Prof libérateur, plutôt que preneur d’otage

Retour en cette rentrée sur l’expression « preneur d’otage » employé par les médias, Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron dans leur sillage pour désigner, lors du chaotique bac 2019, les professeurs grévistes.

 Lorsque la pensée ne s’occupe que de se reproduire, et reproduire à travers elle des lieux communs, ne sachant ainsi que ce qu’elle sait plutôt que ce qu’elle pourrait savoir, celle-là ne fait rien d’autre que ne fait l’ignorant. (Flaubert l’a déjà dit mieux que moi).

Exemple : l’expression « prendre en otage », dès lors qu’une grève s’enlise pour affirmer ses revendications, en désespoir de cause. Son désespoir et sa cause se confondent ainsi dans un élan vital. Quelque chose de profondément humain se joue là, précisément dans ce désespoir qui donne à la lutte un caractère sacré, une profonde dignité.

Lorsque des agents de l’État s’en prennent à l’État, c’est-à-dire concrètement à ceux qui en sont les récipiendaires – soit la majorité des citoyens, leur geste outrepasse les institutions pour affecter directement la population dont ils sont eux-mêmes issus, et de laquelle ils veulent à tout prix se faire entendre. C’est ainsi que le prof, en dérogeant à sa fonction, peut alors se libérer d’une exigence de représentation pour lui substituer une exigence de pensée. Devenir, aux yeux de ses élèves, non plus le preneur d’otage, mais un libérateur.

Celui qui toute l’année fut le porteur d’une parole sans cesse injonctive – fût-elle « bienveillante », se change alors en individu non plus tenu, mais libre de les considérer. Son devoir – de réserve, non plus accompli sous la houlette de l’anonymat correcteur, mais bel et bien refusé au nom d’une dignité supérieure – car désespérée, c’est-à-dire déliée de toute considération autre que son but. C’est ainsi que le prof, non plus porteur mais bel et bien émetteur d’une parole – la sienne, non plus celle de l’institution, accède aux yeux de ses élèves à sa propre humanité. Soit le fait de ne jamais les considérer comme une variable, non plus que lui-même ne voudrait l’être. Il se dit alors que cette cause est la leur. Se demande quelle égalité réelle inventer, quelle manière d’envisager l’apprentissage comme un échange avant toute chose.

Mais : « c’est non ». Dit la République, soucieuse de préserver ses ouailles. Et pourtant.

Si l’on est vraiment républicain, évidemment faut-il préférer Jules Vallès à Jules Ferry ; c’est le premier qui a participé à la construction de la République, le second qui l’a dévoyée dans le nationalisme. La République est fille de la Révolution – nulle autre chose. Elle est née du sacrifice avant que des débats, des débats autant que des sacrifices. Elle n’a de pensée qu’en regard de la violence qu’elle engendre. Cette intime et terrible pensée que la République, une fois le soir descendu sur sa Place, consent à entretenir, n’est rien d’autre que celle d’un Peuple tout entier – autant dire une vaste fable ; mais qui peuple elle-même nos imaginaires, nous montre des possibles. Une façon commune d’envisager l’avenir. Une façon aussi de ne pas oublier l’individu, sa liberté en propre, qui ne dépend que de la manière dont le collectif sera envisagé (totalitaire ou mutuel). 

Allons, ce ne sont pas vos enfants que les profs réfractaires prennent en otage, c’est leur avenir qu’ils veulent voir briller dans leurs yeux !