brider.

Isabelle Carré, Karin Viard, Denis Lavant
Isabelle Carré, Karin Viard, Denis Lavant

« Pourquoi vous… tu me racontes cette histoire  ? » demande avec étonnement Caroline (Isabelle Carré) à l’exubérante et à peine connue Pattie (Karin Viard) qui vient de lui faire un second récit fort grivois et bien détaillé de l’une de ses nombreuses et ravissantes baisades. Et Pattie de répondre tout simplement : « Pour rien, je t’explique d’où vient le vin. ». Si on ne l’avait pas encore compris à ce stade du film, à savoir une quinzaine de minutes après le début, le moteur de 21 nuits avec Pattie est la parole.