Mathieu Lindon : « ça n’existe pas, un livre sur Hervé » (Hervelino)

Hervé Guibert, Table de travail, 1985 (coll. part.) et Hervelino © Christine Marcandier

« Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire ». Il aura fallu du temps à Mathieu Lindon pour parvenir à dire celui qu’il a aimé et perdu, Hervé Guibert, qui est certes ici l’écrivain et le compagnon des années romaines mais aussi et surtout Hervelino, ce surnom qui n’était qu’à eux, devenu le titre d’un livre bouleversant sur ce que l’amitié veut dire, ce qu’est un livre de deuil lorsqu’il célèbre la vie, l’intensité absolue d’une fin de vie. « Mais qu’écrire d’un mort aimé ? »

Dans Ce qu’aimer veut dire (2011), Hervé était là, avec Michel (Foucault) et la rue de Vaugirard, lieu de rencontres fondatrices et d’un « éternel (qui) se dérobe ». Les livres y étaient pensés comme une protection, un « abri », « comme s’ils instauraient un autre univers, entièrement coupé du monde réel ». Pourtant, déjà, Mathieu Lindon affrontait l’irréparable de la perte, le jamais plus nourri de tant de quotidien, de moments, de l’amour et « ses ramifications », de leur magie éternelle. Et puis comment dire la vie sans être dans l’hommage, la nostalgie à la naphtaline, « comment par un livre, lui à qui ses propres livres rendent mille fois plus hommage que d’autres ne sauraient le faire ? ». La question portait sur Foucault en 2011, elle est sans doute la même pour Guibert, rencontré chez Foucault, Guibert auquel Lindon aura été lié par des livres et la revue Minuit. Ce qu’aimer veut dire le racontait obliquement puisque Foucault était au centre, Hervelino y revient, autrement.

Comment, donc, dire ce qu’aimer veut dire, à propos de Guibert cette fois quand « Hervelino n’existe plus qui disait une part de notre lien » ? Comment retrouver magie, intensité et vitesse, l’incandescence que fut Rome pour eux ? un an à trois — Mathieu, Eugène, Hervé — et une année avec Guibert incognito et paradoxalement au vu et au su de tous, logeant chez Lindon, écrivant furieusement, maniaquement, tant le temps lui est compté.

Hervelino sera donc Rome, les restaurants, les 400 coups, la « bêtise joyeuse », un Guibert plus que vivant alors même que la maladie multiplie ses assauts, que le sida commence à altérer ses traits, à marquer sa beauté surréelle. Guibert est donc ici Hervelino, sa part Mathieu Lindon, dès ce diminutif affectueux, italianisant, rien qu’à eux. Mathieu Lindon nous fait entrer dans leur intimité, avec une pudeur inouïe, qui rend ces pages d’autant plus fortes et bouleversantes. « Hervelino : ça ne m’évoque pas tant Hervé que nous deux ».

Au centre de ce livre, une question, « Hervelino est-il ressuscitable ? » et à la fin du livre, une évidence pour le lecteur : il l’est dans ces pages, vivant, debout. Non sur le mode d’un « je me souviens » mais bien d’un être là, avec Hervelino et Mathieu, leurs jeux, leurs repas, leurs aventures héroï-comiques en voiture, leurs virées « dans un lac ou l’autre », leur complicité folle. « Ce sont des journées magnifiques, des vacances au sens enfantin du terme, quand une autre vie s’offre tout entière ». L’adjectif joyeux est sans doute celui qui revient le plus dans ces pages, qualification même de cette vita pas uniformément dolce. Mathieu n’arrive pas à écrire alors que Guibert n’arrête pas — « il écrit sans cesse, comme un malade ». La mort est là, inéluctable, inscrite, mais les deux jeunes gens luttent pour qu’elle n’ait pas encore le dernier mot : Hervelino maigrit, Mathieu grossit, des « kilos d’affection » comme s’il pouvait tout prendre sur lui, en lui. Mathieu a inconsciemment appris une autre manière de se comporter et de marcher, pour soutenir l’ami sans le montrer. Il est là et le raconte, en disant simplement ce qui fut, comment ce fut : joyeux.

Hervelino (2021) et Guibert photographe, texte de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard, 2011)

« Ne parler que de ce dont moi seul pouvais parler »

Il y eut le premier moment, l’évidence de la rencontre chez Foucault, rue de Vaugirard, en 1978, puis les textes pour la revue Minuit, les relectures des manuscrits, « l’aventure hervelino-romaine » et leurs compositions poético-potaches que cite Lindon. Tout ne fut pas léger, il y eut aussi les cameriere ne voulant pas nettoyer la chambre de peur d’être contaminés, des regards lourds, et les progrès de la maladie. Mais par-dessus et comme par-delà, il y a surtout une amitié solaire qui fait retour dans ces pages depuis un « je ne sais pas de quoi me souvenir », en une forme de mémoire désordonnée et involontaire donc un absolu du souvenir quand ce dernier est un éternel présent. De Rome et de la Villa Médicis Mathieu Lindon semble tout raconter, l’intimité se dit par le quotidien, les blagues, les garçons, les restaurants que Guibert choisit avec un soin maniaque, les autres pensionnaires, un débordement. « Le temps nous est compté, l’avenir déborde du présent ».

« Il a changé ma vie », écrit Mathieu Lindon, « et j’écris à sa suite ». À lire Hervelino, à découvrir les dédicaces rassemblées en fin de volume, tous ces textes écrits de la main de Guibert à chaque livre paru, ces fac-similés bouleversants, et les commentaires de Mathieu Lindon qui les accompagnent, on doute qu’il s’agisse de suite au sens de suivre. Il s’agit plutôt, au sens musical du terme, d’une partition ici jouée à deux, avec ces voix, ces moments, ces douleurs et ces rires mêlés qui ne forment plus qu’un morceau, une fugue depuis une « éternité si éphémère ».

Sans doute Hervelino est-il un des plus beaux livres jamais écrits sur l’amitié, parce qu’il ne tente pas de l’expliquer. Il l’énonce dans son évidence et a l’élégance de nous la faire partager, le temps d’un livre comme elle à jamais.

Mathieu Lindon, Hervelino, éditions P.O.L, janvier 2021, 176 p., 18 € — Lire un extrait