Manu Larcenet (Le Rapport de Brodeck) : «j’aime les images pensées»

Manu Larcenet

L’Indicible, second tome du Rapport de Brodeck de Manu Larcenet, adapté du roman éponyme de Philippe Claudel, a paru le 17 juin dernier aux éditions Dargaud. Rencontre avec Manu Larcenet pour un entretien en V.O. (en partie sous-titrée) sur son livre, la création, l’art, le pouvoir des images, le vœu du dessinateur de voir davantage de dessin dans les médias et la moustache de l’agent 212.

LarcenetIndicible (adj.) [En parlant d’un sentiment, d’une attitude, d’une qualité ou d’un défaut, d’un événement, d’une atmosphère] : Qui ne peut être dit, traduit par des mots, à cause de son caractère intense, étrange, extraordinaire. Qu’il n’est pas possible ou pas décent de le rapporter. Ce qui n’est pas traduisible par des mots.

Le second tome du Rapport de Brodeck aurait pu s’intituler « L’enfer » (en miroir du premier tome, « L’Autre ») tant les personnages semblent voués à une damnation éternelle du fait de leur ignominie passée, qu’ils soient victimes ou bourreaux, coupables, complices ou simples spectateurs. Brodeck y compris, lui qui n’a pourtant pas participé à cet indicible. L’autre, « L’Anderer », est mort. Assassiné par un village tout entier, par un collectif (presque une meute) uni dans la bestialité, l’ignorance et la peur. Brodeck doit rédiger ce fameux rapport qu’il est le seul (lui, l’instruit, le lettré) à pouvoir écrire. Mais dans quel but ? Et Brodeck doit-il avoir peur à son tour ?

Le Rapport de Brodeck - Manu LarcenetRécit d’une faute inexcusable, Le Rapport de Brodeck était un roman avant d’être une bande dessinée et Manu Larcenet un auteur qui ne s’était jamais frotté à l’exercice de l’adaptation. En découvrant le texte de Philippe Claudel, Larcenet a immédiatement pensé à la mise en image, à l’illustration, mais il a aussi et surtout pensé son dessin, peaufiné la construction, le découpage, raisonné en termes de lisibilité. En restant fidèle au texte, en veillant à ne pas dénaturer le matériau original, en n’ajoutant pas de complexité inutile.

« L’Anderer » est mort et voici venu pour Brodeck le temps de se souvenir. Pour raconter (il y est contraint par le village), relater, peut-être expliquer (si tant est que l’indicible puisse l’être), pour justifier peut-être. L’incursion dans le passé est alors le moyen de plonger aux racines, aux sources du mal. Brodeck se rappelle son épouse, sa fille, la vie du village, avant… Tout est dans cet avant, dans ce qui précède. Qu’il s’agisse de l’arrivée de la guerre et des soldats ou de celle de L’Anderer. Avant. Quand le village, en autarcie, livré à lui-même, peut-être en paix (mais rien n’est moins sûr), presque abandonné des hommes à des kilomètres d’une grande ville.

La question de la responsabilité du collectif est au cœur du Rapport de Brodeck. Le groupe est-il une entité à part entière, composite d’innocents qu’un crime a transformé en coupables ? Et si oui, est-ce pour autant moral et excusable ? Le Rapport questionne l’histoire avec un grand H en évoquant la guerre, la théorie du bouc émissaire, les exactions des soldats, l’occupation, les camps, le viol et le crime. Claudel et Larcenet pointent la palette extraordinairement vaste des émotions humaines. Ils montrent comment des hommes se comporteraient quand la peur gouverne, dicte leurs actes ou leur neutralité. Et le propos quitte ce village isolé, dans un pays incertain, dans des temps indéfinis, et renvoie aux heures sombres du passé.

Le Rapport de Brodeck - Manu Larcenet

En entretien, Manu Larcenet dit comment il a « travaillé le noir ». Parlons alors technique : le dessinateur explique comment il a joué sur les ombres, sur l’effacement des traits de visage pour mieux annoncer et souligner le drame à venir. Pour autant, il n’a pas oublié ses « marottes » : dessiner des oiseaux, des animaux, des paysages, des étendues blanches. Manu Larcenet s’est documenté, a rouvert des livres d’anatomie, a convoqué Cézanne, Van Gogh, le Caravage, Pissaro et Rembrandt pour livrer des planches d’une précision exceptionnelle.

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Le Rapport de Bordeck est un huis clos, oppressant et terrible, qui parle de la peur de l’inconnu (personnifié par l’Anderer), le rejet (jusqu’à la violence) de la différence, de l’opposition entre l’ignorance et l’art (et plus largement la culture). Manu Larcenet a travaillé, retravaillé, ôtant des pans du texte qui auraient cassé cet effet d’enfermement (toute l’action se déroule dans le village et à l’intérieur des maisons mal éclairées). Pour autant, Larcenet s’est ménagé des plages de respiration, avec des moments d’une intense poésie qui rompent avec le malheur bien terrestre. Dès lors, le silence devient synonyme de vie et d’espoir quand les paroles ne sont que mort et désespérance. A la question de savoir si le propos de Claudel trouve une résonnance dans l’actualité, Manu Larcenet dit ne pas avoir pensé en ces termes, et qu’il y a bien d’autres raisons de s’alarmer du déclin de l’art dans notre quotidien (le sacrifice à Marseille de la fête de la musique sur l’autel de l’Euro de football par exemple) ; la place de l’art, du dessin, des images (et de leur portée) dans les médias, dans la vie de tous les jours.

 

Après Blast et Le Rapport de Brodeck, Manu Larcenet se verrait bien demain ne plus « noircir des pages » mais au contraire aller vers l’épure, citant la finesse du trait de Floc’h, l’inventivité de Tanigushi, la maîtrise d’Hokusai. En attendant, Manu Larcenet continue d’explorer l’âme humaine et ne cesse de questionner son propre travail. La signature d’un très grand artiste. « Merci Manu. »

IMG_0366Manu Larcenet, Le Rapport de Brodeck, tome 2, L’Indicible (d’après le roman de Philippe Claudel), 168 p. n&b, Dargaud, 22,50€

Le Rapport de Brodeck T2

Le premier tome, L’Autre, a reçu le Prix Landerneau de la bande dessinée en 2015.

Lire les premières planches.