Andreas Malm : « Le réchauffement mondial change tout, même notre façon de lire la littérature » (L’Anthropocène contre l’histoire)

L’avant-propos de L’Anthropocène contre l’histoire (en accès libre sur le site des éditions La Fabrique) suffit à situer son propos : daté d’octobre 2016, il revient sur le passage de l’ouragan Matthew qui a balayé Haïti puis les États-Unis, mettant face à face deux manières d’habiter la même planète, pour montrer que l’anthropocène ne peut être considéré comme un récit global. L’essai d’Andreas Malm articule deux questions principales : « comment rendre compte de ces temps d’intensification du chaos climatique », de la co-existence de situations antagonistes face à cette crise ? Comment changer nos récits, notre manière d’écrire comme de lire la littérature ?

Le grand mot de notre époque, la notion d’anthropocène, a été proposé par Paul Crutzen dans la revue Nature (2002) pour désigner une « ère où les puissances humaines ont débordé les forces naturelles et fait sortir le système terrestre de ses ornières ». Il s’agit d’un récit, articulé sur le changement climatique, faisant de l’homme (anthropos) une force agentive (et destructrice), propre à un nouveau (kainos) rapport aux écosystèmes, au vivant et à la planète. Si la notion a le mérite de frapper les esprits, en insistant sur notre responsabilité d’humains dans un effondrement annoncé, elle pose plusieurs problèmes radicaux, comme le rappelle Andreas Malm, et d’abord celui d’une datation, d’une origine. La révolution industrielle serait le début de tous les dérèglements et, dans son article de 2002, Crutzen fait de la machine à vapeur de James Scott, « libérant les potentiels de l’énergie fossile », le début d’un mécanisme « catapultant l’espèce humaine dans une position de domination générale ».

L’homme assoie sa puissance sur la technique et sur sa maîtrise du feu, l’homo faber est un « singe-feu, homo pyrophilis » (Mark Lynas, The God Species, 2011). Cet homme serait le « nouvel agent géologique »… Mais quel est-il ? Il est impossible, répond Malm, de faire de l’homme une abstraction théorique et de mettre l’ensemble du genre humain dans le même sac : quel rapport entre une « petite coterie d’hommes blancs britanniques » qui ont usé de la vapeur comme d’une « arme » de conquête et colonisation des Indes, sur mer et sur terre, et ceux qui ont subi cette conquête, ont été exploités au même titre que les matériaux extraits des mines indiennes ? et, plus généralement, quel rapport entre les acteurs d’une économie fossile, capitaliste, et « la quasi-totalité de l’humanité, du delta du Niger à celui du Yangzi Jiang, du Levant à l’Amérique Latine » ? « Une portion significative de l’humanité ne prend absolument pas part à l’économie fossile », pire, elle en subit les retombées sociales comme économiques et environnementales.

Considérer l’humanité comme un « agent-espèce » (Dipesh Chakrabarty, Le Climat de l’Histoire, quatre thèses) pose problème. Il n’y a pas plus d’égalité dans le système capitaliste que dans la situation des hommes face aux bouleversements climatiques. L’ouragan Matthew, l’ouragan Katrina l’ont montré : les pauvres sont balayés, les riches préservés. Les plus riches contribuent 2000 fois plus que les plus pauvres aux émissions d CO2, mais ce sont les plus pauvres qui subissent de plein fouet les conséquences écologiques de ces émissions (délocalisation de la production industrielle, extractions, dépôt des déchets, etc.). Il est des échelles dans la vulnérabilité des vivants, des humains — comme des non humains, pourrait-on ajouter, même si cette perspective est moins celle de Malm. Poser une forme d’identité ou de nature « humaine », comme le fait le terme d’anthropocène, est donc problématique et c’est une « critique » de ce « récit » que propose l’essai d’Andreas Malm, pour lui substituer « une autre manière de voir et de comprendre ce monde qui se réchauffe si rapidement : comme un monde de fractures profondes entre les humains ». Si le réchauffement climatique est une conséquence et un résultat de ces antagonismes entre les humains « il ne fera que les attiser davantage ».

La première partie du livre interroge alors une histoire de l’économie fossile, notre présent au regard de deux siècles de « combustion continue », montrant que les climatologues sont aussi des historiens. Leurs travaux nous permettent de comprendre une évolution conduisant l’homme à « vivre sur une planète invivable », soit ce qui nous attend. Et la question n’est plus alors un « si » (ce réchauffement va avoir lieu) mais un « quand » (il aura lieu). « Nous avons affaire à un climat historicisé » dont Andreas Malm narre les étapes, la logique et les conséquences. Au centre : le capital, les échanges et les profits, « une dynamique proprement capitaliste de la déstabilisation du climat » qui prend, aussi, la forme du climatoscepticisme, récit entretenu pour poursuivre la subvention du pétrole et du gaz, de forages extrêmes, l’anthropocène est un capitalocène, Donna Haraway l’a montré.

Andreas Malm analyse l’ensemble de cette histoire à travers le prisme du coton, dans la deuxième grande partie du livre avant de se pencher sur ce que la littérature dit de cet état du monde.
Il commente longuement (et magnifiquement) le Déluge de la Genèse et les avertissements d’Isaïe sur la terre « profanée par ses habitants », L’Enfer de Dante, La Tempête de Shakespeare, Temps difficiles de Dickens ou Des hommes dans le soleil (1962) de Ghassan Kanafani pour montrer que nous pouvons désormais relire des classiques à l’aune de nos présents et commenter autrement les « images dialectiques » sur lesquelles s’articulent ces récits : « le réchauffement mondial change tout, même notre manière de lire la littérature ». « On pourrait proposer une loi générale de la lecture dans un monde qui se réchauffe, une sorte d’équivalent littéraire des modèles physiques du GIEC : à mesure que les températures montent, les lecteurs se soucieront de plus en plus des situations ressemblant aux fléaux climatiques qui s’abattent sur eux ».

La fossile fiction illustre cet intérêt de plus en plus fort porté aux bouleversements que nous traversons et qui s’installent. Branche de la Climate fiction (Dans la lumière de Barbara Kingsolver, Solaire de Ian McEwan ou La route de McCarthy), qui n’analyse pas les causes mais montre une biosphère ravagée, la fossile fiction représente effets et conséquences de la présence centrale du charbon, du pétrole et du gaz dans notre Oil Culture (collectif sous la direction de Ross Barrett et Daniel Worden ?). La fossile fiction (et ses branches Charbofiction, Petrofiction etc.) regroupe des récits sur l’urgence de nos présents.

Andreas Malm fait de J.G. Ballard (Les Mondes engloutis) le précurseur de cette approche littéraire, de 10:04 de Ben Lerner l’exemple le plus abouti aujourd’hui de textes qui usent de l’image dans son sens dialectique, de l’allégorie comme d’un élément littéral : « la littérature devient littérale parce que le ciel nous tombe sur la tête » et que « ce n’est pas une image » (Ben Lerner cité par Malm). La littérature située est ainsi articulée sur ce que le critique propose de nommer des « allégories matérielles », sur un récit situé, refusant de considérer l’humanité comme une entité monolithique et proposant des histoires tenant compte d’une fondamentale environmental inequality.

A contrario, souligne Malm, « il est amusant de constater qu’on retrouve dans le récit monolithique de l’anthropocène le trait classique de la mauvaise fiction : un protagoniste unidimensionnel ». S’intéresser à la fossile fiction, c’est donc relire des « classiques », comme Les Indes noires de Jules Verne ou Germinal de Zola, ou la production littéraire contemporaine à l’aune des enseignements précurseurs de Walter Benjamin « Sur le concept d’histoire » : « C’est la tradition des opprimés qui nous l’enseigne : « l’état d’exception » dans lequel nous vivons est en vérité la règle ».

Si L’Anthropocène contre l’histoire est un livre majeur — et on ne remerciera jamais assez les éditions La Fabrique de le mettre à la disposition de tous en cette période de confinement qui le recontextualise et c’est le propre des grands textes d’ainsi être remis en perspective par le présent —, c’est non seulement en tant qu’essai politique mais en tant que manifeste littéraire. Comme l’écrit Naomi Klein (Tout peut changer : capitalisme et changement climatique) citée par Malm, systèmes politiques, économiques, sociaux et représentations littéraires sont liés. « Comprise au sens large, la crise écologique ne détourne nullement notre attention des causes politiques ou économiques les plus pressantes : elle les suralimente au contraire par son urgence existentielle ». Nos récits doivent prendre en compte les victimes, oubliées et surexploitées, invisibilisées.

Ce « De te fabula narratur » est le défi que propose ce bréviaire de notre époque. Un défi énorme, comme l’écrivait Daniel Bensaïd (Une lente impatience) mais « le doute porte sur la possibilité d’y parvenir, non sur la nécessité de le tenter ».

Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère de l’anthropocène, trad. de l’anglais par Etienne Dobenesque, La Fabrique éditions, 2017, 250 p., 15 € ­— L’intégralité du livre est téléchargeable en e-pub, en suivant ce lien, pendant la durée du confinement.