« Blast » de Manu Larcenet, quatre couleurs: noir

Œuvre maîtresse, coup de poing, coup de gueule, coup de sang, plongez « la tête la première » dans Blast de Manu Larcenet, réuni en une intégrale à paraître le 27 octobre prochain aux éditions Dargaud. Du liminaire Grasse carcasse au climatérique Pourvu que les bouddhistes se trompent, au milieu desquels L’Apocalypse selon Jacky et La tête la première font figure de révélateurs, Blast est l’expression d’une colère. 

Avec Blast, l’auteur du Combat Ordinaire, du Sens de la vis, de Microcosmea mis de côté les histoires douces-amères et poétiques voire franchement rigolardes qui ont fait son succès. En mettant en images et en mots l’histoire de Polza Mancini, 38 ans, 150 kilos, sujet à des troubles psychiques, confus depuis la mort de son père, en rupture de bans volontaire, l’auteur s’est tourné vers la noirceur.

La sortie de Grasse carcasse a eu l’effet d’une bombe graphique et littéraire. Premier tome d’une tétralogie explosive relatant l’errance humaine et humaniste de Polza (de POmni Leninskie ZAvety, « souviens-toi des préceptes de Lénine ») tueur avéré et victime à son grand corps adipeux et défendant. Blast fait l’« éloge de ceux qui ne marchent pas droit » et dissimule autant qu’il expose des manifestations nées de l’observation du monde : Blast est un artefact, le produit d’une exploration aiguë et amère de la conscience humaine. Le roman graphique aux relents de polar noir est le monologue d’un homme en garde à vue et unique suspect d’un crime odieux. Minutieusement, jusqu’à faire perdre patience aux policiers qui l’interrogent, l’accusé raconte son histoire, comment il dit avoir connu le « blast », cette onde de choc, « différence de pression entre l’avant et l’arrière du corps qui détruit de l’intérieur. Une transe qui peut être attribuée à la drogue, à l’alcool, à un choc émotionnel, qui fait qu’il sort de son corps, qu’il est au centre du monde », selon les mots de Manu Larcenet.

Interview de Manu Larcenet par Vincent Truffy et Dominique Bry pour Mediapart

Tandis que le mutique Polza parle enfin et raconte ce qu’il s’est passé dans les jours et les mois qui ont suivi la mort de son père, il relate comment il a cherché à revivre ce trip fondateur, moment de bonheur au cours duquel il s’est senti différent, léger, volatil. Il raconte sa boulimie (« j’ai rarement faim, mais j’ai toujours envie de manger »), son ivrognerie (« L’ivresse… c’est le seul moyen de se connaître sans se faire peur »). Il explique comment, consciencieusement, il a cherché à remplir un corps plein de vide en éclusant bouteille sur bouteille au cours du meilleur été de sa vie. Un été chaud, lumineux à la Pagnol, éblouissant à la Camus. Une saison de liberté, de conscience accrue, décuplée par les éthers, en une sorte de « retour à la terre », à l’état de nature, une régression aux racines d’un être meurtri bien avant de devenir le meurtrier que soupçonne la police. Il dit l’errance dans la forêt, comment il mange des rats, se soûle toute la journée et cesse de se laver. D’un trait fort et avec une ironie manifeste, Manu Larcenet dépeint des limbes, une chute. Et dans cette descente, paradoxalement, illustre un « bad trip » ascensionnel.

Polza Mancini serait un monstre. Au sens propre, tout d’abord, avec ce corps obèse, démesuré. Comme une croix difficilement portée qui le précède dans le regard des autres. Au sens figuré ensuite, agresseur et meurtrier potentiel d’une jeune femme dont le lecteur (et les policiers qui l’interrogent) ne savent rien ou presque. Polza martèle, il parle de son « blast » : « un mot anglais difficilement traduisible… ça correspond à l’effet de souffle, l’onde de choc d’une explosion. Une explosion, c’est une onde de surpression. Si elle se propage plus vite que le son et qu’elle entre dans votre corps, elle provoque des dégâts internes considérables… » Un épisode initiatique que Polza a cherché à revivre, à reproduire coûte que coûte. Pour retrouver cette sensation de « transe » (dixit Manu Larcenet), un voyage, un épisode révélateur vécu comme une élévation. Pour l’auteur, la déchéance, si condamnable et si terrible soit-elle, n’en est pas moins respectable. Polza tente de convaincre ses interlocuteurs (les policiers comme les lecteurs) qu’il ne veut pas être plaint mais compris. Blast parle de la normalité, de la différence, du respect (de soi et des autres), du regard de la société sur les « marginaux ». La quête de Polza est un hymne à la punk attitude.

Parenthèse (dés)enchantée au milieu de cette tétralogie monstrueuse, L’Apocalypse selon Saint Jacky est un entre-deux dans lequel Polza, forcé de s’abriter des rigueurs de l’hiver naissant, va « hiberner ». La rencontre avec Jacky, apôtre sombre et marchand de paradis artificiels, lui permettra toutefois de revivre le blast. Un blast de synthèse, volontaire et provoqué à son corps demandant : l’apocalypse promise par « Saint Jacky ». Etre à part, moitié ermite moitié dealer, Jacky achète des livres avec de l’argent illégalement gagné et lit compulsivement. « Jacky avait des goûts très étonnants… Il semblait lire avec un égal bonheur les infamies littéraires les plus évidentes comme les chefs d’œuvre inégalés, les livres d’art les plus précieux aussi bien que les bandes dessinées les plus honteuses ! » Polza prend plaisir à être « au contact de cet homme qui vénérait les mots et ceux qui les écrivaient ». En interview, l’auteur confie que cette pique sur la bd n’est pas innocente. Qu’il en avait assez du  refrain connu sur la bande dessinée cet art mineur. Manu Larcenet offre la preuve qu’il faut aller au-delà des préjugés sur les hommes comme sur l’art :  Blast est réfléchi, l’enquête policière n’est qu’un fil conducteur. Presque un  alibi.

Le trait est un langage

Manu Larcenet a rêvé et dessiné Blast en noir et blanc. Seuls les blasts (illustrés par les dessins de ses enfants) et le passé de Polza sont quadrichromiques. Manu Larcenet a travaillé à l’ancienne, en dessinant sur de grandes feuilles, case après case, et recomposant les planches a posteriori. En combinant deux métiers qu’il adore : dessinateur et graphiste. Le trait est précis, fin et des scènes aux encrages forts (avec ces éclairages en ombre chinoise comme lors de la scène de concert, impressionnante) succèdent à des lavis diffus magnifiques. Blast mêle violence visuelle et psychologique sans se départir d’un humour et d’une dérision désespérée. La quête de Polza (que l’on pourrait croire à tort gratuite, égoïste, destructrice…) prend des allures de plaidoyer : Blast parle au cœur, invite à l’écoute, à la compréhension. Avec ces longs passages muets qui alternent gros plans et plans larges, privilégient l’action (ou l’inaction), Manu Larcenet préfère les images aux paroles dérisoires. Manu Larcenet écrit et dessine nerveusement. Il fait transpirer la colère dans ses pages. Jusqu’à se mettre dans des conditions (passagères) extrêmes, « c’est presque shamanique, il faut passer d’un état euphorique à un état quasi dépressif ». Complexe, pensée, écrite et réalisée sur le fil du rasoir, en équilibre sur des émotions brutes : « le dessin, c’est la transe, quand tu maîtrises un peu la technique, quand tu n’as plus peur de certains éléments comme les mains, les visages, les expressions, tu te mets à dessiner comme tu parles. Le trait devient un langage ». Manu Larcenet aime les images pensées.

Interview de Manu Larcenet par Dominique Bry pour Mediapart

Manu Larcenet ne démontre rien, ne justifie rien. Quand bien même la grosse part d’ombre de son (anti)héros se verrait temporairement illuminée, à l’aune d’une embellie relative, d’une rencontre pseudo-amoureuse, Blast n’est résolument pas une œuvre optimiste. Le Polza Mancini de Larcenet cristallise les peurs, les doutes, les incompréhensions nées de la différence. Polza a vécu dans la rue, il a croisé les laissés pour compte, il a refusé de continuer à vivre  normalement, sombré dans une folie dure, découvert des mondes interlopes, il a laissé la violence s’emparer de lui, il a cédé à sa part d’animalité. Il a fait souffrir comme il a souffert lui-même. Il n’a aucune excuse pour autant. Manu Larcenet concède que le troisième épisode est plus violent que les précédents. « Je l’ai mené à un point où je ne peux aller plus loin. Ce qui m’intéresse c’est l’après. Après être parti, après avoir vécu tout cela, il faut voir ce que tout ça a fait de lui ». Comment les événements influent-ils sur le cours d’un destin, sur une personnalité ? Comment Polza peut-il s’en sortir ? « Je ne le vois pas devenir soudainement sympathique et avenant » répond l’auteur, « quelqu’un de blessé n’est pas d’une compagnie très agréable ». La Tête la première creuse jusqu’à l’étouffement les thèmes déjà abordés dans les précédents tomes :  la solitude, la quête identitaire, la recherche de la vérité, le rapport aux autres, le regard de la société sur la différence, la maladie, l’autodestruction, les facteurs aggravants et les circonstances atténuantes. La violence encore et toujours. Manu Larcenet n’explique rien. Il livre pas à pas les clés de la personnalité de Polza. Les flics commencent à se prendre d’empathie pour cette aberration qui leur fait face, leur tient tête. Jamais l’auteur ne juge son personnage, mais laisse au lecteur le choix face à cette violence crue.

Blast explore les parts d’ombres, les failles, le mal-être, la folie, la différence, la violence… et l’amour tout de même. L’auteur a puisé en lui et trempé sa plume dans une encre plus noire que le destin de son « héros ». Ses personnages évoluent dans un monde où les péchés sont cardinaux et les vertus invariablement soumises à la peine capitale. Manu larcenet a construit son roman graphique comme une fable moderne terrifiante, un conte pour adultes dont la morale ne s’offre pas facilement.

Manu Larcenet, Blast, Intégrale à paraître le 27 octobre 2017, Dargaud, 816 p., 49€

4 tomes parus :

  • Grasse Carcasse – Tome 1 – (2009)
  • L’Apocalypse selon Saint Jacky – Tome 2 – (2011)
  • La Tête la première – Tome 3 – (2012)
  • Pourvu que les Bouddhistes se trompent – Tome 4 – (2014)