The Cure à Rock en Seine : l’inquiétante étrangeté de Robert Smith

Mythe pop, mastodonte gothique, icône occidentale : tout semble dit sur The Cure qui vient de faire l’unanimité au festival Rock en Seine vendredi 23 août 2019. Pourtant, en se promenant dans les immenses espaces du domaine national de Saint-Cloud, le sens d’un groupe qui a déjà traversé quatre décennies se révèle toujours plus profond.

 » — Tu es au courant que le concert de The Cure c’est 800 000 euros ?
— Ça les vaut !
— Oui, mais sur une base de 27 chansons, on est sur du 30 000 euros le titre quand même, Valérie Pécresse est au courant ?
— Chut !, Ça les vaut ! « 

Tout le monde parle des Anglais et tout le monde est bronzé à Rock en Seine, haut lieu de la rentrée d’un microcosme musical parisien en crise perpétuelle depuis 15 ans. Mais les visages sont détendus et l’effervescence d’un enthousiasme est à nouveau là.

 » — En quinze heures, le nouveau single de Lana Del Rey a fait 1,5 de streams.
— La mafia chinoise doit être derrière elle, ce n’est pas possible autrement. « 

Alors, qui à quel poste et dans quel label ? Quel lieu ferme, quel autre ouvre ? Quels artistes montent ?

 » — Il faut absolument aller écouter « The Murder Capital » sur la scène Firestone, sont tous petits, sont produits par Flood. Tu aimes Shame, tu aimes Fountains D.C., Joy Division mais oui…
— Mais le rock est mort, tu n’es pas au courant ?
— C’est le monde entier qui est mort. Il n’a plus qu’à renaître ! « 

Une industrie se réveille dans la chaleur de la fin août. En son centre, une fois les égo surdimensionnés dépassés et évités, un vrai sens de la fête, un nous mouvant, superficiel mais attachant. Un portrait à faire à chaque coin de chapiteau.

 » — Cet été en Italie, j’ai été la princesse des cactus. Je régnais sur les plantes grasses alignées en rang autour de moi. Certains soirs, je pouvais aussi toucher les planètes, leur parler.
— C’est passionnant mais dis-donc je viens de voir un Bogdanoff tout seul, il est là il parle à tout le monde, il veut serrer le plus de mains possibles on dirait. Truc incroyable, il est sans son frère, regarde le voilà.
— Mais non, c’est Jack Lang. »

Vite, il est 21 heures et il faut filer devant la Grande Scène, The Cure s’annonce par une douce nappe double de synthés. Robert Smith s’avance comme dans toutes ses apparitions scéniques en tenant ses doigts recroquevillés. Hésitant au milieu du Spectacle, il ne semble toujours pas comprendre pourquoi il trône là après quatre décennies. Chacun a son Robert Smith. Le mien justement est celui qui chante dès les premières secondes de l’album « Wish » en 1992 « Je ne sais pas ce que je fais ici, je pense vraiment que j’aurais dû aller me coucher ce soir. » Ce n’est pas une moue construite. Sa réponse sincère à la question d’une journaliste surexcitée lors de l’introduction du groupe au Hall of Fame en mars dernier a relancé immédiatement son culte.

Depuis le départ, l’interprétation qu’il faut donner au maquillage, à cette alliance de l’attirail du noir des vêtements et du rouge à lèvres tient dans la magnifique étrangeté qui est celle de l’angoisse. Une illustration parfaite du concept freudien « Unheimlich », titre d’un essai paru il y a exactement 100 ans dans la revue de psychanalyse allemande Imago. Avec « l’inquiétante étrangeté » Freud explique la sensation déstabilisante d’un familier qui prend la teinte du non-familier. Le sympathique côté pop des chansons du groupe se transforme vite en trouble total. Ce qui appartient à la maison se dévoile troué par ce qui lui est étranger. Comme ces poupées qui se mettent à parler, ces apparitions de fantômes ou ces bruits dans une demeure soit disant hantée. Smith chante la déréalisation possible à tout instant, ses mélodies vous rappellent que rien ne vous est jamais assuré dans le coin de cet univers. Je crie à l’oreille de mon épouse exténuée par une agitation inacceptable à mon âge dans un concert :

« — C’est exactement ce que Martin Heidegger ne cesse de dire, The Cure c’est le dévoilement dans le retrait chérie…
Peux-tu arrêter stp ? Le concert a commencé.
— … nous sommes jetés dans le monde, notre capacité à accéder à l’authenticité de l’être passe par l’ouverture à l’angoisse et au vide. Robert Smith voit clairement toutes les obliques de ce vide, il chante à partir de lui.
— Je voudrais que tu te taises, tu emmerdes tout le monde.

Dans le clip de Lullaby (berceuse) en 1989, une araignée vient s’attaquer à un Robert Smith adulte mais à la posture enfantine, installé dans son lit. La peur semble tout autant le paralyser que l’exciter sexuellement. C’est le même corps à soixante ans qui susurre une première chanson, « Plainsong » :

“I think it’s dark and it looks like it’s rain, you said
And the wind is blowing like it’s the end of the world, you said”

High, Just One Kiss, Push, Never enough… The Cure déroule l’impossible épuisement du désir au milieu des lignes de basses parfaites du longiligne et magnifique Simon Gallup. Texto d’un ami espion devant une autre scène : « Johnny Marr est triste. The Smiths n’auraient jamais dû se séparer. » Il n’aura ma réponse que plus tard, les textos arrivent toujours en retard sur les festivals. Un type tournoie comme un derviche aux couleurs inversées sous un arbre, il soulève régulièrement sa grande robe noire pour ostensiblement montrer son sexe et ses fesses. Dans une extase, il fouille son sac et propose des pom’potes aux gens autour de lui. « Shake dog shake », « 39 », « Disintegration ». Dans cette dernière, Smith documente sa traversée de la folie autant que la scène d’offrande sucrée qui vient d’avoir lieu. « Maintenant que je sais que je me brise en morceaux, je m’arracherai le cœur pour l’offrir en nourriture à n’importe qui. »

Rappel, singles dont « Friday I’m in love ». Bien sûr nous sommes vendredi et friday never hesitate. Je pense qu’il faudrait que je retrouve cette interview de Robert Smith lors de la tournée chaotique Pornography au début des années 80. Après avoir pris un peu trop de quelque chose d’interdit, il avait passé la nuit entière à jouer au tennis tout seul contre lui-même, sans balle, sans raquette, dans sa tête. Je voudrais savoir qui était sorti vainqueur de ce duel au petit matin ? Je voudrais retrouver ses mots exacts.

The Cure ou la grandeur d’un monde où les angoisses et les illuminations sont précises : la musique comme un renversement fantastique de l’intimité la plus ténue vers le front électriquement amplifié des stades. Depuis l’urbi d’une tête jusqu’à à l’orbi d’un champ, d’une salle de concert ou d’une diffusion web mondiale. Prodigieux.

Puis le dimanche, c’est la confirmation de l’information attrapée au vol vendredi soir. Les cinq jeunes irlandais The Murder Capital possèdent une force puissante, sourde et tendue comme une idée fixe. N’ont-ils pas tout compris en se nommant ainsi, la totalité de la surface du monde n’est-elle pas devenue une capitale du meurtre ? Puis plus tard Aphex Twin apparait sur la Grande Scène. Les sons et rythmes abstraits et radicaux sont principalement repoussants. C’est peut-être que je ne me suis jamais vraiment assis devant la chapelle du dieu du label Warp.

Bien qu’il faille admettre que sur les immenses écrans sa critique visuelle de grande figures françaises, Hollande, MBappé, Hidalgo, Mélenchon, Belmondo, Jane Birkin, Johnny Hallyday a un délicieux côté acide, une question reste en suspens, luciole entre les rayons laser verts du show qui tranchent le ciel noir en lamelles : pourquoi si peu de corps dans cette musique ?