Jean-Marie Durand : « Nous vivons une revitalisation de la scène intellectuelle hexagonale » (Homo Intellectus)

Jean-Paul Sartre, figure intellectuelle du XXe siècle

Avec Homo Intellectus : une enquête (hexagonale) sur une espèce en voie de réinvention qui vient de paraître à La Découverte, Jean-Marie Durand livre un essai indispensable à la compréhension du débat public en France. Loin d’avoir disparu ou d’être ravalés au rang d’antiquités dans un musée, les intellectuels sont bien présents et ne cessent actuellement de réinventer leur mode d’intervention. A rebours de la culture du clash et de vedettes polémistes d’extrême-droite comme Zemmour, Durand montre que les intellectuels sont désormais pluriels et plus politiques que jamais. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de l’essayiste le temps d’un grand entretien pour l’interroger sur cette stimulante reconfiguration du champ intellectuel français.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre forte et stimulante enquête sur la vie intellectuelle en France et sur la figure même de l’intellectuel, Homo Intellectus : une enquête (hexagonale) sur une espèce en voie de réinvention qui vient de paraître. Comment vous est venue l’idée d’écrire sur ce qu’il advient de la figure de l’intellectuel de nos jours ? A partir de quel constat ou de quel postulat avez-vous œuvré ? Comment, enfin, avez-vous concrètement procédé dans votre enquête, notamment pour recueillir les nombreux et riches propos de différents acteurs de la scène intellectuelle comme Ludivine Bantigny ou encore Philippe Artières ?

Je suis parti de deux envies distinctes, qui se sont croisées et ont nourri l’idée de cette enquête sur le paysage hexagonal des idées contemporaines.

D’abord, et sans prétendre me mettre à leur niveau d’analyse ou de pertinence, j’ai eu envie de prolonger un courant de recherche très courant et quasi ritualisé en France depuis des décennies, que l’on peut qualifier d’intellectualogie. Des historiens, mais aussi des politistes, sociologues ou journalistes, s’intéressent traditionnellement au « monde intellectuel », comme si son étude permettait de raconter la France elle-même : ses débats, ses fractures, ses querelles, ses rites, sa grandeur, ses misères, ses batailles idéologiques… Les intellocrates de Patrick Rotman et Hervé Hamon en 1981, Intellectuels et passions françaises de Jean-François Sirinelli en 1990, Le Siècle des intellectuels de Michel Winock en 1997, Les fils maudits de la République de Gérard Noiriel en 2005, ou La Vie intellectuelle en France de Christophe Charle et Laurent Jeanpierre en 2016, sont des traductions récentes de cette curiosité que le monde intellectuel porte sur lui-même, en s’objectivant. Cette fascination s’inscrit dans une certaine tradition française, liée aux conditions de naissance de cette catégorie sociale (au moment de l’affaire Dreyfus), mais aussi à sa prolifération sous de multiples formes depuis un siècle : de l’intellectuel universel à l’intellectuel organique, de l’intellectuel total à l’intellectuel spécifique, de l’intellectuel médiatique à l’intellectuel critique, de l’intellectuel collectif à l’intello précaire… Le mot même, à la mesure de fonctions multiples et de modes d’existence différenciés, a connu une étrange destinée. D’autant que le mot n’existe pas littéralement dans certains pays, comme les États-Unis par exemple, où l’on parle plus de scientists. J’ai donc voulu prolonger l’histoire de ce mot en ce début de XXIe siècle, partant d’une hypothèse : son éclipse actuelle, comme si l’intellectuel n’avait plus l’aura d’autrefois, et surtout comme s’il n’existait plus de définition partagée de ce qu’est un intellectuel.

Mais, une seconde raison, plus personnelle et plus liée à mon expérience de journaliste, m’a vraiment donné envie de mener cette enquête. Lisant et chroniquant chaque semaine des essais pour le journal où je travaillais entre 1998 et 2018, Les Inrocks, je me suis souvent étonné d’entendre autour de moi des gens se plaindre du vide de la vie intellectuelle, donnant raison à Jean-Claude Milner qui l’affirmait déjà en 2002 dans son essai Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? Cet écart entre mon sentiment de journaliste débordé par la prolifération de textes d’idées et l’impression d’un néant exprimée par beaucoup de gens, même très cultivés, m’a toujours troublé. En menant cette enquête, j’ai d’une certaine manière cherché à répondre à ce trouble, moins pour me rassurer à peu de frais que pour tenter de mettre au clair ce que je pressentais secrètement depuis longtemps : une revitalisation de la scène intellectuelle hexagonale, à rebours d’une opinion commune. Pour ce faire, j’ai mobilisé mes lectures, et j’ai mené une cinquantaine d’entretiens avec des penseurs assez divers — historiens, sociologues, philosophes, politistes… —, dont je connaissais le travail, et qui me semblaient incarner un nouveau modèle de l’intellectuel, sachant que bien évidemment j’aurais pu, et aimé, en rencontrer des dizaines d’autres. C’est un portrait de groupe que je tenais à faire, à partir d’indices disparates.

Afin de parvenir au cœur de votre essai, j’aimerai interroger les trois parties autour desquels votre propos s’articule et qui constitue une implacable dramaturgie en trois actes de votre vision de la figure de l’intellectuel. Le premier acte consiste à partir d’un fait, communément admis dans l’opinion, selon lequel nous serions entrés dans l’irréversible disparition de la figure même de l’intellection. J’aimerai m’arrêter sur cette phrase en particulier que vous énoncez : « L’intellectuel n’est plus guère qu’un mot usé, renvoyant à un passé illustre mais lointain, qui ne fait plus rêver que ceux qui dans les foules aiment à se rappeler leurs heures glorieuses d’une histoire savante… »
En quoi ainsi, selon vous, existe-t-il un effondrement sinon une disparition du prestige de l’intellectuel dans la sphère publique ? Pourquoi est-il désormais l’objet d’un désintérêt public voire d’un mépris par une part de l’opinion ? Cela correspond-t-il à la fin d’un paradigme politique, peut-être celui de l’engagement amorcé par Zola et théorisé plus tard par Sartre ?

Il est vrai que réfléchissant à la catégorie de l’intellectuel contemporain, il me semblait difficile de ne pas en constater dans un premier temps la fragilisation intrinsèque. Certains diraient même la disparition, la destitution (Yves Charles Zarka) ou le suicide (Manuel Cervera-Marzal). Jean-François Lyotard parlait de « tombeau de l’intellectuel » au début des années 1980 ; Régis Debray, dans i.f, suite et fin, estime que « l’intellectuel est devenu au penseur ce que l’aristo fut au noble : un orgueil déchu en vanité » ! Longtemps mythifiée, occupant le cœur de l’imaginaire national, à travers des figures illustres, de Zola à Sartre, de Michel Foucault à Claude Lévi-Strauss, de Simone de Beauvoir à Roland Barthes, de Cornelius Castoriadis à Gilles Deleuze, de Jacques Derrida à Pierre Bourdieu…, la figure de l’intellectuel s’est fissurée au fil du temps, pour devenir plus indéterminée et moins évidente à partager. Plus personne ne croit, comme Sartre l’écrivait dans son Plaidoyer pour les intellectuels, dans la posture de l’éveilleur de conscience du peuple. Beaucoup indexent cette éclipse à l’hypothèse d’un déclin de la pensée française elle-même : la disparition ces vingt dernières années des derniers maîtres à penser de la « french theory » et de la pensée post-structuraliste (il en reste certes quelques-uns ! : Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière, Bruno Latour…) a détourné la France du centre de la vie intellectuelle internationale. A quelques exceptions près, dont Thomas Piketty reste le phénomène le plus spectaculaire depuis cinq ans, les intellectuels français sont moins présents sur les campus dans le monde. Sur la scène publique hexagonale, leur présence s’efface aussi : on préfère désormais à la figure classique de l’intellectuel celle de l’expert, de l’intellectuel organique, proche du pouvoir, et malheureusement aussi, de plus en plus, celle du polémiste. La culture lettrée n’est plus le socle du débat public, qui donne la priorité à l’économie, à la science politique, et au clash !

Un des points les plus stimulants de votre constat liminaire sur la sphère intellectuelle comme champ de ruines contemporain consiste finalement à mettre en lumière que la déploration de la disparition de l’intellectuel correspond aussi à une vision erronée, celle qui, à l’unisson de la supposée fin du monde ou mort de la littérature, en vient à constater que l’intellectuel est mort. Qu’il appartient à un âge d’or fini et qu’à présent, nous vivons dans un présent désenchanté, vidé de toute grandeur et condamné finalement à être médiocre. Pourrait-on ainsi dire que cette déploration appartient à une vision décliniste sinon réactionnaire du champ intellectuel ?

En grande partie, oui, je le pense. Car, prenant acte de la transformation de la figure de l’intellectuel, qui ne peut plus se prétendre guide spirituel ou conscience universelle, on peut considérer que cet acte de décès s’inscrit dans un cadre rhétorique plus général où des voix défaitistes ne parlent que de « fin », à propos de tout, surtout celle de la pensée et de l’art ; il y en eut même qui parlaient de « fin de l’histoire », au début des années 1990 ! Ce tropisme de la fin n’est souvent que le fruit d’une vraie paresse. Il est malhonnête, et spécieux, de prophétiser une fin quand on n’a pas soi-même commencé à faire attention à ce dont on parle. Beaucoup des commentateurs parlant de vide de la vie intellectuelle ne lisent pas les productions qui sortent. L’anti-intellectualisme est une traduction de ce manque de curiosité et ce déficit d’attention à la nouveauté qui surgit. Cette déploration me semble la marque d’un rapport passif et nostalgique au monde. Elle marque particulièrement la vision communément véhiculée du paysage intellectuel actuel.

Lorsque vous évoquez le recul avéré de l’influence des intellectuels dans le champ médiatique, vous évoquez à juste titre l’effritement du lien entre les intellectuels et le public. Parmi d’autres, vous donnez deux causes principales : une coupure entre la recherche et le public, et la disparition de l’identification d’un journal à un penseur. Finalement, est-ce que ce ne sont pas la culture et les signes qui permettent d’identifier les intellectuels comme intellectuels, et en partie le discours journalistique capable de percevoir que le champ, qui ont précisément disparu ? En seriez-vous d’accord ?

Il me semble que le lien direct entre les intellectuels et le public est en grande partie brisé. L’une des sources de cette coupure tient à la volonté de certains penseurs de ne pas jouer le jeu des médias de masse, mais surtout à la difficulté – la volonté, pourrait-on dire – que ceux-ci ont à intégrer leur parole dans leur espace, dominé par le spectacle de la controverse. La transformation du paysage médiatique et le développement des réseaux sociaux depuis vingt ans a conduit à ce que Serge Audier appelle un moment d’autodidaxie généralisé : chacun se constitue son savoir à partir de ses réseaux affinitaires. Pour autant, les journaux, qui furent longtemps l’espace public privilégié où les intellectuels mettaient en lumière leurs travaux, n’ont pas renoncé à leur mission de médiation du travail intellectuel. J’ai même le sentiment que depuis peu de temps, la plupart des journaux ont intégré la nécessité, eu égard à la curiosité de leurs lecteurs (qui en redemandent), de mettre en scène le débat d’idées dans leurs pages et d’accorder encore plus de place à des textes d’intervention, des entretiens ou des textes théoriques. De fait, la place que la presse écrite exigeante réserve à la production intellectuelle est plus forte en France que dans beaucoup d’autres pays.

Pierre Bourdieu durant les grèves de 1995

Le second mouvement de votre essai consiste, ensuite, à prendre le contrepied de cette déclamation décliniste des intellectuels en voie de disparition pour affirmer, au contraire, que les intellectuels subsistent. Vous dites ainsi que « les intellectuels sont des survivalistes » et que leur parole « agite de manière plus oblique et subtile les consciences. ». Pour expliquer ce survivalisme, vous indiquez que le changement de paradigme profond, quoi qu’en dise notamment Philippe Artières, est la profonde précarisation qui atteint les jeunes docteur.e.s et tout métier intellectuel ainsi que la raréfaction des postes à l’université. Vous dites avec force qu’on assiste à une prolétarisation des intellectuels. Peut-on ainsi dire que, parce que les intellectuels sont devenus des dominés comme les autres, moins d’attention est prêtée à leur parole publique ?

La précarisation des intellectuels d’aujourd’hui est double : elle touche autant à leur réputation symbolique qu’à leur statut social et économique. Leur prestige écorné dans un espace public qui minimise leur parole se mêle à la fragilisation de leurs modes d’existence concrètes. Beaucoup de chercheurs parlent aujourd’hui du sentiment de dépossession, soit parce qu’ils sont écrasés par le poids de la bureaucratie et des modèles du néo-management (développement du financement par projets, multiplication des instances d’évaluation, soumission à des impératifs de publication…) quand ils sont en poste à l’Université, soit parce qu’ils ne gagnent tout simplement pas leur vie quand ils buttent sur la possibilité d’obtenir un poste, dans un contexte de gonflement de la plèbe intellectuelle et de raréfaction de moyens budgétaires. Le sort des nombreux vacataires, obligés de cumuler plusieurs métiers différents, est éclairant. La précarisation matérielle et intellectuelle qui sévit au sein de l’Université est le fruit d’une politique délibérée de gestion par l’État. Contraints par cette logique du manque, les intellectuels compensent du coup leur précarisation par un sens du bricolage et par des luttes – pour la reconnaissance à la fois de leur voix et des enjeux politiques qui traversent la société.

S’agissant du recul du prestige et de l’audience des universitaires dans le débat public, vous rappelez la remarque de Marc Bloch selon laquelle, dans les années 1920, les universitaires s’étaient progressivement soustraits à toute parole politique. N’en va-t-il pas de même dans nos années 10 ? La précarisation des jeunes docteur.e.s n’est-elle pas aussi due en partie à une dépolitisation massive du corps enseignant à l’université ? Plus largement, n’est-ce pas dû au fait que l’université est devenue ici aussi un secteur d’activité comme un autre, soumis aux lois d’un néo-libéralisme sans limite, avec des personnels hésitant à faire grève et s’enfonçant dans la palinodie de la plainte ?

L’échec, ces dernières années, des mobilisations politiques d’universitaires, réunis en collectifs comme « Sauvons l’Université » créé en 2007 pour protester contre la loi LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités), a sûrement découragé certains d’entre eux à s’engager, comme s’ils avaient en partie renoncé à l’idée de pouvoir résister à la machine du pouvoir. Mais si cette dépolitisation existe de fait, à cause des défaites collectives accumulées et des conditions de travail qui obligent chacun à penser d’abord à sa logique de carrière, je ne suis pas sûr qu’elle soit si massive, et surtout qu’elle soit éternelle ; il suffit de voir comment les universitaires, y compris les directeurs d’universités, se sont récemment mobilisés en bloc contre les projets du gouvernement sur les hausses de frais d’inscription pour les étudiants étrangers.

Dans l’effacement auquel se heurtent désormais les intellectuels, se dresse aussi, à l’heure des réseaux sociaux et des chaînes d’informations continues, un double écueil propre à notre époque, ou qu’en tout cas elle décuple : l’éditorialisme et la culture du clash. Qu’il s’agisse donc de l’éditorialisme ou du clash, on observe que l’intellectuel est symboliquement dépossédé de sa compétence à rendre compte du monde par une logique du spectacle à laquelle sa parole scientifique est étrangère par nature.
N’y aurait-il pas là une double question, politique, que les intellectuels devraient prendre à bras le corps ? Ne peut-on pas dire que, notamment les chaînes d’info, répondent d’un poujadisme qui amène à déconsidérer une parole moins rapide que les saillies approximatives des éditorialistes et une forme de maltraitance médiatique ? Ne peut-on pas également dire que, comme le faisait récemment remarquer Gérard Noiriel, qu’une part des intellectuels ont plutôt tendance à se considérer comme des « chercheurs de droit divin » pour reprendre son expression et refusent ainsi de se compromettre dans un débat ?

Centrale et obsédante, cette culture du clash, orchestrée par les médias de masse et les réseaux sociaux, suscite en effet des stratégies de résistance diverses au sein du champ intellectuel. La place accordée à Eric Zemmour dans les médias reste aujourd’hui un paradigme de cette hystérisation réactionnaire du champ médiatique et de l’ambivalence du champ universitaire, débordé par la fureur des polémistes d’extrême-droite. Si certains historiens comme Gérard Noiriel, mais aussi Laurent Joly ou Patrick Weil, montent au créneau pour disqualifier Zemmour, d’autres (je pense par exemple à Étienne Anheim) refusent d’engager une discussion scientifique avec lui, précisément parce qu’il ne s’inscrit pas dans un cadre scientifique, mais purement idéologique, fasciste ! Il me semble que les deux positions, a priori inverses, se tiennent et ont leur propre logique, respectable. Le champ intellectuel tente de tirer deux fils à la fois : sur le front de l’agitation et du débat à couteaux tirés, certains montent au front, pour ne pas laisser l’espace de la conversation publique contaminé par les voix d’extrême-droite ; d’autres se contentent de rappeler, à l’intérieur de leur espace et loin des feux médiatiques, les règles de la méthode scientifique et de production d’un savoir rationnel. Entre hétéronomie et autonomie de la science, entre militantisme et scientisme, chacun cherche sa voix, jouant aussi souvent sur des formes hybrides, ou cumulatives, entre elles. Ce qui est évidemment inquiétant, c’est que les vertus potentielles de chacune de ces deux postures semblent aujourd’hui faibles par rapport à l’écho délirant dont bénéficient tous les réactionnaires de plateaux.

Dans le moment de décomposition mais aussi de recomposition que nous vivons, le « débat » de Macron en mars dernier avec les intellectuels à l’Élysée peut permettre, comme vous le rappelez, de penser ce que l’intellectuel est devenu à l’heure précisément du macronisme. En quoi finalement Macron instrumentalise les intellectuels qui sont allés lui rendre visite lors de ce « débat » ? Peut-on parler d’une naïveté politique à l’égard des intellectuels qui se sont rendus à ce « débat » que d’aucuns ont pu qualifier de mascarade ? De la même manière, on sait combien le storytelling macroniste met systématiquement en avant l’attachement de Macron à Paul Ricœur : en quoi s’agit-il ici de faire de « l’intellectuel » un signe sinon une monnaie d’échange médiatique afin de se construire comme un président éclairé ?

L’invitation lancée par le président Macron aux 65 intellectuels le 18 mars dernier, dans le cadre du Grand Débat, me semble en effet un moment symptomatique, à la fois de la puissance symbolique de l’imaginaire intellectuel, de ce que le pouvoir projette en lui, mais aussi de l’attraction des penseurs eux-mêmes pour le pouvoir. Beaucoup de ceux qui se sont rendus à l’Élysée ont confié après-coup être tombé dans un piège (je pense à Dominique Méda ou Frédéric Worms). Cette instrumentalisation, permettant à Macron de faire son show durant plus de 8 heures, sans dialogue aucun, pouvait se deviner avant même que le spectacle commence. Beaucoup d’intellectuels ont d’ailleurs lucidement refusé se de prêter au jeu (Frédéric Lordon, Sandra Laugier, Michaël Foessel parmi plein d’autres). Cela dit, derrière la façade – la farce – d’un « président philosophe », qui a lu toute l’œuvre de Ricœur, une vraie question reste posée : comment articuler au sein de la République des relations, autres que simplement instrumentales ou de faire-valoir, entre politiques et intellectuels ? La courroie de transmission entre le champ partisan et le champ théorique ne fonctionne pas. Dès les années 1980, Michel Foucault expliqua l’échec des socialistes au pouvoir par leur incapacité à travailler avec les intellectuels et établir de rapports de travail avec les mouvements de recherche. Le problème n’a cessé de se creuser depuis : les politiques ne lisent plus les travaux des intellectuels, en dehors de ceux qui peuplent les « think tanks », dans une logique plus technicienne de la politique. Benoit Hamon avait, lui, mobilisé des chercheurs durant la campagne de 2017. C’était, je pense, une démarche salutaire, à défaut d’être efficace.

Dans le troisième et dernier mouvement de votre essai, vous convoquez un « temps retrouvé » des intellectuels en prenant soin de souligner combien les figures des intellectuels sont désormais reconfigurées. Intellectuel est un terme qui se déclinerait dorénavant au pluriel tant, selon vous, il s’agit au contemporain de quitter la posture solitaire donc romantique de l’intellectuel-héraut à laquelle Sartre souscrit encore. Quelles sont, selon vous, les formes collectives que les intellectuels créent au présent de nous ? Peut-on parler de la ZAD comme paradigme contemporain d’une pensée intellectuelle devenue collectif ? Enfin, cela explique-t-il par exemple l’absence de réaction ni même de lecture du mouvement des Gilets Jaunes par des figures comme Rancière ou Nancy, ou bien encore le rejet complet des Gilets Jaunes par Badiou ?

J’ai été frappé au cours de mon enquête par un aveu souvent répété par les chercheurs : il n’y a d’intellectuel que collectif ! Je pense que cette catégorie de l’intellectuel collectif, au cœur de l’histoire politique depuis l’affaire Dreyfus elle-même jusqu’aux années 1930 (comité de vigilance des intellectuels antifascistes…), des années 1970 (groupe d’information sur les prisons…) aux années 1990 (autour de Bourdieu), s’est réactivé ces dernières années. On en perçoit les formes dans le nombre important de pétitions et de textes collectifs, par exemple autour du mouvement des Gilets Jaunes, mais aussi dans les projets éditoriaux de plus en plus ouverts aux travaux collectifs (livres, revues de plus en plus nombreuses, médias en ligne…), dans la manière dont les chercheurs organisent leurs enquêtes avec leurs collègues de laboratoire, sortent de leur espace académique pour se rapprocher de manière féconde d’autres espaces de création, artistiques, littéraires ou théâtraux, mais aussi militants. Ces alliances ont ceci de neuf, il me semble, qu’elles se déploient ni par le haut, selon le modèle usé de l’intellectuel prophétique, ni par le bas, selon le modèle aussi usé de la fétichisation de la seule parole militante. Il existe aujourd’hui des échanges qui activent autant la pensée qu’ils guident l’action. C’est en cela que je parle d’un nouveau modèle de l’intellectuel, plus curieux, modeste, ouvert, éveillé, transnational, circulaire, qui rayonne par la construction des liens multiples. En structurant l’intellectualité à partir d’échanges avec des citoyens et des artistes, les intellectuels renouvellent le modèle de l’intellectuel collectif, plus en prise le monde social, plus à l’écoute des paroles ordinaires et des voix différentes, celles qui aspirent à mieux déployer l’équité démocratique et l’égalité sous toutes ses formes, tout en s’attachant à la défense des conditions de production du savoir et de la vérité.

Nathalie Quintane

Enfin ma dernière question voudrait porter sur la place de la littérature au cœur de cette réinvention des intellectuels. Vous indiquez avec force et justesse que l’art joue désormais un rôle clef dans la restructuration du champ et qu’il s’impose comme l’un des outils permettant de penser avec force le monde. A ce titre, vous évoquez la pénétration de la littérature dans tous les arts et les sciences sociales, renversant l’idée communément admise selon laquelle la littérature s’effacerait. Peut-on ainsi dire que la littérature sinon l’art plus généralement sont désormais de nouveaux alliés des intellectuels ?

Je le crois, précisément comme le signe de cette nouvelle alliance dont les intellectuels sont à la fois l’acteur et la promesse, la mèche et le feu. Ces affinités, longtemps électives dans l’histoire de la pensée et de la littérature, sont de plus en plus électriques.

Les romanciers, que vous connaissez mieux que moi, lisent des philosophes, des sociologues ou des historiens. Ils se parlent entre eux, souvent sur des scènes publiques, écrivent des livres ensemble, à la manière, par exemple, de l’historien Patrick Boucheron, complice de l’écrivain Mathieu Riboulet, qui publiaient ensemble en 2015 Prendre dates (Verdier), ou du philosophe Mathieu Potte-Bonneville qui publie avec l’écrivain Marie Cosnay un livre sur l’hospitalité, sorti ces derniers jours, Voir venir (Stock). Beaucoup des écrivains que vous défendez vous-même – je pense à Camille de Toledo, Nathalie Quintane, David Bosc, Antoine Wauters ou Laurent Mauvignier – explorent le contemporain d’une manière qui élargit l’analyse que les intellectuels issus des sciences humaines en font, comme si la compréhension du monde actuel convoquait autant les romanciers que les théoriciens, sans hiérarchie, mais avec une attention réciproque.

Du côté des artistes plasticiens, cette attraction est aussi, voire plus, marquée. Toutes les grandes questions politiques d’aujourd’hui – l’Anthropocène, la fin de la grande séparation entre l’homme et l’animal ou le végétal, la question du vivant, celle des migrations, des identités hybrides… -, discutées dans le champ du savoir, trouvent une traduction majeure dans le champ de l’art, comme l’illustrent cet automne les Biennales de Lyon et d’Istanbul. L’Homo Intellectus d’aujourd’hui partage les mêmes préoccupations que celles des romanciers et des artistes. Ils avancent ensemble, par-delà le respect de leurs frontières disciplinaires et de leurs méthodes de travail. Allez dans tous les centres d’art, les musées, les maisons de la poésie, les festivals littéraires : les intellectuels sont comme chez eux. Dans leur fragilité même, l’attente qu’ils suscitent est le signe de leur souveraineté retrouvée, de leur nouvelle destinée, qui est moins une reprise de leur vieille tradition qu’une vraie relance imaginative : un reboot.

Jean-Marie Durand, Homo Intellectus : une enquête (hexagonale) sur une espèce en voie de réinvention, La Découverte, « Cahiers Libres », octobre 2019, 280 p., 20 € — Lire un extrait