TRUST : la série hard Boyle

Prenez une distribution internationale étonnante (Donald Sutherland, Hilary Swank, Harris Dickinson, Brendan Fraser, Luca Marinelli), un show-runner passé par le cinéma (Simon Beaufoy, scénariste de Slumdog Millionnaire, The Full Monty, 127 heures), un réalisateur-producteur emblématique (Danny Boyle) et vous obtenez une série fascinante et addictive : TRUST ou l’enlèvement de John Paul Getty III en 1973 raconté par le menu, porté par une musique et une esthétique 70’s envoutantes et référentielles.

Le fait divers a été relaté au cinéma en 2017 par Ridley Scott (Tout l’argent du monde), adaptation du livre de John Pearson datant de 1995 mais Danny Boyle semble s’être appliqué à vouloir restaurer une certaine vérité historique afin de dépasser la version cinématographique hollywoodienne presque lisse. Et le moins que l’on puisse dire est que, dès les premières minutes, le pari est formellement réussi. L’ouverture de la série montre comment, grâce à une mise en scène pop sur les accents de Money de Pink Floyd, une scène peut imprimer la rétine et donner le ton des épisodes à venir : violence des sentiments (ou de leur cruelle absence) et brutalité des images (le suicide de George Getty dans son garage, les animaux tués dans le parc de Getty Senior).

Not another kidnapping movie

Affaire sordide, l’enlèvement du jeune Paul a défrayé la chronique notamment pour l’intransigeance du patriarche qui a refusé de payer la rançon demandée. Loin de se contenter d’une vision romanesque idéalisée, les créateurs de la série appuient là où est le mal : l’argent source de tous les maux, l’exigence jusqu’à la tyrannie, l’absence de compassion, les défauts des protagonistes nourrissent la série de bout en bout. Visuellement, TRUST emprunte des chemins parfois déjà viabilisés, on pense entre autres à Steven Soderbergh (Ma vie avec Liberace), David Fincher (Zodiac), mais s’applique à travailler presque chaque plan, chaque scène avec un soin particulier qui fait de la série un territoire d’expérimentation et de renvois aux ainé(e)s, séries et films policiers mâtinés de drame familial.

La chronologie est importante, nous sommes au début des années 70, le premier choc pétrolier n’a pas encore eu lieu et Jean Paul Getty, premier du nom à la tête de l’empire pétrolier qui porte son nom, est l’un des hommes les plus riches de la planète. Un des plus froids aussi : dur, avare (il a installé un téléphone payant pour ses hôtes dans son immense demeure de Sutton Place), faisant preuve d’un manque total d’empathie, porté sur le sexe (il s’est constitué un harem composé de femmes se ressemblant étrangement mais de trois générations différentes). Assurément mégalomane (il se targue d’être la réincarnation de l’empereur Hadrien), Jean Paul Getty règne en despote sur une famille qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, son fils Paul Jr. en tête.

Seul son petit-fils, John Paul III, semble être à même de faire fléchir le magnat du pétrole : il est jeune, libre, cultivé, attiré par les arts ; il a cette étincelle qui séduit le vieil homme. Si ce n’est que l’adolescent déscolarisé a les travers coupables de sa condition d’héritier putatif et de son époque : sexe, drogue, vie facile, insouciance. Harris Dickinson est un John Paul Getty III plus bowiesque que nature : il incarne le golden hippie (surnom donné à Rome au jeune Getty désargenté) avec une fraîcheur et une candeur qui font qu’on aime autant qu’on déteste le gosse de riche qui mène la dolce vita avec l’assurance que son nom le sauvera de tout, même de ses pires errances.

Mais c’est vulgairement vendre la peau de l’ours Getty avant d’avoir tué la poule aux œufs d’or. Le père et grand-père est inflexible sur la prise de drogue et les dépendances de toutes sortes — quand bien même il est lui-même un sex-addict en (im)puissance : personne ne prend de drogue chez les Getty, cela coûtera sa place à son propre fils au sein du groupe. Car dans la série comme dans la réalité, la vie au sein de la famille Getty n’est pas un long pipeline tranquille. Les personnages sont ambivalents, tour à tour attachants et détestables, fascinants et repoussants à la fois (Jean Paul Getty bien sûr, mais aussi le jeune Paul, sa mère Gail, son père Paul, le ravisseur Primo ou le responsable de la sécurité Fletcher Chace).

Le respect de la réalité le dispute à la réécriture. Á l’instar d’American Crime Story (déjà sur FX) ou The Looming Tower (Amazon Prime), TRUST est inspirée de faits réels et avertit que dialogues et éléments de narration ont été inventés pour les besoins de la fiction. On est loin du désormais éculé « ceci est une œuvre de fiction, toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite ». Ici la fictionnalisation du discours et de la parole des personnages devient un principe narratif permettant toutes les audaces pour mieux nourrir, conjointement, réalisme et imaginaire.

Tutto nero (Paint it Black)

De l’audace, TRUST n’en manque pas : les créateurs de la série revisitent non seulement le réel mais aussi le cinéma contemporain de l’histoire avec la reprise du montage mythique de L’Affaire Thomas Crown et son utilisation du multi écran (le split screen qui permet différentes focalisations sur une même scène ou la redondance d’une même image). Dans un épisode qui en deviendrait même parodique, Brendan Fraser est parfait en matamore texan qui commente face caméra son action de médiateur dans les premières heures qui suivent l’enlèvement de Paul Getty III. L’ironie est constante dans les épisodes (en particulier dans les scènes qui retracent l’épopée italienne tragi-comique de l’obtention d’une rançon), en contrepoint de la violence, venant parfois la soulager, et le plus souvent l’amplifier.

Plus encore, l’omniprésence de la musique pop-rock-psychédélique-glam fait que la plongée dans les années 70 tient à la fois de l’exercice de style et de la datation au microsillon : Pink Floyd, Elton John, David Bowie, Adriano Celentano, Fleetwood Mac, Santana, Jefferson Airplane, Uriah Heep, les Rolling Stones (repris en italien par Caterina Caselli sur fond de crise de nerfs de Paul Getty Jr.)… chaque chanson souligne les émotions, accentue état d’esprit et caractère des personnages, ou l’expression d’un moment (de grâce comme de grande détresse).

Au fil des épisodes, on ne compte plus les innovations visuelles, les effets et mouvements de caméra. Qu’il s’agisse du cadrage des lieux (le luxe froid de Sutton Place, la campagne calabraise, les nuits romaines), des personnages (bons ou méchants, toujours hyperboliques), des ellipses, de la prolifération jusqu’à l’exhaustivité de tous les plans techniques imaginables (général, gros plan, moyen, très gros plan, américain, champ-contrechamp…), on n’est pas loin de l’expérimentation, voire du dépoussiérage de la série d’anthologie. Avec un Harris Dickinson hypnotique et un Donald Sutherland captivant d’inhumanité, les créateurs de TRUST ont imaginé un concept qui fera date : le hard Boyle.

TRUST, créée par Simon Beaufoy, coproduite par Danny Boyle, Timothy Bricknell et Christian Colson, diffusée depuis le 25 mars 2018 sur FX. Diffusée en France sur Canal+ depuis le 10 mai 2018. Disponible en intégrale en replay. Avec Donald Sutherland, Hilary Swank, Harris Dickinson, Brendan Fraser, Luca Marinelli, Michael Esper dans les rôles principaux.