Jonathan Safran Foer : Me voici ou l’écriture de la crise (Le grand entretien)

Jonathan Safran Foer © Diacritik

« En toute simplicité et en toute impossibilité » : si l’univers d’un écrivain est tout entier contenu dans les mots qui ouvrent son premier livre, nul doute que l’œuvre de Jonathan Safran Foer doive être lue sous le signe de la disjonction, celle dont témoigne cette dédicace de Tout est illuminé (Everything is illuminated, 2002). Elle énonce un paradoxe, de ceux que les livres suivants n’auront de cesse d’explorer, comme ce troisième roman, Me voici (Here I am) qui vient de paraître aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Stéphane Roques : l’occasion d’un grand entretien diacritique avec Jonathan Safran Foer.

Tout pourrait pourtant sembler simple dans Me voici, quasi réductible à une idée : le couple que forment Jacob et Julia Bloch traverse une très grave crise alors que le monde semble lui aussi sur le point de basculer vers le chaos, puisque dès la première phrase du roman, est annoncée « la destruction d’Israël ». Histoire privée et histoire collective sont intimement liées ou du moins en miroir l’une de l’autre : « C’était le début de la fin ». Le constat est sombre et sans appel, pourtant le lecteur éclate de rire peu après, sensible à une ironie que ne renierait pas Philip Roth (même si Max, le fils Bloch, n’a jamais entendu parler de ce « type ») : « ce qui différencie l’admission de l’acceptation, c’est la dépression » (« The difference between conceding and accepting is depression »).

Autre paradoxe : le dénouement annoncé n’interviendra que 700 pages plus tard, et il suppose d’en être passé par d’autres épisodes et drames, une bar-mitzvah et un enterrement, des digressions, des discussions, des atermoiements, des analepses, et tout ce qui fait la richesse d’un déploiement narratif brillant ou, comme l’écrit toujours aussi ironiquement l’écrivain, « un foutoir innommable provoqué par un nombre pourtant limité de personnes en un temps très court ». Il suffit de la découverte par Julia des SMS explicites qu’envoie son mari à l’une de ses collègues de travail — « Je continuerai à te faire jouir quand tu me supplieras d’arrêter », « ça te plaît quand j’écarte tes lèvres serrées avec ma langue ? »… — pour que la belle mécanique (apparente) du couple prenne l’eau. Les répliques du séisme premier seront infinies et engagent toute la famille Bloch — comme, à l’échelle géo-politique, le tremblement de terre qui secoue Israël sera le début d’une guerre sans merci.

Le roman, tel que le conçoit Jonathan Safran Foer, est comparable à « un univers en expansion qui atteint ses limites avant de se contracter vers son commencement ». Début et fin sont deux seuils indissociables et réversibles, et une forme d’obsession intime comme narrative pour l’écrivain américain qui joue en virtuose de leur tension, comme de celle qui innerve le rapport possible entre sa vie personnelle et ce roman, mise en abyme lorsque son personnage, Jacob, réfléchit sur la série télé qu’il tente d’écrire : « S’il partageait cela un jour et qu’on lui demande dans quelle mesure c’était autobiographique, il répondrait : « Ce n’est pas ma vie mais c’est moi ». Et si quelqu’un (…) devait lui demander dans quelle mesure sa vie était autobiographique, il dirait : « C’est ma vie, mais ce n’est pas moi » ». Le paradoxe n’est qu’apparent et il est l’une des formes de la structure disjonctive de ce roman, déployée en chaque personnage, chaque scène, chaque dialogue.

Raconter la vie d’un couple, à travers le cadre plus large d’un crise mondiale (« le titre de mes mémoires quand je serai célèbre : C’était la pire des époques, c’était la pire des époques »), c’est s’autoriser à en suivre le rythme contrasté, la lenteur des conversations sans fin et itératives comme les longues plages de silence buté aux brusques embardées liées à la soudaine révélation de secrets plus ou moins inavouables ; c’est dire l’infini par les détails (jusqu’aux marques des produits utilisés par le couple), en reproduire la texture et le « matériau » puisque « hormis les moments que la plupart des gens font tout pour éviter, la vie est finalement très lente, sans intérêt, sans surprise et sans relief ». Ce quotidien est à la fois ce qui mine « la vie intérieure » des personnages et ce qui fait le sel et la force du récit qui les encadre et les structure.

Me Voici est une forme de recherche du temps perdu, en un volume, ce temps perdu, passé à croire être soi-même, à se raconter la fiction d’un couple, à dire à autrui un bonheur sans nuage, une apparence de vie parfaite. « Tant de journées dans leur vie de couple. Tant d’expériences. Comment avaient-ils fait pour passer ces seize dernières années à désapprendre à se connaître ? Comment tant de présence avait-elle pu aboutir à une disparition ? ».

Jonathan Safran Foer © Diacritik

« Leur relation, comme toutes les relations » repose « sur la persistance de leur aveuglement et leur capacité d’oubli ». Pourtant un jour le désir disparaît, ou un(e) autre le suscite. Un jour on s’aperçoit que tout est au bord du trop tard et qu’être contraint de faire un choix changera radicalement le cours des choses, transformera les anciens rituels devenus vides de sens en regrets. Julia et Jacob, pourtant experts en constructions — l’une est architecte, l’autre scénariste —, prennent conscience que les fondations se sont érodées, tous deux ont soif d’ailleurs. Tous les personnages du roman sont en quête de sens, la famille Bloch à Washington, les cousins israéliens, tous doutent, tous cherchent des échappatoires, another life, une autre vie, comme cette réalité virtuelle, Other Life, dans laquelle le fils de Julia et Jacob noie ses journées. Quand le sens vient à manquer, il faut faire des choix ; le quotidien, pas plus que la religion ne permet « les doubles négations ».

Plusieurs événements vont contraindre les Bloch à ce choix qu’ils espéraient pouvoir éviter : la mort de l’aïeul, Isaac, la bar-mitzvah du fils aîné, la guerre qui menace Israël de destruction. La fiction est alors comme une partie de dames ou un jeu d’échecs : la vie de famille ne peut plus être une simple « somme d’ajustements et de corrections », elle devient un jeu de stratégie. Mais il n’est pas certain que, dans le couple, il y ait un vainqueur, d’ailleurs, Jonathan Safran Foer le montre dans Me Voici, les choses ne sont jamais « si binaires ».

Jonathan Safran Foer © Diacritik

Roman-monde, roman sur la marche du monde, Me voici est un livre qui déploie nos existences en miroir, mine leur apparente simplicité et leurs certitudes confortables, sonde leurs contradictions. Extrêmement fort et incroyablement près, toujours, tragiquement drôle, pétri du « rire sombre de ceux qui savent que la fin est proche », il nous laisse nus face à nos engagements, qu’ils soient amoureux, religieux ou politiques ; comme Jacob, « au mieux un type plutôt banal », nous sommes de ceux qui veulent « construire un mur de briques d’une main et le démolir à coups de marteau de l’autre ».

Jonathan Safran Foer, Me voici, traduit de l’américain par Stéphane Roques, éd. de l’Olivier, 2017, 752 p., 24 € 50