En finir avec l’illusion moderne : Jérôme Meizoz (Absolument modernes !)

« À moi, le récit de ces années » : c’est résolument sous le signe de Rimbaud que Jérôme Meizoz place cet appel à la mémoire et brosse dans Absolument modernes ! une chronique à la fois intime et collective de la modernisation du XXe siècle. On sait l’écrivain fin lecteur de Pierre Bergounioux, d’Annie Ernaux ou de Jean-Loup Trassard : c’est là une même anatomie de l’avènement de la modernité, non plus en Mayenne ni dans le Limousin, mais dans le Valais suisse. Quelque chose vient faire rupture, et briser la continuité de modes de vie, rompre avec des existences sobres et modestes. Le déferlement de la modernité, c’est ici non seulement une rupture des lignes de vie, un « vieux monde qui part à la renverse », mais aussi l’irruption d’un nouvel âge du capitalisme, d’une surproduction de richesses inégalement réparties, au détriment des paysages. Le sentiment du temps et de l’histoire connaît une inflexion majeure, célébrant le neuf et le moderne, vouant aux vieilleries traditions et manières de faire :

Partout, l’injonction à solder les arriérés : le passé à dépasser, comme vieillot et stupide. Faire table rase. L’imaginaire moderne avance en détruisant. Faire place nette. Nettoyez-moi cette poussière !
– Croissance ! Croit sens ! Croâ cens !

Cette chronique des Trente Glorieuses fait songer aux Années d’Annie Ernaux, par cette manière de nouer indissolublement épisodes d’une vie familiale et intime, et scansions d’un devenir collectif : la silhouette que l’on devine autobiographique, puisque le narrateur, Jérôme Frascator, est au plus proche de l’écrivain, se détache à peine de ce mouvement pour ainsi dire impersonnel, comme un témoin sidéré de la trame historique. Il prend en charge la coulée du temps, la force d’inertie d’un progrès presque irrésistible, saisissant un esprit du temps. Non pas raconter sa vie, mais selon la juste formule d’Annie Ernaux « raconter la vie », et se faire le témoin discret d’une époque, se portraiturer en observateur discret d’autrui :

Très tôt, j’ai eu besoin de raconter la vie. (…) Très tôt, j’avais la réputation d’un gamin observateur, toujours à s’enquérir des exploits et des gaffes des adultes ; on m’a vu occupé à retracer les généalogies.

Mais cette chronique est aussi une réflexion sur les devenirs de l’utopie moderniste : son épuisement aujourd’hui, qui nous laisse amers devant le gâchis écologique ; sa force de tromperie et d’illusion, suscitant de vains désirs, grâce à la force des médias et des publicités ; sa puissance de croyance toutefois, puisque Absolument modernes ! montre que l’on passe sans solution de continuité du culte religieux au culte du progrès. C’est l’avenir d’une illusion qu’ausculte avec sarcasme et colère Jérôme Meizoz, en inventoriant les décombres de cette modernité, en énumérant marques, slogans et moments décisifs de cette irruption : développement d’une ligne TGV, ouverture de supermarchés, inauguration de l’autoroute du Rhône, essor du tourisme alpin.

Le livre est composé sur le mode du montage ou du collage, intercalant citations de Diderot et d’historiens du temps présent, glanant slogans et dates, insérant poèmes et portraits : tout un art du contrepoint pour dire par éclats documentaires le mouvement d’une époque tiraillée entre célébration d’une abondance qui vient mettre un terme à une vie de pénurie et crainte devant un monde qui bascule. Ce travail de montage est surtout fondé sur l’alternance entre chronique collective et portrait de silhouettes singulières : l’auteur tour à tour décrit une coulée et propose des arrêts sur silhouettes, pour dire par figures interposées ces êtres que le culte du moderne a balayés. Au risque d’écraser ce livre très sensible sous les références, on a le sentiment de côtoyer fugitivement quelques vies minuscules, rencontrées dans l’enfance ou ressaisies depuis les archives : un vieil ami devenu alcoolique, un voisin d’immeuble ou une maîtresse d’école, jusqu’à une très émouvante stèle consacrée au père.

 

Autant dire que cette chronique saisit avec force la teneur politique de la mélancolie, qui tout à la fois propose un portrait de l’écrivain en chiffonnier, « crochetant de vieux papiers », dessinant quelques silhouettes émouvantes, recyclant slogans et mots d’ordre (« Fluor, on récolte ce que vous avez semé »), et dresse une mémoire des luttes et des colères avec un sens réussi de la satire : il est faux de croire que le temps présent se réveille douloureusement d’une illusion moderniste, tant le livre compose sur le mode du montage documentaire la succession des révoltes et des résistances à cette « folie collective ». Dire avec emportement ces luttes, c’est montrer que rien n’est inéluctable, rouvrir des espaces de résistance, donner à penser « une autre vie possible ».

Jérôme Meizoz, Absolument modernes !, éditions Zoé, septembre 2019, 160 p., 16 €