Il faut lire Mathieu Riboulet : Nous campons sur les rives

Mathieu Riboulet

« Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n’écrit pas autre chose. Des tombeaux » avançait Mathieu Riboulet, partageant sa voix avec Patrick Boucheron, à l’entame de Prendre datesà propos des attentats de 2015 pour venir dire combien, désormais, à la mesure des morts qui peuplent les jours et les nuits, il appartient à chacun d’œuvrer non à la déploration continue et au deuil irréversible des êtres disparus mais d’en convoquer la revie depuis la littérature même. Nul doute que ce souci de Riboulet pour la clameur d’un vivant sans limite résonne avec force et émotion depuis sa récente disparition et ne manque pas d’escorter de toute sa lumière le bouleversant et magnifique Nous campons sur les rives qui parait dans la « Petite jaune » de Verdier.

De fait, prononcé entre le 7 et 11 août derniers lors du banquet d’été de Lagrasse, chacun des textes rassemblés ici présente Mathieu Riboulet dans le tremblement et le seuil de son prochain décès, du pressentiment irréversible de la mort qui vient et qui se dessine comme l’issue inexorable de ses propres paroles. Mais la mort ne s’y montre pas, tout juste se devine-t-elle au détour des ultimes phrases dans la mesure où le projet de Riboulet se fait ici tout autre. Car Nous campons sur les rives est un grand texte de lumière, un grand texte de pleine vie, une puissance de résurgence du monde dont l’écrivain tire consciemment et patiemment les fils afin de laisser, après lui, la puissance resurgie de la parole pour chacun. Car, doit-on le dire d’emblée, Nous campons sur les rives répond d’un art de la conversation et d’une constante ressource de l’échange : une voix tendue vers l’art de l’ensemble, vers ce qui s’échappe de l’individuel pour tendre vers le collectif – son nom de monde.

Loin de se tenir entre quatre murs, même de vénérables pierres, Riboulet a choisi pour venir dire ses derniers textes de les faire se tenir dans l’ouverture recommencée chaque jour de la halle de Lagrasse, au cœur du village. Le geste n’est en rien anodin. Il dit combien la parole de Riboulet cherche à s’inscrire au cœur de la cité, de la communauté des vivants telle qu’elle s’établit autour de lui, dans l’accueil et l’écoute de sa parole. Parce que, d’emblée, l’interrogation de Riboulet se porte sur la question de l’ici de toute diction, sur le lieu même du dit et sur la géographie intime des vivants.

Où sommes-nous au moment où nous croyons vivre ? Où sommes-nous quand nous croyons nous tenir chacun dans le présent ? Sommes-nous, dans un effet de miroir qui n’en est pas un, présents à ce présent que nous croyons là encore vivre ? Avec patience, mesure et bonté, Mathieu Riboulet reprend ici ces questions du lieu du Dire et de l’Être qui innervent l’essentiel de son œuvre : il en reprend comme pour une dernière fois la tenue dans le texte, le tracé qu’il entrevoit, celui de la lisière des corps, celui des interstices qui fondent les liens à chacun et recommence le grand vœu d’une communauté d’êtres. Avec privilège et force s’expriment ici, peut-être comme jamais – et en cela, sans doute est-ce l’un de ses textes les plus fulgurants et urgents –, le sens de l’être-là, de l’être au monde de chacun – ou ce que Stéphane Bouquet nomme aussi bien « la tendresse du Dasein ». Car Nous campons sur les rives est un grand texte d’adresse, un puissant texte d’invitation, de main tendue au devenir de chacun et à la grande tendresse, peut-être inouïe, du monde : un texte qui se tourne vers chacun pour interroger l’horizon et la géoéthique de tous.

Pour Riboulet, au seuil de disparaître, il faut ainsi savoir si nous sommes d’ici, ce que cela implique, si l’on peut faire circuler ce terme d’ici sans évidemment sombrer dans les fascisantes interrogations, comme il l’affirme si bien, des « thuriféraires de la racine » mais vite, « l’ici », résonne comme un « je ne suis plus là ». Nous campons sur les rives se donne comme un texte de doux départ qui se dit, comme celui des adieux tus qui ne donnent pas leur nom, qui ne veulent pas en prononcer l’irréversible devenir pour laisser encore, un peu, la chance à la vie, même après la mort. Une grande douceur vient parcourir la parole comme si elle était celle d’un Orphée qui déciderait de ne pas se retourner car, singulièrement et peut-être comme toujours chez Riboulet, il n’y a pas d’élégie. Il n’existe aucun devenir élégiaque du mourant devant sa mort – comme un geste violemment contraire et confiant, Riboulet y oppose une constante puissance de revie, sa promesse tenue à l’horizon d’une disparition suggérée.

Mathieu Riboulet

Chez Riboulet, il n’existe dès lors aucune catabase, aucune descente prolongée et contemplée dans les enfers, aucune nékuia qui pourrait contraindre chacun à contempler la mort, à faire du mortifère le point final à toute vie et à tout livre. Au contraire ardent et revendiqué, Riboulet profère, doucement, comme en lisière de sa parole et à la manière d’un sentiment cosmique, combien finalement, en dépit de la mort, il va falloir plus que jamais rejoindre le vivant du monde. Car, au-delà de la mort et de cet être qui ne sera bientôt plus ici, un monde existe. Un monde se tient dont Mathieu Riboulet offre la matière dans l’indifférenciation des choses et des êtres puisque, dans Nous campons sur les rives, se dit comme le grand vœu de faire advenir le monde depuis sa propre disparition – comme si sa mort pouvait entrer dans le procès résolu de la révélation continue de nos existences. On va disparaître, on ne va pas le dire, on va doucement s’effacer, s’implanter sur les rives du Léthé ou du Styx ou encore du fleuve d’Héraclite et on va devenir. Même morts, on va redevenir le vivant de chaque chose – même depuis le tombeau, rien de plus en vie pour la littérature.

C’est ce que paraît clamer à chaque instant ce texte si vibrant, ce texte de l’onde, de la vibration ondulatoire post-mortem qui ne fait pas de la mort un événement terminal mais une étape nécessaire du vivant. Riboulet y dessine là le devenir atomique de chacun, la joie de l’atome à savoir qu’il fait monde avec le monde, que le monde sera toujours une part irrépressible de chacun où chacun aura disparu, ne sera plus individué mais aura poursuivi l’accomplissement du vivant lui-même : la jouissance de l’atome, son élan démocratique et politique que la littérature trouve dans la mort – comme si la mort était la poursuite de la littérature par d’autres moyens.

Car l’être qui part pour la mort et son fleuve est un être désormais sans corps, qui n’a plus son corps comme barrière irrémédiable du vivant : par la disparition, l’homme est défrontiéré de son corps et peut rejoindre l’ardent du monde, la folle immanence qui, à chaque instant, afflue désormais immédiatement. C’est cette histoire d’un départ, d’une apocalypse douce comme recommencement de chacun que dévoilent cette disponibilité soutenue et cette attention neuve au vivant. Cet être sans corps qu’est Riboulet à la fin de son texte n’appelle aucunement la mort non plus que l’oubli mais le Poème dans la mesure où, ce que fait surgir peut-être Mathieu Riboulet dans cet ultime et magnifique texte, s’impose comme cet être-poème que Dominique Fourcade avance dans un non moins splendide texte, Deuil, sur la mort de Paul Otchakovsky-Laurens. L’être-poème est cet être qui, sans corps, écrit 24h sur 24 dans chaque phrase, dit encore Fourcade. Car il ne peut désormais y avoir de récit. Le récit est supprimé. Le monde est advenu l’espace d’un bref instant, comme si la mort ouvrait à un devenir Rimbaud de chaque poète, de chaque romancier puisqu’il faudrait dire que dans ce monde, au moins l’espace d’un instant, elle a été retrouvée, l’éternité.

Mathieu Riboulet

On l’aura compris : il faut lire au plus vite l’émouvant Nous campons sur les rives pour saisir au plus près combien Mathieu Riboulet fait de la littérature la grande chance du vivant, sa permanence à chacun reconduite. Et peut-être peut-on parvenir à saisir dans ces pages de monde, de terre, d’air et de pierre la puissance de la diction si confiante de Riboulet à la lumière de ces tendres vers de Stéphane Bouquet dans Un monde existe : « C’est de nouveau le printemps qu’il y a / après ta mort ».

Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives. Lagrasse, 7-11 août 2017, Verdier, « Petite jaune », mai 2018, 48 pages, 3 euros